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Bourbier Afghan
Contre insurrection ou contre terrorisme ?

Le retrait d'Abdullah Abdullah du "second tour" de l'élection présidentielle faute d'avoir eu les garanties qu'il exigeait -a entraîné l'annulation d'une farce électorale devenue inutile et dangereuse : un aveu dont n'auraient pu rêver les talibans (une notion vague et qui recouvre diverses forces armées). La pire menace contre la démocratisation du pays pourrait ne pas venir d'eux, en dépit de leurs succès militaires et d'attentats spectaculaires, mais de l'impuissance et de la corruption du régime de Kaboul, tandis que les "seigneurs de la guerre" règnent sur les provinces.

Il faut rendre cette justice à l'actuelle administration américaine

- qu'elle a soutenu Karzaï avec un enthousiasme très modéré,

- qu'elle a sans doute négocié dans son dos,

- que ses représentants comme Richard Holbrooke se sont sérieusement accrochés avec lui,

- qu'elle lui a même envoyé quelques torpilles médiatiques (des révélations sur les activités de renseignement ou de trafic de son frère)

-et qu'elle a fait d'honnêtes efforts pour obtenir des élections médiatiquement présentables, prélude à un idéal gouvernement d'union "élargi".



Comme le font remarquer certains commentateurs américains, Karzaï va probablement autant faire de bien pour la cause de ses alliés que l'avait fait le général Diem en son temps au Sud Vietnam. Une comparaison dont tous les Américains éprouvent la charge symbolique .



Mais il ne suffit de reconnaître lucidement que l'on monte un mauvais cheval pour franchir l'obstacle. La perspective d'un Karzaï réélu dans des conditions qui feraient apparaître Bongo ou ben Ali comme de grands démocrates (avec de surcroît un taux de participation inférieur au 38% du "premier tour") , mais en même temps furieux contre ses protecteurs n'a rien de très enthousiasmant. Difficile dans ces conditions - surtout pour Obama qui a fait sa campagne électorale sur le thème de la priorité afghane - de parler de  peace building  ou de state building. Difficile de repasser la charge de la guerre  à des autorités locales fiables et légitimes pendant que l'opinion internationales féliciterait le nouveau prix Nobel des progrès de la gouvernance  et du développement durable dans la vallée de Kandahar.



 Quant à ceux qui envisageraient de séparer talibans modérés, talibans "extrémistes" et combattants d'al Qaïda (à supposer que cela veuille encore dire quelque chose), Afghans et Pakistanais, chefs de guerre corruptibles et chefs de village intransigeants, ou le contraire, ethnies farouches et tribus aimables, fanatiques pro-Omar et simples groupes armés prêts à la négociation, nous leur souhaitons d'avoir beaucoup de subtilité. De l'aveu même du général McChrystal, cette politique n'a guère réussi jusqu'à présent.

Et le problème politique se redouble d'un problème stratégique : d'effet d'annonce en consultation et de discours en réévaluation, Obama va devoir choisir une option. Apparemment une entre les deux seules que lui proposent ses conseillers. Comme toujours à Washington, ils ont trouvé des acronymes pour désigner la chose. Le choix semble être entre la méthode de contre terrorisme (CT counter terrorism) et celle de la contre insurrection (COIN counter insurgency). La vie d'un certain nombre de nos soldats et quelques autres pouvant en dépendre, on examinera les avancées conceptuelles des nos alliés américains sans aucune ironie.


Pour dire les choses de façon simplifiée, la "COIN" a plutôt les faveurs du général McChrystal, qui attend d'Obama 40.000 hommes (à ajouter aux 68.000 actuels US,  aux 42000 soldats alliés des USA et à 170000 auxiliaires afghans) ou davantage et consiste globalement à résoudre tous les problèmes à la fois par un engagement supplémentaire considérable mais rentable plus tard (et dans tous les cas préférables à l'option du retrait). Tous les problèmes à la fois veut dire en l'occurrence : casser la logique de victoire des talibans qui progressent, faire mener effectivement les opérations par les troupes US, protéger les populations, opérer la "conquête des c former et protéger un police et une armée d'État afghanes jusqu'à ce qu'elles soient fiables, contribuer au développement économique d'un pays qui ne manque pas de ressources naturelles (en dehors de l'opium) et à sa stabilité politique, combattre les talibans sur leur terrain et séparer les éléments raisonnables des partisans du mollah Omar et de ben Laden.


L'approche "CT" contreterroriste est plutôt celle du vice président Joe Biden : contrôler et sélectionner tout engagement supplémentaire, entraîner et équiper les soldats afghans, ne pas combattre à leur place, avoir moins de troupes  mais concentrer leurs efforts sur la chasse aux vrais jihadistes pour les frapper dès qu'ils mettent le nez dehors, si possible les neutraliser avec des drones, des troupes spéciales et des moyens de haute technologie, sans risquer de vies américaines chaque jour.

