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Martyrs, mensonges et vidéos
Petit exercice de mémoire en ces temps de commémoration. Vous souvenez-vous comment a éclaté la révolution de velours en Tchékoslovaquie en 1989 ? Par la mort de Martin Schmid. Martin qui ? En fait, les grandes manifestations qui ont abouti à la chute du régime socialiste ont été amplifiées par l'annonce qu'un étudiant de ce nom avait été tué par la police le 17 novembre 1989. Huit mois après la chute du mur, cette nouvelle a dressé les Tchèques contre leur gouvernement qui s'est vite effacé "tout en douceur", face à des foules non violentes  (la "révolution de velours"). Cela entraîné les conséquences historiques que l'on sait. Oui, mais de l'aveu même du dissident Jan Urban, cette histoire qui a bouleversé un peuple était un mensonge. Il y avait bien eu répression brutale d'une manifestation mais pas de mort. Au mieux, c'est une "légende urbaine", au pire une désinformation délibérée.
Et la révolution roumaine (la première révolution télévisée en direct de l'Histoire) ? Un peu plus tard, en décembre 1989, alors que les manifestations se multiplient contre le dictateur Ceaucescu. Les répression menée par la célèbre Securitate provoque l'indignation des médias occidentaux. On parle de 10.000, bientôt de 70.000 morts, quand on n'emploie pas le mot de génocide. À Timisoara, seconde ville du pays, les caméras découvrent un "gigantesque charnier" et montrent des images de cadavres décomposés, mutilés, couturés... À la suite d'une dépêche de presse venue des agences de l'Est, mais reprises par l'AFP le 22 décembre, le chiffre de 4630 cadavres, dont certains horriblement torturés est considéré comme "officiel". Ces gens sont certainement les victimes de la police au service de celui que l'on surnomme maintenant "le Dracula des Carpathes". Il sera fusillé peu après (là aussi devant les caméras pour "génocide" de son propre peuple). Personne ne tique à l'idée que ce nombre de morts représente 1,5 % environ de la population totale de Timisoara (cela aurait quand même dû se remarquer, si tous ces gens avaient disparu en quelques jours). Personne n'ose douter des crimes de Ceaucescu, sous peine d'être accusé de "révisionnisme". Et pourtant quelques temps après, la vérité sera connue : les cadavres avaient été extraits de la fosse commune et de la morgue pour être alignés pour la photo. Ainsi, une image de bébé mort posé à côté de celui de sa mère était un montage entre un enfant victime de la mort subite du nourrisson et d'une femme morte d'une cirrhose, décédés à des dates différentes, et non apparentés. Quand aux massacres, ils auraient fait, après décompte 689 morts dans toute la Roumanie et environ une centaine à Timisoara. Cela ne change rien au fait que le régime de Ceaucescu était dément et brutal, mais cela fait quelques décimales de différence.
Dernier exemple, pris cette fois dans l'autre camp. Comment a commencé la révolte des étudiants allemands en RFA ? Celle qui a donné son impulsion à l'opposition dite extraparlementaire, à plusieurs quasi émeutes, et indirectement à la Rote Armee Fraktion ("bande à Baader") et aux années de plomb ? Par des manifestations pour les droits de l'homme et contre le shah d'Iran le 2 juin 1967. Or au cours de ces manifestations, un policier berlinois Karl-Heinz Kurras prend peur, sort son arme de poing et tire sur l'étudiant de gauche Benno Ohnesorg qui meurt et devient pour une génération entière le symbole du fascisme rampant en Allemagne de l'Ouest, sous la houlette du SPD atlantiste. Des centaines de jeunes se sont engagés sinon dans l'action violente, du moins dans l'activisme d'extrême-gauche à cause de ce drame. Cette fois le mort est authentique : il y a bien eu un étudiant du nom de Ohnesorg tué par la police. Oui, mais c'est le policier qui n'était pas exactement un fasciste ou chien de garde du capital. En fait, comme le révéleront les archives de la Stasi après la chute du mur, Kurras travaillait pour les services secrets est-allemands et était inscrit clandestinement au Parti Communiste Unifié d'Allemagne. Bien entendu, et comme Kurras sans doute toujours vivant ne s'est pas expliqué nous ne savons pas s'il a tiré dans un but de provocation délibérée et sur ordre de ses chefs de RDA (peu vraisemblable), ou s'il s'est affolé et a tiré sans que cela ait rien à voir avec ses motivations politiques (qui n'étaient certainement pas de droite).
Que faut-il en déduire ? Certainement pas que le régime du Shah, celui de Ceaucescu ou celui de Tettling (président du conseil tchèque de l'époque) ne devaient pas être combattus et renversés. Ni que les manifestants n'étaient pas sincères. Ni que l'histoire est une suite de complots et de trucage. Simplement qu'il faut se méfier du culte des victimes, qu'il y en a d'innocentes (comme du reste des martyrs admirables) dans tous les camps, mais aussi de fausses et de mythiques.

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