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Les renforts US en Afghanistan
Clefs pour le discours d'Obama à West Point

 Le discours de West Point d'Obama n'est pas encore finalisé, mais on en connaît déjà l'essentiel. Ce sera donc le "surge", l'envoi massif de renforts US en Afghanistan pour "finir le travail" : soit environ 30.000 nouveaux soldats (un budget supplémentaire de 30 milliards de dollars ce qui donne une idée du coût du combattant moderne). Sans compter éventuellement 10.000 soldats fournis par les contingents alliés des USA (dont 1500 Français ?)
La méthode choisie implique outre une action en tenaille du côté pakistanais (sinon talibans afghans, pakistanais et "arabes" d'al Qaïda continueront à se réfugier d'un côté de la frontière), des négociations et une armée afghane capable de prendre le relais.
 Les négociations, la stratégie du "grand bargain" n'est pas une nouveauté. Elle se résume ainsi : il faudra bien un jour séparer les modérés des irrécupérables pour diviser le front adverse. Quid des modérés ? Des Pachtouns non insurgés ? Des insurgés non talibans comme le sympathique humaniste Ekhmatiar ? Des talibans non inféodés au mollah Omar ? Des omaristes non benladenistes ? Certaines tribus pas d'autres ? Ou simplement des chefs de guerre qui accepteront des contreparties ? Parions que le thème de la négociation finira par revenir sur la table. Même si de son côté Karzaï ne parvient pas à mener la réconciliation avec ses "frères" insurgés, on continuera à acheter des chefs talibans. Ansi Gul Agha Shirzai, gouverneur de Nangarhar a récemment reçu vingt-cinq chefs de tribus de diverses provinces pour obtenir des défections des combattants moyennant divers avantages, argent, postes, ou autres. C'est ce qui avait été fait en Irak à partir de 2006 dans un programme dit "d'éveil": s'adresser aux chefs de tribus sunnites et gagner leur ralliement à coups de dollars.
Quant à l'armée afghane (ANA Afghan National Army) elle est censée, suivant le plan Mac Chrystal passer à 134.000 hommes en 2010 (l'objectif final étant 200.000). En dépit des instructeurs occidentaux qui s'efforceront de la mettre au meilleur niveau, cette armée connue pour son taux de défection (d'après certaines sources, un combattant sur quatre déserte) et réputée pro tadjik pourra-t-elle un jour tenir le pays seule ? Pour la petite histoire, rappelons que, quand les soviétiques ont quittés le pays en février 89, le régime qu'ils ont laissé sur place, celui de Najibullah a tenu jusqu'en Avril 1992. À la chute de Kaboul, Najibullah se réfugia dans l'immeuble des Nations Unies dont les les talibans les délogèrent en 1996 pour le castrer et le pendre à un poteau. Nous ne souhaitons pas de mal au président Karzaï, mais on peut se demander si, laissé à ses seules forces, l'élu des urnes dans les conditions que l'on sait réaliserait une meilleure performance.
Cela dit, on ne peut pas se contenter éternellement de répéter que l'Empire anglais et l'Empire soviétique se sont cassés les dents en Afghanistan et de prédire que ce sera pire que le Vietnam... Sans se donner le ridicule de juger d'un bureau parisien de l'efficacité militaire de la solution Mc Chrystal. Encore que l'on puisse se demander si ce que les 110.000 hommes les mieux armés du monde n'ont pas réussi à faire en huit ans contre des ennemis inférieurs en nombre, sans tanks ni aviation, ils parviendront à le faire à 30.000 de plus. Et comment ils convaincront les Afghans que Karzaï s'est vraiment converti à la bonne gouvernance et que les GI's n'étaient là que pour les aider.

