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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Huitème onze septembre, ground zero
Commémorations et routine de la terreur

Obama célèbre le huitième anniversaire du 11 septembre et, pour la huitième fois, l'Amérique communiera dans le souvenir des victimes.
Mais cette même Amérique ne partage plus le grand mythe d'un lutte planétaire contre le jihadisme (avec chef et organisation unique), ni ne vit plus vraiment dans la crainte d'un second 11 septembre.
On commence déjà à employer un mot terrible : routine.
Routine des cérémonies et commémorations, mais aussi routine du terrorisme jihadiste, qui, bon an mal an, réalise quelques attentats spectaculaires à travers le monde, plutôt à la périphérie, guère en Europe, plus du tout aux USA. En fait, il semblerait que les citoyens des USA se préoccupent davantage des retards dans la reconstruction des Twin Towers et de leur coût que de l'improbable possibilité d'une seconde frappe de cette ampleur. La peur s'atténue, on commence à parler d'oubli des jeunes générations, le trauma s'efface.

Bref, le 11 septembre est en train de devenir un événement historique comme les autres, certes grave et porteur de conséquences tragiques et complexes, mais un événement quand même, pas une étape dans l'histoire de l'humanité.

Du coup, nous avons envie de céder, nous aussi à la routine et de reprendre les analyses que nous faisions pour le septième anniversaire, histoire de démontrer combien l'élection d'Obama a peu changé la réalité de la lutte contre le terrorisme, en dépit du bruit médiatique que font  les affaire de Guantanamo ou de la torture, ou le renforcement de la présence occidentale en Afghanistan (avec le succès que l'on sait)
Voici donc ce que nous écrivions :


Imaginons qu'il y a sept ans, quelqu'un ait écrit : "En 2008, ben Laden et Zawahiri seront toujours libres et vivants. Leur organisation, en dépit d'une guerre qui se dit mondiale, de milliers d'arrestations continuera à fonctionner et à recruter. Ils pourront toujours s'exprimer et trouveront encore un territoire où se réfugier, à la frontière afghano-pakistanaise. Chaque année, plusieurs attentats importants à travers le monde leur seront imputés. La coalition de dizaines de pays, des centaines de milliers de soldats dotés de l'armement le plus puissant et des milliards de dollars, sans compter l'invasion de deux pays n'auront permis de mettre fin à leur activité.". Si l'on s'en tient au vieil adage qui dit que, pour un groupe clandestin ou une guérilla, durer c'est déjà gagner, la performance est surprenante.

Inversement, aurait-on cru quelqu'un qui aurait écrit au lendemain du 11 septembre : " En 2008, en dépit d'une guerre globale au terrorisme qui aura mobilisé la plus grande puissance de l'Histoire contre un péril qu'elle annonçait sans rival, les habitants de principales capitales européennes continueront à vivre à peu près comme avant, sans craindre à chaque instant un attentat ou l'explosion de la  guerre  des civilisations. Les principaux soucis géostratégiques se situeront en Chine et dans le Caucase." ?

Le problème d'une guerre symbolique, comme la guerre du terrorisme et au terrorisme, est qu'il n'y a pas de mesure de la victoire. Sauf à imaginer que le dernier jihadiste soit arrêté dans la dernière grotte devant les caméras de CNN tandis que les musulmans du monde remercient l'Amérique, ou que l'émir ben Laden installe la capitale de son califat restauré à Washington D.C, ...
Pour mesurer une "victoire" ou d'une "défaite", ou au moins de progrès ou reculs des jihadistes, encore faut-il savoir à quel critère on se réfère.

S'il s'agit d'un critère "militaire", la capacité organisationnelle d'al Quaïda à produire tant de morts sous telle ou telle latitude, aucune unanimité chez les experts. Certes, il continue à y avoir à travers le monde un nombre non négligeable d'attentats attribués à des islamistes. Pour ne prendre que des exemples récents - et ce dans une relative indifférence de la presse internationale bien plus fascinée par l'affaire tibétaine -, deux attentats mortels  en une semaine dans la zone musulmane de Xinjiang viennent de démontrer que même la Chine n'est pas à l'abri. Étant entendu que personne ne pense que ben Laden a passé un coup de téléphone depuis sa cachette pour commanditer la chose. Mais au même moment on apprend l'arrestation en Italie de jihadistes qui s'apprêtaient à aller combattre en Irak et en Afghanistan (certains ayant déjà combattu en Bosnie). mais quel rapport avec al Quaïda ou une supposée structure centrale de commandement ?
Nous savons que nous pouvons aussi bien lire dans le journal de demain "Ben Laden arrêté dans les zones tribales" ou "Cinq kamikazes se font exploser dans le métro parisien". Un coup et un seul dans un sens ou dans l'autre (succès anti-terroriste, attentat à la façon de ceux de Londres ou de Madrid) changerait notre perception.

