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Guerre économique
Une tentative de définition

Guerre économique ?  Aussitôt énoncée cette formule provocatrice, les objections se pressent  (du moins si l'on veut donner au terme un sens plus précis que "concurrence exacerbée, voire déloyale") :

- La guerre suppose mort d'hommes administrée collectivement (le plus souvent par des organisations d'État spécialisées du nom d'armées), usant d'outils spécifiques (des armes, justement) obéissant à une autorité et à des fins politiques. Ceci dans un cadre juridique et moral exceptionnel (un pays est ou n'est pas "en état de guerre"). Elle oppose des communautés   naturelles (naturelles au sens qu'on y appartient généralement par la naissance plutôt que par un choix calculé) et non des entités liées par des relations contractuelles comme des entreprises.

La guerre est une catégorie anthropologique fondamentale : la période où les autorités politiques ou religieuses proclament que ce n'est plus un crime que de tuer l'ennemi commun. Elle distingue ce dernier l'hostis de l'innimicus (ennemi privé que l'on combat pour ce qu'il est ou pour ce qu'il nous a fait, non par ordre d'une autorité commune et comme membre d'une autre communauté)

La guerre est ostensible : elle mobilise toutes les énergies d'une Nation et fonde l'existence même de l'État. Tout en elle est proclamation d'une intention, s'inscrire dans l'Histoire, c'est pourquoi elle vise si souvent au sublime et tombe si souvent dans l'emphatique. Selon l'expression du philosophe Alexis Philonenko : "La visée fondamentale de la guerre consiste à éliminer l’autre du champ du discours. "

Ces dimensions dramatiques ne se retrouvent guère dans la guerre économique par définition si discrète que son existence est niée par ceux qui la pratiquent le plus.

 L'économie oppose des concurrents, qu'il s'agit de surpasser, non des ennemis : le but n'est pas de faire céder leur volonté politique dans la perspective d'une situation historique durable et favorable (cela s'appelle : emporter la victoire que ce soit en éliminant l'ennemi ou en le contraignant à se soumettre).

La compétition économique cherche à produire, avoir ou vendre plus que l'autre, la guerre tout court à dominer des gens ou des territoires pour y établir une autorité durable (telle celle du vainqueur se substituant au vaincu). La guerre sert à faire faire des choses aux gens (se rendre, signer un traité, changer de régime, disparaître de la surface de la terre), l'économie à avoir.

La guerre se fait en vue la paix ( y compris la fameuse "paix des cimetières"), mais comment peut-on déclarer la "paix économique", puisqu'il y aura toujours à se développer, à gagner des marchés, à faire des profits ? Une guerre a un début et une fin, l'économie est, par définition, quête perpétuelle d'un accroissement de puissance et de ressources. Elle vise des finalités pratiques tandis que la guerre, même motivée par les intérêts les plus sordides, ne peut se passer d'une dimension de croyance collective.

Si la guerre se fait aussi pour des motifs économiques (nul ne doute que l'avidité soit un facteur belligène ou qu'elle puisse poursuivre les intérêts du seul Prince), il n'est pas de guerre qui ne comporte une dimension symbolique et ne veuille faire sens pour l'Histoire.

L'économie est censée être créatrice, la guerre destructrice (y compris de cette richesse que sont les vies humaines. Elle remplirait  même, s'il faut en croire Bouthoul, père de la polémologie, une fonction d'infanticide différé, voire de régulateur démographique). L'une est du côté d'Eros, l'autre de Thanatos.

Enfin l'activité économique est censée être limitée dans ses moyens, soumise à une forme de contrôle du souverain qui, par exemple, interdit de tuer, tandis que la guerre suppose sinon la levée des interdits et limitations, au moins des normes et des forces exceptionnelles, parfois sans considération du rapport coût/gain.

L'économie est en principe moralement neutre et ne connaît d'autre valeur que l'utilité, si possible chiffrable, la guerre économique renvoie à une autre notion, qui évoque un autre affect : le patriotisme économique.

