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Guerres de l'information
Des données aux croyances




Les guerres de l'information






La guerre de l'information s'ouvre toujours sur une bataille des définitions. Difficile d'accoler deux mots s'offrant à davantage d'interprétations que "guerre" et "information".








La première semble de plus en plus difficile à distinguer des multiples formes de conflit : elle ne ressemble plus guère à sa version "canonique" étatique, avec déclaration, batailles et traité de paix. Guerre de partisans, guérillas , guerre asymétrique, opérations dites "autres que la guerre" (mais qui accompagnent la vraie guerre qui tue de vrais gens), opérations de maintien de la paix, guerre du pauvre (ce que prétend être le terrorisme), guerre économique, cyberguerre, guerre psychologique... où fixer la limite ?



Quant à l'information, terme qui désigne suivant le cas 



-des données (bits informatiques par exemple), 



-des connaissances que l'on possède, 



-des messages ou des nouvelles (telles les "infos" des médias) 



-voire des commandes, programmes ou algorithmes, la notion n'est pas forcément d'un emploi plus commode.








S'ajoute un problème historique pourquoi maintenant et dans nos sociétés que l'on dit justement "de" l'information ? 



Dans la mesure où espionner, leurrer, désinformer, démoraliser, déstabiliser, décrédibiliser, tromper l'adversaire sont des pratiques séculaires, il est permis de dire que toute guerre est "de" l'information et que tout est déjà en germe dans Homère ou Sun Tzu.



D’une part gagne souvent celui qui en « sait » plus que l’autre (qui a un meilleur système d’espionnage, de surveillance, de communication, d’intoxication de l’adversaire…). D’autre part gagne celui qui persuade (l’ennemi de se rendre, les siens de se battre, les non belligérants d’approuver…). Ou simplement le plus rusé.








Pourtant la notion ne se popularise vraiment que dans les années 90. Deux raisons à cela (qui n'excluent pas d'autres explications).



Les Américains, dans le cadre de la Révolution dans les Affaires Militaires produisent une doctrine de l'information warfare. 



Celle-ci combine 



1) des actions technologiques destinées à s'assurer la "dominance informationnelle", notamment en détruisant ou contrôlant les systèmes d'information de l'adversaire (et en le plaçant sous "l'œil de Dieu" grâce à ses propres systèmes), plus 



2) un volet "psychologique"  destiné à gagner des "cœurs et des esprits" : des opérations destinées à démoraliser et désorganiser l'adversaire et à se concilier des populations, surtout par un usage stratégique de médias.








Second facteur : dans un contexte de découverte des dangers d'Internet en termes de sécurité, d'enjeux mondialisés de l'économie de l'immatériel et d'hypercompétitivité, le monde de l'entreprise - ou du moins celui de l'intelligence économique - s'empare de l'idée et la généralise encore. On parle alors d'une guerre "économique" de l'information, de guerre "politique" de l'information en temps de paix (assimilée à une "guerre de l'image" auprès des médias),  sans oublier la guerre "informatique".








S'ajoute la distinction souvent citée, selon laquelle la guerre "de" l'information serait en fait "par" l'information (celle que l'on diffuse), "pour" l'information (celle que l'on cherche à acquérir) et "contre" l'information (celle désorganisatrice, déstabilisatrice, fausse ou calomnieuse dont il faut se protéger, qu'elle se présente sous forme d'un virus informatique ou d'un article fielleux).








Faut-il en conclure qu'il s'agit d'effets de mode, que tout cela est confus et que le concept de "guerre de l'information" est inutile ?








Cela impliquerait de traiter séparément :



- l'aspect technologique (attaques sur le contenu de mémoires, sur des logiciels, sur des systèmes d'information en vue de les détruire, d'en percer le secret ou d'en perturber le fonctionnement) et, d'autre part, l'aspect "psychologique" au sens large : toutes les opérations destinées à faire croire quelque chose, à imposer une certaine vision de la réalité à des décideurs ou à une opinion.



- l'aspect militaire et l'aspect civil. 



L'aspect militaire pourrait lui-même se diviser entre "en temps de guerre" (pour accompagner ou remplacer des opérations) et "en temps de paix" (à titre défensif contre une autre puissance qui serait tentée, par exemple, d'utiliser une attaque informatique à grande échelle pour exercer une contrainte sur l'État). 



