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Enfin un peu de violence et de pornographie I
Enfin, un peu de violence et de pornographie sur ce site réputé austère ?
Nous reprenons ici deux synthèses sur les effets incitatifs des images et des médias. Une occasion de constater combien les notions de crime ou de débauche (et surtout leurs explications par le spectacle du sexe et de la brutalité) soulèvent de questions idéologiques.


STRONG>Images et violence entre incitation et banalisation


Le procès des médias ne date pas d’hier. Après la première guerre mondiale, des chercheurs, surtout américains, s’efforcent de mesurer les dangers de ce qu’ils baptisent déjà mass media, et ce dès 1922. La problématique porte sur leur pouvoir de persuasion ou de manipulation de l’opinion (celle que venait d’illustrer la propagande belliciste), mais aussi sur leur impact sur les mœurs. Aux débuts de la Grande Guerre, les autorités allemandes avaient envisagé d’interdire le cinéma : ce spectacle voluptueux pouvait détourner les citoyens de leur devoir patriotique. Quelques années plus tard, on reprochait, au contraire, au cinématographe d’inciter à la violence : des images aussi réalistes (en noir et blanc tressautant et en muet !) ne risquaient-elles pas de provoquer une dangereuse contagion ? D’échauffer les instincts les plus malsains ? Très vite on demanda à la science d’en trancher. À la fin des années 20, le Payne Fund subventionne des travaux sur cinéma et délinquance.

Vers la même époque, la critique théorique des médias se développe. Elle est menée, en particulier, par des intellectuels de l’école de Francfort émigrés aux USA. Ils considèrent les médias comme des narcotiques sociaux qui enferment le citoyen dans le rêve bon marché pour faire accepter sans révolte le monde réel.
Parallèlement, l’hypothèse, selon laquelle la violence ou la sexualité par procuration constituent un danger social, est soumise à la vérification des recherches empiriques. Les administrative studies recherchent des réponses, si possible quantifiées, en laboratoire ou par enquête.

Dans les années 50, sous l’impulsion de l’American Association of Psychology, ces questions occupent des hordes de chercheurs. La vague atteint la France dans les années 70 : la commission Peyrefitte sur la violence ou les rapports du sénateur Cluzel se réfèrent aux travaux scientifiques sur le sujet. Aujourd’hui, il y en a de quoi remplir des rayons de bibliothèque.

La violence étudiée

Au total, une riche matière où puiser :

- Grandes études, nourries d’avis d’experts, dont les plus récentes sont celles de la commission Barret-Kriegel en France, ou le tout récent rapport Brisset commandé par le Ministre de la justice Dominique Perben.

- Travaux établissant des corrélations entre la criminalité et la consommation de spectacles, de violence. Violence and Media de l’International Encyclopedia of the social and behavioral sciences en recense plus de 3500 langue anglaise

- Expériences mesurant les réactions de sujet soumis expérimentalement à des scènes violentes

- Synthèse académique souvent très bien faite de tout ce qui précède.
Pour comprendre, il faut rappeler les schémas explicatifs que ces travaux sont censés vérifier.
Certains ont tenté de réduire la question de la violence et du sexe au modèle de la mimésis ou de la catharsis. Et ont pompeusement Aristote et Platon comme les pères de ces théories.
C’est, pour le moins, simplificateur. Ce parrainage d’Aristote, en faveur d’un « défoulement » par la violence ou du sexe, se réclame d’un très bref passage de la Poétique : « Donc la tragédie est l'imitation d'une action de caractère élevée et complète, d'une certaine étendue, dans un langage relevé d'assaisonnement d'une espèce particulière suivant les diverses parties, imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen d'un récit, et qui, suscitant pitié et crainte, opère la catharsis propre à pareilles émotions. »
Cette sentence, relative à deux émotions, pitié et crainte, face au spectacle dramatique, n’est guère transposable à notre sujet. Pas plus, du reste, que la notion de mimésis, que l’on se réfère à Platon ou à Aristote, ne nous sert vraimenT.

Il serait plus exact de dire que tout tourne autour de quelques modèles fondamentaux :

- La théorie de l’imitation/apprentissage chère aux béhaviouristes, dont le Canadien Albert Bandura peut se résumer ainsi : les médias en présentant un modèle de la violence récompensée par le succès offrent un modèle de comportement qu’imitent les spectateurs, en particulier, les enfants. Cette théorie repose sur le schéma récompense/punition et sur le postulat que des stimuli apportant des « satisfactions » (même purement imaginaires) engendrent la répétition de comportements.

- La théorie, principalement professée par Berkowitz, et selon laquelle la violence représentée aurait un effet d’amorçage : elle abaisse l’inhibition envers le crime. Sans être la cause efficace, la violence représentée, voire la pornographie, pourraient jouer le rôle de facteur déclenchant, ou faciliter le passage à l’acte.

- Une théorie de l’excitation, notamment celle de Tannebaum, qui considère simplement que le spectacle violent stimule les instincts, qu’il élève l’excitabilité.

- Une théorie de l’incubation culturelle de G. Gerbner : pour lui, les films de violence persuaderaient les spectateurs que le monde est redoutable et qu’ils sont des victimes en puissance, mais pas de les rendre nécessairement criminels.