Faux problème, peut-être, car la question de distinguer ce qui est encore économique ou politique est devenue obsolète. Comme le notait Debord :" La fusion économico-étatique est la tendance la plus manifeste de ce siècle; et elle y est pour le moins devenue le moteur du développement économique le plus récent. L’alliance défensive et offensive conclue entre ces deux puissances, l’économie et l’État, leur a assuré les plus grands bénéfices communs, dans tous les domaines : on peut dire de chacune qu’elle possède l’autre; il est absurde de les opposer, ou de distinguer leurs raisons et leur déraisons. Cette union s’est aussi montrée extrêmement favorable au développement de la domination spectaculaire, qui précisément, dès sa formation, n’était pas autre chose." ( Nouvelles considérations. sur la société du spectacle, aphorisme 25)



Parler de guerre économique, c'est présupposer que l'action de l'État sur la compétition internationale est autres chose qu'une erreur volontariste ( que l'on dit d'ailleurs vite sanctionnée par le principe de réalité) et qui contrarierait les principes généraux du Marché. Et que la tendance des politiques réalistes à penser l'économie en termes de sécurité nationale ou d'accroissement de puissance représente tout autre chose qu'une crispation archaïque de gens culturellement inaptes à comprendre la mondialisation. Et certains de fustiger sous le nom de mercantilistes ou néo-mercantilistes (par allusion à des conceptions d'une politique économique au service du Prince qui remonterait à  l'époque des Compagnies des Indes, par exemple) : un conception d'un autre âge en somme.

 Il nous semble que c'est tout le contraire. Et que l'État peut tout à la fois utiliser des armes économiques (quotas, aides, investissements...) à des fins politiques, que des armes politiques (diplomatie, diplomatie publique, influence sur les décideurs et l'opinion, sanctions et menaces, instruments juridiques) à des fins économiques.



Pourtant  "guerre économique"  est une métaphore d'un autre ordre que "guerre des prix", "guerre des nerfs" ou "guerre des communiqués".



L'économie du conflit mobilise des collectivités, parfois des moyens régaliens, notamment d'espionnage. Elle le fait selon des méthodes qui ne visent pas seulement à la performance (avoir de meilleurs produits et services, mieux les faire connaître, mieux les vendre, mieux  anticiper le marché...) mais aussi à la puissance et modifient un rapport de forces, notamment en affaiblissant le rival. Les principes de la stratégie (et en particulier celui qui veut qu'il faille réduire la liberté d'action de l'autre en accroissant la sienne) s'y retrouvent sans peine. L'art de freiner le concurrent, que ce soit en le décrédibilisant auprès de l'opinion ou en dressant devant lui des obstacles juridiques n'en est pas la partie la plus négligeable.



La guerre économique, dans le sens employé au cours du colloque de Grenoble sur ce sujet et en Intelligence Économique, est l'effort que mène un État pour se procurer  ou conserver des ressources rares, éventuellement en relation avec des acteurs publics. Définition à laquelle on peut s'accorder à condition qu'il soit précisé que l'effort en question vise à contrarier une volonté adverse et qu'il suppose un minimum d'agressivité. La guerre économique suppose une violence au moins cachée ou virtuelle - des instruments de contrainte : pas de guerre sans ravage.



Pas de guerre non plus sans stratégie générale.



 Dans un cadre de mondialisation et de concurrence sans frontières, cela consiste d'abord à gagner des territoires économiques - des marchés- avec une préparation qui ressort à la fois au renseignement, connaître l'environnement nouveau et les acteurs, et à l'influence - se rendre cet environnement plus favorable. Cette notion peut elle-même se décliner : plus favorable à quoi ?

À certaines relations commerciales (pour emporter des contrats), à un pays en général, à sa culture et aux produits qui en émanent, à des principes politiques et juridiques qui favoriseront le négoce ou la coopération avec lui. Et suivant le cas ce sont les décideurs, les élites ou la population entière qu'il s'agira de rendre "plus favorable".



Une seconde dimension est celle de la lutte pour les règles de la lutte. Dans la mesure où l'activité économique dépend de normes internationales formelles (celles des traités internationaux, des Organisations Internationales Gouvernementales...) ou informelles (notamment celles qu'imposent les ONG par pression morale et pression médiatique), le stratège intelligent cherchera à peser sur l'élaboration des normes et critères afin de les rendre le plus favorables possible à ses projets. C'est notamment le très riche domaine du lobbying ou de l'action internationale de ce que nous avons surnommé les OMI (Organisations Matérialisées d'Influence).



Enfin la guerre économique est aussi une guerre "pour le cœur et l'esprit des hommes" dans la mesure où elle suppose de l'apparence et de la croyance, de l'image et de la réputation, de la séduction ou de la répulsion. Cette dimension de l'affrontement n'est pas la moindre, qu'il s'agisse de mener une politique d'attraction, ou de se protéger contre les périls d'image, les mises en cause, les dénigrements au nom de facteurs techniques ou moraux qui recouvrent souvent des manipulations savantes.



