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Mouvance autonome libertaire ?
Coupat et son invisible comité de Tarnac

Arrêté le 11 novembre 2008 dans l'affaire des caténaires de la SNCF, Julien Coupat entre dans son septième mois de détention préventive.

Au début de cette affaire, la presse (y compris de gauche) parlait d'une inquiétante résurgence du terrorisme (l'ultra gauche "déraille " disait Libération). Six mois plus tard, la même presse (y compris de droite) commence à se demander s'il n'y a pas eu "emballement" judiciaire et médiatique. Comment est-on passé d'un dossier "en béton" de la police qui surveillait déjà les suspects (y compris la nuit du sabotage) à l'idée, suggérée ici ou là, que Michèle Alliot-Marie tenterait d'agiter le spectre du terrorisme "anarcho-autonome" pour raviver des réflexes sécuritaires.


Les uns croient revivre les années 80 où les membres d'Action Directe soutenus par bon nombre de peoples étaient amnistiés et protégés, le temps de recommencer en tuant cette fois. Les autres rappellent que les groupes anarchistes ont toujours été manipulés par des services de police (comme dans le fabuleux roman de Conrad "l'agent secret" où la police secrète incite un nihiliste exciter à détruire... le mètre-étalon). Mais avant de choisir une théorie du complot, encore faut-il savoir sur quoi porte le dossier. Coupat emprisonné le mérite-t-il pour ce qu'il a fait ? pour ce qu'il a écrit ? ou pour ce qu'il est ?


Des journaux ayant publié des extraits du dossier pénal comme le Monde , ou des rapports de la sous-direction antiterroriste comme Rue89 , on pourrait s'attendre à ce que l'affaire soit claire. Ce qui reste à démontrer.




Qu'a fait Julien Coupat (et qu'on fait ses éventuels complices, dont peut-être les huit autres personnes interpellées avec lui mais libérées depuis) ? L'essentiel de l'accusation repose sur le fait d'avoir, en compagnie de sa petite amie, posé un bout de fer à béton pour saboter des caténaires dans la nuit du 7 au 8 novembre acte faisant lui-même suite à un sabotage similaire le 26 Octobre.


Si l'on élimine les bruits parasites qui se sont ajoutés à cette affaire (il y aurait eu des traces ADN, il y aurait eu une dénonciation, une revendication alternative venue bien après coup d'Allemagne, sans compter l'interpellation récente d'une sympathisante bientôt relâchée, plus des rumeurs d'origine policière présumée), il semble rester essentiellement ceci (autant que l'on puisse faire confiance à ces sources si souvent démenties) : Coupat et sa compagne qui étaient surveillés par la police se seraient promenés la nuit près d'un lieu de sabotage (un sur quatre effectivement touchés) et auraient jeté du matériel qui pourrait servir à ce type d'action. À la justice de décider si ces faits sont assurés, et dans ce cas si ce sont des présomptions assez graves pour qu'il faille garder quelqu'un en préventive six mois (y serait-il resté ce temps s'il avait brûlé dix voitures en une nuit ou s'il avait été pris vendant un sachet de cocaïne ?). On pourrait évidemment s'étonner soit d'un tel hasard, soit d'une telle naïveté de la part de gens que les rapports de police décrivent comme prodigieusement méfiants. À moins, troisième hypothèse, que le couple se sachant suivi ne se soit amusé à jouer avec le feu. Mais, là encore, c'est à la justice de trancher de tout cela.


En revanche, tout un chacun est en mesure de lire un texte et d'en mesurer la portée. Là encore, les choses ne sont pas si simples. Est-il s si assuré que Julien Coupat soit l'auteur ou un des auteurs du fameux "l'insurrection qui vient " signé d'un "Comité invisible", publié par les éditions la Fabrique , texte qui contient la fameuse phrase "«A chaque réseau ses points faibles, ses noeuds qu'il faut défaire pour que la circulation s'arrête, pour que la toile implose» et la question "Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique? L'éditeur Éric Hazan, lui-même auteur de auteur de «LQR. La propagande du quotidien» et de "Chroniques de la guerre civile", interrogé par la police, nie que Coupat soit l'auteur. Mais il serait logique qu'un comité qui se dit invisible, et section d'un parti "imaginaire" soit au moins anonyme. Personne ne songe à nier que ledit Comité manifeste une sympathie pour les émeutiers d'Athènes ou de nos banlieues, ni qu'il émane d'une fraction de l'intelligentsia plus proche de Badiou, de Negri ou de Rancière qui ne sont pas exactement des laudateurs de la mondialisation heureuse que d'Alain Minc. Mais à ce compte, ce ne sont pas les intellectuels qui ont annoncé que nous allions vers la guerre civile ou vers la révolution qui manquent dans les dîners en ville, à la tête des médias ou dans les couloirs des ministères. Il y a suffisamment de lois imposant d'écrire politiquement correct pour ne pas réinventer l'imputation de complicité intellectuelle avec les ennemis de la société, à la façon des lois scélérates de la fin du XIX° siècle.