Le critère du succès est peut-être à mesurer dans l'ordre symbolique. Or, de ce point de vue, l'impact des dirigeants d'al Qaïda n'augmente guère : le temps n'est pas forcément son ami. Après avoir constaté combien le 11 Septembre était un acte "inaugural" ("épochal" ont dit certains) et répété que le monde ne serait plus jamais le même, nous aurions peut-être du nous demander : et après ? Et après un acte aussi incroyable, que peut-on faire qui ne soit pas moins fort et moins significatif ? Qui n'ait pas une charge émotive et une valeur de défi symbolique inférieure ? Peut-on envisager que le message des dirigeants suscite une certaine lassitude ? Que son pire ennemi soit - aussi cynique que cela puisse paraître - la routine de l'horreur ?
Nous avons souligné plusieurs fois que les chefs jihadistes n'avaient pas perdu leur capacité de s'exprimer et même qu'ils s'étaient dotés avec as- Sahab d'un vrai média pour mener la guerre de l'information.

Mais quelle force a le message sept ans après ?
Au cours des derniers mois, ni sur  la forme ni sur le fond, les chefs d'al Qaïda n'ont démontré leur maîtrise de la situation, ni leur rôle dominant dans le mouvement jihadiste.
Cela ne signifie certainement pas que la violence islamiste s'essouffle, ni que le terrorisme est en voie de disparition. Mais cela signifie peut-être que nous devrions nous concentrer sur autre chose que sur les icônes médiatiques.
 En sept ans,  nous avons connu sept surprises :

1) La première est évidente et souvent évoquée ici : la contre-productivité de la "Guerre globale au terrorisme". Ni pour l'élimination des organisations terroristes, promues au rang d'ennemi principal et presque métaphysique, ni dans son ambition d'éliminer les Armes de Destruction Massives en dissuadant ou renversant les régimes censés en posséder, ni dans son projet de démocratiser le Proche-Orient, cette guerre n'a rempli ses objectifs. Elle a, au contraire, provoqué une dissémination du terrorisme quantitative sinon qualitative, un renouvellement et un rajeunissement de son recrutement, une montée globale de l'anti-américanisme. Plus un paradoxe remarquable : elle a suscité trois guerres insurrectionnelles, différentes et également dangereuses. Celle de l'insurrection irakienne : même si le taux de pertes a baissé et même si les jihadistes étrangers peinent à s'y implanter, les groupes armés sunnites et chiites représentent un danger croissant. Celle des talibans afghans, visiblement en voie de reconquête de régions entières. Celle des talibans pakistanais à qui la faiblesse de l'actuel pouvoir ne devrait pas a priori porter ombrage...

2) Une guerre engendre un phénomène de psychologie collective : le sentiment d'être en guerre, expérience collective séculaire qui consiste à admettre que les règles normales sont bouleversées (c'est l'époque où "les pères enterrent les fils", celle où il est licite de tuer, où tout peut arriver). Il est évident que les Européens, les Français en particulier n'ont guère ce sentiment (voir la surprise de l'opinion découvrant avec horreur que des soldats français peuvent mourir en Afghanistan). En est-il autrement aux USA ? nous le parierions de moins en moins.