L'approche "CT" a tout pour plaire aux gens de Washington surtout s'ils sont d'humeur démocrate : elle est "économique" en apparence, fait confiance en la technologie, promet de ne se concentrer que sur les vrais criminels  qui pourraient lancer des attentats d'envergure et semble répondre à la logique : il faut aider les bons ou moyennement bons Afghans à se débarrasser des franchement détestables. Le tout sans apparaître à la population comme une force d'occupation.



Il existerait même une troisième option qui consisterait à mélanger COIN et CT en un compromis dont on ne comprend pas la logique, sinon médiatique et électoraliste. Nous négligerons donc pour le moment la motion chèvre/chou.



Quels sont les arguments des COINistes et des pro-CT ?



Dans le premier camp, un expert militaire de premier plan, Stephen Biddle, qui, dans un article remarqué d'American Interest développait les thèses suivantes :



- même si l'argument initial selon lequel il faut contrôler l'Afghanistan pour empêcher al Qaïda de frapper à nouveau a perdu beaucoup de sa force, mais l'intérêt des États Unis les incite à prévenir l'instauration d'un chaos durable en Afghanistan avec contagion au Pakistan nucléarisé, déjà assez instable et anti-occidental aujourd'hui.

- une véritable politique de contre-insurrection coûte cher en hommes et en moyens, et elle demande une volonté politique ferme (plus le soutien de sa propre population) mais le jeu vaut la chandelle et les troupes américaines actuelles y sont techniquement mieux préparées que les soviétiques en leur temps. L'expérience irakienne de renforcement des troupes US est positive,

- certes le taux de succès des contre-insurrections est relativement faible, le gouvernement de Karzaï ne répond en rien à la condition nécessaire d'un pouvoir local ferme et fiable, et les insurgés bénéficient de sanctuaires transfrontaliers..., mais ils sont divisés et leur influence est souvent liée à une base ethnique. On les imagine mal renverser le pouvoir central comme les forces nord-vietnamiennes rentrant dans Saïgon.



Conclusion pleine d'enthousiasme de Biddle : " La meilleure politique consiste donc à défendre une guerre coûteuse, risquée et potentiellement impopulaire par des arguments qui son logiques mais indirects et pour des résultats qui l'emportent de peu sur les inconvénients. Et il faudra que cela soit fait par le leader d'un parti divisé face à la montée des sentiments anti-guerre et en concurrence avec d'autres demandes, politiques et financières" On ne peut donc pas dire que les partisans de la contre-insurrection se fassent beaucoup d'illusions sur la valeur de la méthode dont le principal argument est que toutes les autres seraient pires.



L'autre option, celle du contre-terrorisme, repose sur l'argument qu'il est utopique de vouloir protéger la population afghane (et s'en faire aimer), surtout avec un gouvernement local comme celui de Karzaï, qu'il vaut mieux être l'attaquant que la cible, et que des frappes ciblées contre des combattants d'al Qaïda repérés par droneset atteints du ciel par des missiles Predator ou Reapers seraient plus efficaces. Bref du hih tech et des armes intelligentes pour des frappes chirurgicales...

Cela rappelle quelque chose. Et on connaît l'efficacité de la méthode qui consiste à repasser le mistigri à des troupes locales que l'on vient d'entraîner et dont on jure qu'ils se battront mieux contre leurs compatriotes que des troupes US.

Il semble surtout que le discours de Bidden repose sur le coût de la guerre sous sa forme actuelle et sur son impopularité. D'autant que l'opposition vient, naturellement, des Républicains qui peuvent maintenant dire que la conduite de la guerre n'a plus rien à voir avec celle de Bush, victorieuse en Irak, mais aussi des libéraux démocrates, plutôt enclins à éviter un nouveau bourbie (le fameux quagmire).



Aucune des deux options ne semble ouvrir de perspectives exaltante et le dilemme se résume à : faut-il faire de la contre-insurrection parce que c'est la seule chose que l'on puisse tenter pour enrayer le désastre ? Faut-il faire du contre terrorisme, parce que c'est plus acceptable que la contre-insurrection, en tout état de cause vouée à l'échec ?

Obama qui s'est passablement piégé lui-même, d'abord en disant que la solution du terrorisme était dans la guerre oubliée d'Afghanistan, ensuite en soutenant l'option 1 en Mars, est maintenant confronté à la nécessité de décider vite. En tout cas, guère plus tard que quelques jours après le fameux "deuxième tour" afghan.




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