Quant aux autres écrits que l'on pourrait attribuer à Coupat, il s'agit de la revue Tiqqun fondée il y a dix ans et dont un petit article parlait déjà d'un "comité invisible". Une seule chose nous retient de dire qu'elle est excellente, inventive et bien écrite : une certaine propension des auteurs à vouloir nous rappeler qu'ils ont bien lu Foucault, Agamben et surtout Debord. Et dans tous les cas, la critique de l'aliénation dans la vie quotidienne, du spectacle et de la biopolitique par Tiqqun peut difficilement s'assimiler à une incitation directe à la violence terroriste après dix ans d'incubation.







Reste la question de fond : Julien Coupat et la communauté au sein de laquelle il vivait constituent-ils une mouvance vite baptisée "autonome libertaire" ou "anarcho-libertaire" qui pourrait devenir l'Action Directe du XXI° siècle ? Comme la presse a publié le pedigree de Coupat jusqu'à sa moindre participation à une réunion altermondialiste (ou sa présence au procès de Schleicher d'Action Directe), et comme on trouve facilement le texte d'un rapport des renseignements généraux parlant déjà des "anarcho-autonomes" en 2000, il ne devrait rien avoir de bien secret dans tout cela. Souvent présenté comme une invention de policiers en mal de slogans terrifiants, le terme n'est pourtant pas si nouveau. Rappelons pour la petite histoire que Jean Marc Rouillan n'hésitait pas à l'employer dès les années 70. À propos de la constitution du GAL, "groupe autonome libertaire, 1871, Vive la Commune) "Nous constitutions en effet un groupe. Autour ce notre noyau s'aggloméraient une vingtaine de jeunes "enragés" - terme descendu de Paname et que nous avions adopté. Mais certains anarchistes nous avaient collé le sobriquet de "cow-boys. En retour, nous appelions "orthos" ces groupes qui citaient à tout bout de champs les héros de l'anarchiste panthéon, idéologiquement corrrects et civilement acrates, du prince Kropotkine au vieux Proudhon. Nous étions bien autonomes. Nous n'appartenions à aucune structure, coordination, comité central ou autre clanisme à petits chefs. Et nous étions libertaires. Bien évidemment ! Alors que la très haute intelligence des grandes écoles parisiennes se rêvait en timoniers de saintes stalinitudes et que la mode était aux ML (marxisme-léninisme) qui se portait très large aux épaules et aux chevilles." in De Mémoire tome 1 , Agone 2007, p. 47) . De la même façon, Régis Schleicher, racontant son itinéraire politique des années 70 se dit simultanément "dans la mouvance de l'autonomie organisée" et dans "la tradition anarcho-syndicalisme de la fin du siècle dernier"


Un rapport des renseignements généraux de 1979 parlait déjà à propos d'Action directe qui venait de signer son premier attentat (15 septembre 1979) de la fusion des élements maoïstes spontanéistes de type Noyaux Armés pour l'Autonomie Prolétarienne, des anarchistes du Gari (Groupes d'Action Révolutionnaires Internationalistes) et des "autonomes" (cité in Hamon et Marchand, Action Directe, Seuil 1986 p. 24).


Ce terme qui a au moins vingt ans d'âge n'a donc pas été inventé dans une officine sarkosysto-argousine l'an dernier comme on le lit souvent. Et d'un point de vue purement sémantique, dans la mesure où il existe des anarchistes non autonomes et des autonomes non anarchistes, et que les deux cercles peuvent se recouper, ce n'est ni une absurdité, ni un oxymore. Inversement, si l'on entend que l'autonomie politique est le refus de passer par la médiation de partis, mouvements et syndicats pour mener sa lutte et l'anarchie comme le refus de toute forme d'État, fut-il révolutionnaire, cela a du sens. Ajoutons que l'anarchisme est une doctrine et l'autonomie une pratique (comme l'occupation de squatts, les "autoréductions" qui consiste à refuser de payer un objet ou un service, et qui peut aboutir sur la guérilla urbaine, mais pas nécessairement sur le terrorisme (que la doctrine anarchiste n'implique pas non plus obligatoirement).


Cela ne saurait constituer en aucun cas un argument ni en faveur de Coupat, ni contre lui : les syntagmes ne tuent pas, ce sont les gens. Encore faut-il prouver leurs actes (il n'y a pas de terrorisme en soi, mais des actes terroristes comme des attentats) et non leurs lectures ou leurs sympathies.












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