Quant à l'aspect civil, il toucherait tous les problèmes de sécurité économique (espionnage ou sabotage - souvent via Internet- atteinte à la réputation des entreprises) et des problèmes purement informatiques (infrastructures informationnelles p.e.).








Nous pensons au contraire qu'il y a urgence à confronter disciplines et champs d'expertise.








Ainsi, séparer le militaire, de l'économique, du technique voire distinguer de la dimension culturelle ou idéologique du conflit semble une tâche vaine. Ainsi lorsqu'un groupe de talibans afghans utilise des médias pour adresser un message à l'opinion publique française est-il vraiment utile de se distinguer temps ou zone de guerre ou de paix ? Et lorsque le livre blanc sur la défense assigne aux forces armées une mission de protection des entreprises stratégiques ou de défendre des systèmes nationaux d'information contre des attaques étatiques ou non étatiques ? 



Classées dans la catégorie générale des "menaces", la guerre de l'information, que nous voulons bien que l'on nomme attaques, offensives ou conflits informationnelle, transcende d'autant plus ces distinctions qu'il est, en effet, de plus en plus difficile de reconnaître des acteurs militaires, militants (au sens de groupe privé à motivations idéologiques, dont les terroristes) et simplement intéressés ou criminels. L'impossibilité de tracer des frontières nettes entre cybercrime, cyberterrorisme ou cyberguerre, délinquance, action militante et services d'État est significative à cet égard.








Resterait à savoir s'il faut réunir  technologie et psychologie, action sur les cerveaux informatiques et action sur les cerveaux humains. Dans le premier cas, il est question de secret et de maîtrise. Dans le second de représentations mentales.



Le secret (celui qui protège la confidentialité d'un document ou qui boucle l'accès à certaine opérations, p.e.) et la maîtrise (permettant notamment de prendre les commandes d'une machine distante ou d'empêcher un système de fonctionner normalement) sont certes affaire de technique de pointe. Donc changeant tous les matins et exigeant des renseignements sans cesse  renouvelés et vérifiés. Mais l'utilisation de cette technique renvoie à une question stratégique : qui sont les acteurs, quel est le but qu'ils poursuivent, éventuellement quel message veulent-ils faire passer ?



Quant à la guerre "pour les cœurs et les esprits", celle qui vise à propager une idéologie, ou, au minimum à susciter des effets psychologiques et des jugements moraux (l'indignation de l'opinion internationale ou au contraire son soutien à une opération militaire, par exemple),  elle n'est pas seulement affaire de rhétorique et de mensonges, de discours convaincants et d'images frappantes. Derrière la capacité d'imposer sa vision de la réalité, il y a toute une machinerie : des réseaux humains (comme une agence de communication ou un groupe de prosélytes) et des réseaux matériels (comme un télévision internationale d'information ou un réseau de sites militants sur Internet).








Comment anticiper la nocivité d'une certaine violence qui mobilise l'information désirable, redoutable et vulnérable à la fois ? Il faudrait sans doute commencer par faire circuler l'information, justement, par faire se rencontrer des cultures, militaires, technologiques, politiques qui n'ont pas forcément l'habitude de dialoguer. Outre un travail de classification et de clarification du vocabulaire (tout le monde entend-il vraiment la même chose par "guerre de l'image", "opérations psychologiques", "cyberterrorisme" ou "guerre informatique" ?), il devient urgent de faire un point sur l'état de l'art, c'est-à-dire le niveau des dangers. Quelle est la nature, la dangerosité des attaques informationnelles qui menaceraient notre pays ? Comment anticiper les nouveaux développements techniques, mais aussi les futures stratégies des acteurs ? L'utilisation d'opérations informationnelles comme complément ou substitut d'opérations militaires, comme moyen de contrainte en dessous du seuil de la violence armée ? 



Quelles sont les théories et les doctrines, en dehors des mondes anglo-saxons et francophones généralement bien connus ? Quels acteurs étatiques et non étatiques ? Quels intérêts et quelles idéologies peuvent favoriser la guerre de l'information ? et feront-ils forcément appel aux moyens les plus sophistiqués ?

Autant de champs ouverts à la recherche.






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