En revanche, il n'est pas interdit de s'interroger sur le critère politique de la victoire : c'est au nom de ce critère qu'un para cht'i ou un marsouin solognot sont éventuellement censés donner leur vie.
Il y a plusieurs réponses à la question "mais au fait, pourquoi sommes nous toujours là-bas ?".
Une des plus douteuses nous semble être que les jihadistes se réinstalleraient le lendemain dans leurs camps de 2001 pour planifier de nouveaux onze septembre. Car il n'est évident ni qu'al Qaïda en ait la force, ni le besoin (le jihadisme s'étant largement décentralisé), ni la volonté.
Quant à l'idée que nous (nous les Occidentaux, à supposer que cette notion ait le moindre sens) sommes là pour démocratiser et développer ce pays (sur le modèle irakien ?), elle parait quelque peu optimiste pour dire le moins. À ceux qui reprennent la rhétorique "nous sommes là pour aider les petites filles à aller à l'école", rappelons l'argument choc de l'invasion soviétique en 1981 : "nous sommes là pour abolir le droit de cuissage exercé par les anciens des tribus".
Restent deux réponses qui d'ailleurs ne s'excluent pas :
- nous ne pouvons pas nous permettre de perdre
- il faut protéger le Pakistan de la contagion afghane.
Le premier argument suppose que les insurgés qui ont vaincu une surperpuissance aient, suivant l'expression du Secrétaire à la Défense, Robert Gates, "la possibilité de vaincre une seconde superpuissance". Ce sera peut-être vrai sur le plan de la propagande mais il ne faut quand même pas s''attendre à ce que,le jour où les Américains quitteront ce pays, les jihadistes leur donnent un quitus de bonne conduite et reconnaissent leur défaite en défilant derrière le char de César. Et le critère de la victoire qui consisterait à ne pas laisser faire l'amalgame entre défaite et retraite n'est pas d'une interprétation politique très facile. La plupart des problèmes militaires commencent désormais après que l'on ait remporté la victoire au sens classique - clausewitzien - en faisant signer un acte de reddition au dernier ministre adverse sottement resté dans la capitale "libérée".
Reste l'argument "pakistanais" : un Afghanistan livré même en partie aux insurgés (lesquels au fait, Hakmatiar, les Talibans, al Qaïda ?) entraînerait la déstabilisation de la puissance atomique voisine. Mais dans ce cas pourquoi ne pas commencer par stabiliser le Pakistan. Une situation que le statégiste américain Rory Stewart résume ainsi : " C'est une stratégie chat-et-tigre. Vous battez le chat parce que vous ne savez pas quoi faire avec le tigre !".
 Mais au fait, où en est la reconquête des zones tribales et la chasse aux jihadistes de l'autre côté de la frontière ?
Le 17 Octobre, l'armée pakistanaise avait lancé une grande offensive contre les talibans du Sud Waziristan et les groupes affiliés à Al Qaïda réfugiés dans la région. L'idée étant essentiellement d'écraser leur cible principale, le TTP (Tehreek-e Taliban Pakistan) et de s'emparer de leur chef Hakimullah Mehsud avant que la chute des neiges rende les combats impossibles. Les déclarations des militaires pakistanais font état de 500 morts chez l'adversaire, d'une faible résistance et se félicitent de leur avance plus rapide que prévue (au prix il est vrai du déplacement de milliers de réfugiés). La version du TTP est qu'il s'agit, sinon d'une "longue marche", du moins d'une retraite tactique. Et comme des témoins font mention d'importants mouvements de rebelles passant dans les districts de Kurram et Orakza, accompagnés de combattants étrangers Tchétchènes, Ouzbeks et Arabes, elle n'est pas totalement invraisemblable. La récente annonce de l'arrestation de Mehsud peut-elle changer la situation ? Difficile à juger, dans la mesure où on se doute que le travail de la presse n'est pas exactement facile dans ces régions. Dans tous les cas, l'offensive pakistanaise semble loin d'être en mesure d'en finir une bonne fois avec le problème des zones tribales incontrôlées. Et en tout cas de donner pleine satisfaction aux alliés américains.
 Le pari que vient de prendre Obama dépend finalement de beaucoup d'inconnues hors d'Afghanistan (et hors la zone d'action du général Mac Chrystal). Sans oublier l'inconnue américaine : comment annoncer une date de retrait à une population US de plus en plus hostile à la guerre dans de telles conditions ? Et comment ne pas l'annoncer.

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