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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Il y a quarante ans, début des années de plomb
Les bombes de Milan

En ces temps de commémoration à tout va, un anniversaire risque de passer inaperçu en France et à tort : celui des attentats de piazza Fontana à Milan le 12 décembre 1969. Les années de plomb se sont ouvertes il y quarante ans par cette tuerie qui fit dix-sept morts sur le moment (sans compter ceux qu'elle entraîna indirectement).
En fait, ce jour-là, il y eut cinq attentats presque simultanés (sur moins d'une heure) à Rome et Milan mais la bombe de la Banque Nationale de l'Agriculture, piazza Fontana fut la seule mortelle. Sur le moment, personne n'employa l'expression "années de plomb" qui fut plus tard (1981)inspirée par le titre d'un film de Margaret von Trotta (die Bleienerne Zeit) mais les Italiens apprenaient à parler des "stragi", les massacres, qui se succédèrent au cours des années et dont les plus célèbres sont ceux de la place des Loges à Brescia en 74 (8 morts), la bombe dans le train Italicus en août 74 (12 morts) et surtout l'explosion à la gare de Bologne qui fit 85 morts le 2 août 1980.
Il s'est écrit des dizaines de livres sur le sujet, et surtout, il s'est ouvert un nombre presque égal d'enquêtes parlementaires, judiciaires ou autres. Sans conclusion unanime. Par exemple, pour l'affaire de la piazza Fontana, il n'y eut pas moins de sept procès sans résultat probant. On accusa successivement l'anarchiste Pinelli, puis l'anarchiste Valpreda, puis l'organisation néo-faciste Avanguardia Nazionale, puis enfin le groupe "noir" Ordine Nuovo. Fin 2005 toutes les poursuites étaient abandonnées et les inculpés de tous bords acquittés. Nous ne saurons jamais la vérité judiciaire sur cette affaire. Elle a par ailleurs brisé plusieurs vies (outre celles des gens injustement détenus) : l'anarchiste Pinelli qui sauta par la fenêtre lors de son interrogatoire, puis le commissaire Calabresi soupçonné d'avoir "suicidé" Pinelli abattu en 1972, puis les spectateurs de l'inauguration d'un buste de Calabresi sur qui un anarchiste stirnérien jette des grenades en 1973 (la "strage di Questura di Milano" :quatre morts).. Bref un cycle absurde de la vengeance mimétique