3) Le fait qu'al Qaïda ait survécu à l'invasion de deux pays, à des milliers d'arrestations, à sept ans d'efforts, à une chasse menée par une coalition planétaire dotée moyens plusieurs fois supérieurs à ceux qui ont gagné la seconde guerre mondiale et qu'elle reste largement invisible en dépit des technologie de surveillance électronique ultra-sophistiquées : voilà qui pose pour le moins problème. La réponse peut se formuler ainsi : nul ne doute que cette capacité de survie tient à la structure en réseaux d'al Qaïda. Il est souvent comparé à un système de franchise : de l'expertise professionnelle et un label apportés à des groupes locaux très autonomes. Cette structure réticulaire ou en rhizome ultra-résistante a été analysée de façon très minutieuse. Reste une question : à partir de quel moment une structure cesse-t-elle d'être une structure pour devenir un mot ? Plus trivialement : quel forme de contrôle (instructions, conseils, coordination, fourniture de moyens, commandement..) exerce l'entité censée s'appeler al Qaïda sur les multiples groupes que l'on dit émaner d'elle ? Quelle hypothèse choisir ? Ben Laden envoyant ses messages codés à des milliers de séides à travers le monde et dirigeant tout le mal du monde comme le N°1 de Spectre dans James Bond ? Un type malade, crapahutant dans les zones tribales et dirigeant autant les jeunes musulmans qui se réclament de lui que Che Guevara les jeunes gens qui portent son T-Shirt ?

4) La "rusticité" du terrorisme reste une constante. Même s'il y a eu des évolutions dans l'usage de l'attentat suicide et de la voiture piégée, aucun des scénarios catastrophe annoncés ne s'est réalisé : pas de cyberattaque, pas de d'utilisation d'armes biologiques ou chimiques, pas de bombe du pauvre. Le jihadisme fonctionne avec une piétaille "consommable" : des milliers de gens prêts à se faire sauter, à faire le coup de feu dans une passe de montagne ou à enlever des gens généralement non armés. Même l'usage du téléphone portable pour faire sauter une bombe à distance (et économiser une vie humaine) reste l'exception.

4) La guerre "pour les cœurs et les esprits" n'est pas remportée par le pays qui a inventé Holywood. « On pourrait s’attendre à ce qu’une «bataille des idées» soit gagnée par une superpuissance qui possède plus de conseillers en communication, de cadres de la pub, de spécialistes des médias et de la presse, de conseillers politiques, de professionnels des relations publiques et de psychologues que le nombre total (des ennemis)… » disait déjà Daniel Barnett au moment de la guerre du Vietnam. Quarante ans plus tard, c'est pire : le soft power, la diplomatie publique, les bureaux d'influence, les agences de com, les spin doctors, les beaux sites Internet, les télévisions arabophones (pour contrer al Jazira), les manifestes d'intellectuels et les feuilletons télévisés, rien n'y fait. En revanche (et sans même parler des remarquables du Hamas en termes de propagande et sur ses propres médias, et sur les médias "adverses"), les jihadistes peuvent toujours s'exprimer. Les prêches de Zawahiri et ben Laden, les images d'entraînement de mouhadjidines ou d'exécution des ennemis, souvent produits par as-Sahab la "boîte à images" d'al Qaïda , les forums sur Internet ou les réseaux humains dans les mosquées.., tout cela fonctionne à plein. La synergie entre les technologies numériques (pour diffuser) et les structures mentales archaïques (pour expliquer) est tout à fait redoutable.


6) Il se pourrait que le pire ennemi d'al Qaïda - les Zawahiri accusant l'Iran d'être complice des Américains ne sont pas de nature à clarifier les choses !
Il se pourrait aussi (là encore en supposant que la "direction" ait la moindre prise sur ce qui se fait en son nom). Mais surtout, après l'incroyable impact de l'humiliation symbolique le 11 septembre 2001, tous les "succès" même s'ils sont aussi spectaculaires que les attentatsLondres et de Madrid, ne se traduisent finalement que par une capacité de nuisance publicitaire. Mais quel objectif politique a été accompli ?

7) Au lendemain du 11 septembre, on nous avait dit que plus rien ne serait comme avant. Les illusions d'après la chute du Mur se déchiraient : ni fin des guerres, ni triomphe de la démocratie libérale comme système historiquement indépassable, ni unification de la planète par la culture ou la technologie (pas d'unification des cerveaux, en tout cas). Nous entrions dans une nouvelle phase tragique polarisée par la guerre unique, l'ennemi absolu (la guerre de la civilisation contre la barbarie nihiliste) et par la division du monde en deux camps, faisant passer au second plan les vieilles catégories. Sept ans après que reste-t-il de cette phraséologie ? Bien sûr, personne ne pense que le 11 septembre ait été un événement secondaire. Mais ce n'est pas l'événement inaugural d'une post-histoire : les réalités de puissance et d'intérêts ne se laissent pas oublier, ni les fondamentaux géopolitiques, ni l'importance du facteur territorial. Et le monde est tout sauf divisé en deux camps ou deux idéologies !
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