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Verra-t-on des comités invisibles ?
Durcissement des conflits sociaux avec des séquestrations... Multiplication des désobéissances "civiles" (faucheurs d'OGM, activistes anti-publicitaires, hébergeurs de sans-papiers, fonctionnaires refusant d'appliquer des directives ministérielles, juges, universitaires..). Groupes durs de type black blocs dans les manifestations. "Bandes".  Fantasmes d'émeutes réactivés par l'exemple de l'Outre-mer ou de la Grèce. Spectre du terrorisme rescucité.
La question n'est pas que ces phénomènes soient importants (ils le sont), ni qu'on s'en inquiète ou s'en félicite (sans rapport avec notre propos), elle est de savoir si mon tout forme un Tout. La multiplication de ce qu'il faut bien appeler "désordres" a-t-elle autre sens que celui de symptômes ? Ou  que celui que veulent lui attribuent les rodomontades du gouvernement qui ne "tolérera plus", mais ne cesse de subir, en dépit des lois dites sécuritaires et des effets d'annonce ? Un directeur d'école qui se fait le frisson de jouer Antigone sans grand risque, un syndicaliste dur et un brûleur d'autos ont-ils quoi que ce soit de commun ? Pas une idéologie en tout cas à moins que l'on considère le sentiment d'aller dans le mur comme formulation doctrinale auto-explicative. Et, si l'on admet que le point commun de tous ces comportements est l'hostilité à une loi jugée injuste, il y a une énorme différence entre le refus passif et publiquement revendiqué d'appliquer une norme contestée, l'attaque contre les biens, l'attaque contre les personnes, et la recherche systématique de l'affrontement pour l'affrontement suivant la loi de la bande. Le premier, acte public non violent équivaut à un message adressé au législateur au nom de principes supérieurs, la dernière attitude supposant une sécession du monde réglé par la loi.
Raison de plus pour revenir sur l'affaire dite "du groupe de Tarnac", une petite communauté vivant en Corrèze dans le plus pur style baba des années 80, dont huit membres ont été mis en examen pour les sabotages contre les lignes de la SNCF (les fameux caténaires détruits dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008) : le principal acteur, Julien Coupat, reste en détention depuis 160 jours (au 23 avril) pour  "direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste".
Le dossier de l'instruction présenté par le Monde se résumerait, après une longue traque, à un seul témoignage anonyme et à la surveillance menée par la police sur ce groupe repéré depuis longtemps et qui semblait effectivement être attiré par les voyages nocturnes près des lignes de chemin de fer. Cela suffit-il à prouver une culpabilité (de nombreux autres indices comme de supposées traces ADN s'étant évanouis) ? Probablement pas, et, dans tous les cas, il n'y a guère de chance que la fameuse "mouvance anarcho-autonome", si elle est si repérable, soit si redoutable. Ceci est affaire de faits.
Mais que pensent le "groupe de Tarnac" ou son animateur ?
Si nous laissons de côté la question des actes accomplis par Coupat et les siens, restent des écrits portant un projet et à qui l'on attribue un certain pouvoir d'inciter.