Pour le dire d'une autre façon, la guerre économique semble se dérouler sur trois étages :

il s'agit d'abord de produits : gagner des marchés, se procurer des biens nécessaires dans de meilleures conditions, mieux produire et vendre..

il s'agit ensuite de règles : imposer son code y compris sous la forme de normes juridiques internationales ou sous celle de normes intériorisées par les acteurs

il s'agit enfin de promouvoir des images (images de ses entreprises, de son pays, de sa culture, de valeurs  qu'il évoque et incarne) ou des images négatives du concurrent



Or ceci se fait par deux moyens combinés : ceux qui ressortent à l'autorité de l'État (sa faculté d'obtenir de l'obéissance sans avoir à verser de contreparties ou sans employer visiblement la force ou la menace), des moyens d'influence qui agissent sur la vision de la réalité que se forment des dirigeants ou des populations.



Si l'on met à part l'usage d'instruments juridiques (par exemple décréter un boycott, ou adopter des lois restrictives sur des exportations ou des importations dites stratégiques) tous les procédés de guerre économique renvoient donc à un autre concept disputé : celui de guerre de l'information. Par guerre de l'information, nous entendons dans ce contexte précis (celui de l'action étatique par et au service de l'économie nationale), toutes les techniques pouvant provoquer un dommage direct ou indirect à un concurrent ou au moins susceptible de déséquilibrer les règles de la concurrence au profit de celui qui prend l'initiative offensive. L'utilisation de moyens de guerre ou utilisables en cas de guerre,  dans le but fournir du renseignement à "ses" entreprises est un exemple évident (voir Echelon, pour prendre le cas le plus connu). Mais la guerre de l'information porte ici aussi et surtout sur de la croyance : répandre certaines valeurs, certaines habitudes mentales, certaines images, utiliser des médias ou des organisations exerçant un magistère technique ou moral pour changer le déroulement de la compétition économique par des facteurs non économiques (culturels, idéologiques...)





La guerre économique s'inscrit dans le cadre de ce que nous avions nommé les "quatre arts martiaux de l'information", les quatre manières d'utiliser des signes pour remporter la victoire (toujours plus ou moins combinées) :

- surveiller (acquérir du renseignement, savoir, si possible avant l'autre, ce qui concerne les conditions de l'affrontement ou les projets de l'adversaire et qui permet de mieux combattre)

- cacher (préserver ses secrets pour ne pas donner le même avantage à l'autre)

- tromper (amener l'autre à prendre de mauvaises décisions, à disperser ses forces...)

- stimuler (agir sur la psychologie des siens, des adversaires ou des neutres pour y provoquer suivant le cas motivation, découragement, sympathie, hostilité envers l'autre).



À certains égards, on peut se demander si, au-delà de la guerre économique conceptualisée dans les années 90, au moment où disparaît la guerre froide, ne se livre pas une guerre pour l'économisme, c'est-à-dire un conflit dont l'enjeu est global est la prédominance de l'économie et de ses valeurs, à la fois comme idéologie universelle (appuyée sur ce que Régis Debray nomme R.O.C religion occidentale contemporains des droits de l'homme) et comme étalon planétaire de nos relations. Le syndrome le plus évident de l'économisme est la dépense psychique et pratique à l'égard du système planétaire de l'échange marchand.





Résumons :

    •    dans la guerre économique, il y a intervention du Souverain et de ses moyens régaliens (diplomatie, y compris cette forme dérivée de la propagande que l'on nomme diplomatie publique, renseignement, législation, prestige national..) ; Certains de ces moyens sont spécifiquement publics (faire certaines lois, exercer certaines pressions d'État à État, mobiliser des services d'espionnage...), mais d'autres pourraient également être employés par des acteurs privés (ou peuvent leur être sous-traités, comme lorsqu'un État engage une agence de lobbying)

    •    ces moyens sont employés de façon "non économique" dans une perspective d'acquisition ou de protection de richesses ou de moyens de produire des richesses ; la notion fédératrice est ici celle d'intérêt, plus exactement d'intérêts matériels car on pourrait aussi soutenir que l'on fait la guerre pour des intérêts psychologiques ou idéologiques

    •    par "de façon non économique" nous entendons ceux qui ne consistent pas seulement à fabriquer, vendre ou acquérir des biens et services

    •    parmi les trois moyens d'acquérir du pouvoir qu'énumérait l'économiste Galbraith : rétribution, coercition, persuasion, la guerre économique fait appel aux deux seconds

La guerre économique mobilise de l'influence au service de la puissance.



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