Des tueries spectaculaires, organisées frappant des victimes innocentes, n'étant accompagnées d'aucune revendication crédible ni but premier évident : il ne fallait pas une imagination débordante pour supposer qu'il y avait derrière tout cela une "stratégie de tension" visant à plonger l'Italie dans le chaos, puis, dans un second temps de reprendre en main de façon autoritaire un élément clef de l'Alliance Atlantique. Le soir de l'attentat de Milan, les situationniste italiens, toujours les premiers à élaborer une théorie séduisante distribuaint un tract intitulé "Le Reichstag brûle-t-il ?" Il disait " Ainsi le Pouvoir doit brûler dès le début, la dernière carte politique à jouer avant la guerre civile ou avant le coup d'État dont il est incapable, la double carte du faux "péril anarchiste" (pour la droite) et du faux "péril fasciste" (pour la gauche), aux seule fins de déguiser et de rendre possible son offensive contre le vrai danger : le prolétariat." Très vite on parle des "massacres d'État", des coups d'État (toujours virtuels et souvent d'opérette comme celui du prince Borghese), des services secrets, plus tard des francs maçons de la loge P2, des soviétiques, des Américains..., des infiltrés
L'extrême gauche italienne - dont une partie issue du PCI restait persuadée depuis 45 qu'il fallait garder ses armes pour le jour où reprendrait la guerre de partisans et dont une autre était éblouie par la rhétorique martiale des Français de la Gauche Prolétarienne - n'avait pas besoin de cette inspiration pour élaborer des théories du complot. Ni surtout pour se persuader qu'il y avait urgence  à s'armer et à préparer son autodéfense contre l"État impérialiste des multinationales". Dans toutes ses variantes idéologiques ou organisationnelles, la notion de "parti armé" ou de résistance politico-militaire inspire les Brigades Rouges première version créées à ce moment là, le mouvement XXII Ottobre, les Groupes d'Action Partisane de Feltrinelle, Lotta Continua... Tous ces groupes vont plus ou moins rapidement être amenés à tuer. La logique qui les y mène consistait à s'armer pour se défendre, à se préparer à l'urgence d'un coup néo-fasciste ou encore à frapper des cibles symboliques pour manifester la combativité du prolétariat. Attaques ciblées contre des adversaires politiques (au nom du slogan maoïste "ne punir un pour en éduquer cent"), hold-up ou enlèvement pour alimenter le trésor de guerre et qui donnent lieu à bavure ("accident du travail" disaient les Brigadistes quand ils tuaient un vigile, un platon ou un simple passant qui était là au mauvais moment), accrochages avec des policiers, punitions de "traîtres"  : autant de raison de tirer et de tuer tout en se croyant en légitime défense.
Nous ne soutenons pas que le massacre de la piazza Fontana fut la cause unique de la violence extrémiste en Italie (et moins encore dans toute l'Europe). Avant Milan, il y avait déjà des groupes qui s'organisaient, des manifestants tués par la police ou des policiers, des accrochages violents entre "squadristes" de droite et activistes de gauche...
Mais la bombe a servi de déclencheur à une violence latente : ce fut le prétexte du grand crime initial pour s'engager dans le cycle de la riposte, du châtiment, de l'avant-gardisme armé au nom du prolétariat et d'autres luttes que certains croyaient finales (de groupuscules de quelques dizaines de personne envisageaient le plus sérieusement du monde la prise de pouvoir).
Il est difficile de fixer le nombre exact des victimes des années de plomb en Italie. Selon les associations de victimes 350 morts (d'autres disent 380 dont 128  victimes de l'extrême-gauche, (la différence venant souvent de la façon dont on compte des faits de droit commun, comme des attaques de banque, mais à motivation politique). Sans oublier les blessés dont certains "jambisés" (une spécialité des BR et des Noyaux Armés Prolétariens). Face à cette violence italienne, celle d'Action Directe en France (une dizaine de morts en comptant des fusillades pour hold-up qui leur sont vraisemblablement attribués) ou celle de la Fraction Armée Rouge (trente quatre morts) font figure de modérés.
Reste pourtant un problème mathématique : si les extrémistes de gauche sont responsable de plus de cent morts, plus ou moins revendiqués et incontestables, tués le plus souvent au pistolet ou au pistolet mitrailleur, quid des deux cent autres ou plus (dont beaucoup par bombe) ? Il est tenant de les attribuer par facilité à l'extrême droite et de répéter le slogan "la bombe est de droite et le pistolet de gauche", mais les faits sont bien plus complexes.
Parmi les grands "massacres", il en est un qui a donné lieu à condamnation définitive devant un tribunal, donc à un vérité judiciaire : l'attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980 (85 morts) pour lequel des membres de Noyaux Armés Révolutionnaires (néo fascistses en dépit de leur nom et du fait qu'ils aient proposé une alliance tactique aux Brigades Rouges) ont été condamnés comme exécuteurs matériels. Mais aussi des membres de la loge P2 et des gradés des services secrets comme organisateurs.
Pour tous les autres attentats nous en sommes réduits aux hypothèses. Elles font toutes intervenir dans un ordre différent des services secrets, des structures de l'État italien, des agents étrangers, des associations de type P2 ou Gladio et des comploteurs en tout genre, sans exclure les interférences mafieuses. C'est ce que les Italiens appellent le diétrisme, théorie qui veut que derrière (dietro en italien) chaque attentat, il y ait un plan secret et un service d'État.
Le pire dans le diétrisme qui frappe absolument tout le monde (y compris les anciens des Brigades Rouges qui parlent dans leurs mémoires des agents de l'Est ou de l'Ouest ou des sociétés secrètes qui les infiltraient), c'est qu'il ne peut pas avoir totalement tort : comme pour les théories sur la mort de Kennedy où il existe une soixantaine de théories du complot, il doit bien y en avoir une de juste sur le nombre, mais nous ne saurons jamais laquelle.

Mais si un jour l'obscure vérité histoire derrière toutes ces manipulations venait à être découverte, il resterait un mystère idéologique et culturel à éclairer : comment tant d'Italiens ont cru sincèrement  que des gens comme Moro ou Andreotti (voire le communiste Berlinguer pour certains) représentaient le nouveau visage d'un hyper-fascisme ? Il y a eu 4 087 activistes de gauche appartenant à des " associations subversives " ou " bandes armées " condamnés  en Italie. Nombre qu'il faut multiplier par un coefficient inconnu pour imaginer ceux qui n'ont pas été pris ou des simples sympathisants qui n'ont jamais vraiment été au-delà du stade de la manifestation ou de le proclamation. Cela fait au total sans doute des dizaines de milliers de gens, dont beaucoup intelligents et diplômés, qui étaient le plus sincèrement du monde persuadés que le régime italien des années 70 se préparait à les massacrer ou à supprimer la démocratie et que la lutte armée était défensive. De même qu'il y eut des activistes français qui se jugeaient aussi justifiés de combattre les armes à la main les régimes de Pompidou ou de Mitterand que s'ils étaient de nouveaux résistants. Ou encore des Allemands qui ne faisaient pas de nuance entre social-démocratie de la SDS  des trente glorieuses et national-socialisme d'avant-guerre. Les années de plomb ont surtout été celles de la grande paranoïa idéologique.

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