Pour cela, il suffit de se référer au livre "L'insurrection qui vient' signée d'un "Comité invisible", et, plus en amont la revue Tiqqun (sur laquelle nous reviendrons plus tard), textes dont ils seraient les auteurs ou qui, pour le moins, les auraient inspirés. L'éditeur du Comité Éric Hazan nie que Coupat fasse partie des auteurs dont il respecterait l'anonymat, mais ce dernier et ses amis n'ont rien fait pour ne pas apparaître comme "proches" de ces auteurs.
La presse a surtout relevé dans le livre une phrase censée annoncer leur méthode d'action : « À chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose. La dernière grande panne électrique européenne l’a montré: il aura suffi d’un incident sur une ligne à haute tension pour plonger une bonne partie du continent dans le noir. Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile.»  Ou encore ces quelques lignes : "L'infrastructure technique de la métropole est vulnérable, ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergies circulent à travers ses réseaux de fils, de fibres et de canalisations qu'il est possible d'attaquer. Commetn rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ?"
Certes, mais c'est quelque chose que nous aurions pu écrire dans le numéro des Cahiers de Médiologie consacré à la fée Électricité.
Le Comité invisible ne se qualifie pas en termes politiques classiques, ni ne se réfère explicitement à l'anarchie en tant que phénomène historique, ni comme attitude politique générale refusant toute forme de pouvoir (selon le principe que l'anarchie serait l'ordre sans le pouvoir). Nous serions plutôt tentés de le qualifier de post-situationnistes. Par le style d'abord, dont le phrasé imite visiblement le rythme de la période debordienne. Même si la notion de "spectacle" n'apparait guère, on ne peut s'empêcher de penser à Debord comme penseur radical de "l'inversion de la vie"; pour l'auteur de "la société du spectale" tout conspire au triomphe moins d'un pouvoir ou d'une classe, mais de la marchandise comme extériorisation et aliénation de ce que l'homme a en lui comme potentialité et comme désir.
C'est un peu le même mode de raisonnement que déploie le comité invisible : toutes les dimensions de la vie sont en proie à une catastrophe sous forme de falsification : elles ont perdu leur essence et n'existent plus que comme spectres ne servant qu'à perpétuer un pouvoir (dont on ne sait trop qui l'exerce ou à qui il faudrait l'arracher). La Nature est foutue, l'économie est foutue, le lien social est foutu...
L'individualité post moderne (assez drôlement résumée par le slogan des vêtements de sport "I am what I am") : un Moi faible, narcissique, toujours en quête d'adaptation (à la consommation, à la production), en une incessante quête de contrôle et de jouissance..
La Nation ? un produit de l'École, un mythe qui ne recouvre plus aucune substance réelle.
Le travail ? non seulement la source de l'exploitation, mais aussi le symptôme d'une nécessité politique vaine, celle de "produire des producteurs".
La ville ? elle est condamnée à être le théâtre du conflit et le lieu de circulation de flux vite déréglés.
L'économie ? après avoir ravagé le écosystèmes, elle se fait verte et conviviale et commercialise des états de conscience et du "relationnel"... Mais dans tous les cas, elle cherche à nous soumettre à son principe pour sa propre et vaine autoperpétuation.
Et la liste continue puisqu'" à ce stade, une contestation strictement sociale qui refuse de voir que ce qui nous est fait n'est pas la crise d'un société mais l'extinction dune civilisation, se rnd par là complice de sa perpétutation. C'est même une stratégie courante désormais que de critiquer cette société dans le vain espoir de sauver cette civilisation. Voilà nous avons un cadavre sur le dos, mais on ne s'en débarrasse pas comme ça.  il n'y a rien à attendre de la fin d'une civilisation, de sa mort clinique. Telle quelle, elle ne peut intéresser que les historiens. C'est un fait, il faut en faire une décision."

Quelle pratique serait en accord avec un tel constat ? On se doute que les auteurs refusent les formes classiques de l'organisation, du mouvement ou du parti, fussent-il "révolutionnaires" puisque reproducteurs de pouvoir. Et qu'ils détestent toutes les minibureaucraties syndiacles ou autres. Il s'agirait, en attendant sans doute l'Apocalypse, de s'organiser en communes, refuser le travail, abolir les assemblées générales, bloquer l'économie, s'auto-organiser... Le principe est que"En fait d'irréversibilité, la destruction 'a jamais suffi. Tout est dans la manière. Il y a des façons de détruire qui provoquent immanquablement le retour de ce qui l'on a anéanti."
Problème de fond à être anti-politique au-delà de la politique, anti-économique et anti-travail au delà du principe de production, radical au-delà de la radicalité... où atterrit-on ? Et comment trouve-t-on une forme d'action assez pure, assez détachée des formes du vraie monde pour pouvoir y recourir sans perdre son âme ?
Si la réponse des auteur consiste à coller des morceaux de fer sur des lignes électriques pour le plaisir de faire des étincelles et quelques minutes au JT, on les plaint. S'ils sont innocents, on les plaint davantage.
Mais c'est la malédiction classique du refus de toute forme de rapport politique (donc de tout rapport de pouvoir) que d'osciller entre la contemplation pure et la parodie.
Dans les films de Fellini on choisit Rome pour attendre la fin du monde, d'autres préfèrent la Corrèze. Nous espérons sincèrement que le Comité invisible, s'il existe, se contentera d'y théoriser, d'ailleurs non sans talent.


Pour information , voici reproduites les lignes d'une "mise au point" publiée par le Comité invisible et concernant l'affaire

Si l’on a mis tant d’efforts à emprisonner pour terrorisme quelques jeunes paysans communistes qui auraient participé à la rédaction de l’Insurrection qui vient, ce n’est pas pour un “délit d’opinion”, mais bien parce qu’ils pourraient incarner
une manière de tenir dans la même existence des actes et de la pensée. Ce qui n’est généralement pas pardonné.
Ce dont on accuse ces gens, ce n’est ni d’avoir écrit quelque chose, ni même de s’être attaqués matériellement aux sacro-saints flux qui irriguent la métropole. C’est qu’ils s’en soient possiblement pris à ces flux, avec l’épaisseur d’une pensée et d’une position politique. Qu’un acte, ici, ait pu faire sens selon une autre consistance du monde que celle, désertique, de l’Empire. L’antiterrorisme a prétendu attaquer le devenir
possible d’une “association de malfaiteur”. Mais ce qui est attaqué en réalité c’est le devenir de la situation. La possibilité que derrière chaque épicier se cachent quelques mauvaises intentions, et derrière chaque pensée les actes qu’elle appelle. La possibilité que se propage une idée du politique, anonyme mais rejoignable, disséminée et incontrôlable, qui ne puisse être rangée dans le cagibi de la liberté d’expression." source :leur site

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