- Une tendance minoritaire, représentée par Seymour Feshbach, qui a soutenu la théorie de la catharsis : la violence par procuration produirait un abaissement de la pulsion. D’autres rétorquant que, quand bien même la pulsion agressive trouverait là une satisfaction provisoire, le spectateur s’habitue à un niveau d’excitation qui peut engendrer une véritable addiction, et qu’il est enclin à s’identifier à des modèles de comportement violents à plus long terme.

- À peu près n’importe quelle synthèse des thèses précédentes, auxquelles les chercheurs ajoutent – le plus souvent à juste titre –, avec des listes, d’autres facteurs déterminants : facteurs socio-démographiques, différentes réceptivités à différents âges, rapport de l’enfant avec le groupe de ses pairs, etc.…

Nous sommes donc finalement confrontés à des variations autour de deux thèmes :

- Une force symbolique propre aux spectacles violents engendrant traumatisme, angoisse, frustration, besoin d’imitation pour les uns, mais objet de projection et de défoulement positif pour les autres.

- Une efficacité rhétorique : la violence représentée répandrait des idées ou valeurs dangereuses. Leur nocivité serait proportionnelle à leur capacité d’imposer une « vision du monde » : image dégradée de la sexualité, de la résolution des conflits, de la souffrance, de l’autorité, de l’interdit…

La violence insaisissable


Parallèlement, le rêve d’une unanimité des chercheurs ne cesse de s’éloigner.

- Aucun consensus ne s’est dégagé sur une théorie de l’imitation ou de l’incitation. Au contraire, les travaux sur la violence réactivent de profondes controverses scientifiques opposant behaviouristes, psychanalystes, sociologues…, et ouvrent des boîtes de Pandore dont la discussion sur agressivité, agression et violence.

- Mais aucun consensus ne se dégage non plus pour définir la façon dont agissent les médias. À des partisans de l’effet direct des médias, on pourrait opposer par exemple les lectures fonctionnalistes (à quoi nous servent les médias ? Pourquoi désirons-nous les utiliser ?) ou des écoles culturalistes qui soulignent l’autonomie du récepteur, les différentes interprétations que font les différents destinataires.

Quant aux études de laboratoire, elles se heurtent à des difficultés :

- La définition du contenu suspect. Quelle sorte de discours ou d’image est capable d’engendrer ces effets réels pervers ? La représentation ou l’évocation d’un acte physique, une injure, un rapport de domination, de mépris ou d’agressivité ?

- Il n’est pas facile de définir une « scène de violence ». Ainsi, dans une expérience de 1967 menée par Schönbach, un groupe d’adultes visionne un film « violent » : un James Bond. D'autres considéreraient qu'il s'agit d'une violence tout à fait esthétisée et prise avec ironie qui ne terrorise guère les petits enfants.

Dans les expériences menées par Serge Tisseron, (Enfants sous influence, Armand Collin 2003) les enfants ont regardé plusieurs séquences qualifiées de violentes, mais qui comportent aussi bien des séquences d’actualité montrées par un JT (un bizutage chez les Marines) qu’un dessin animé programmé dans l’émission de Dorothée (Ken le survivant), ou des extraits d’un autre programme enfantin (Chair de poule).

- Difficulté dans la difficulté : comment isoler une variable ? Comment savoir si une émission précise a des effets repérables sur le comportement. Ainsi, quand bien même nous constaterions que les spectateur de tel film ou les lecteurs de tel magazine présentent un taux de criminalité statistiquement aberrant – par rapport à un échantillon comparable de jeunes ayant des conditions de vie similaires – nous n’aurions rien prouvé. Du moins, tant qu’aucune autre variable concurrente – goût pour les mêmes groupes de rap, pratique des mêmes loisirs – n’auraient pu être éliminées.

- Même en ce cas, concomitance n’est pas causalité. À ce compte, il suffirait de constater que les émeutiers de Novembre 2005 ont davantage tendance que la moyenne des Français à porter des Nike pour demander des dommages et intérêts à la firme de Portland. L’hypothèse de causes multiples, voire l’éventualité que l’appétence pour la pornographie ou la violence soient des symptômes d’un mal-être et non des causes, hypothèquent singulièrement toute affirmation en ce domaine.

Cela relativise la valeur des arguments présupposant sur une corrélation entre délinquance et goût cinématographiques ou télévisuels.
Mais la difficulté ne s’arrête pas là : comment étudier une corrélation avec des dangers que l’on présume insupportables (délit, crime, troubles psychiques de l’enfant) ? L’expérience ne pourra aller jusqu’au stade où le groupe test violera quelqu’un ou attaquera réellement une banque.

Il faut donc trouver des substituts. Ils ne peuvent être que de deux ordres :

- Soit ce sont des déclarations du cobaye (il avoue par exemple que, maintenant, il désire davantage frapper ou violer après avoir vu certaines images ou entendu certaines paroles).

- Soit un protocole tente de mesurer ce que ferait théoriquement le cobaye et éventuellement quels dangers supplémentaires présenterait une dose additionnelle de pornographie ou de violence par procuration.

Le problème du saut qualitatif apparaît ici de façon cruciale. Il révèle deux postulats :

- Ou le cobaye a été placé dans l’état souhaité (il est devenu plus agressif, plus excité, plus désorienté, plus dominateur…), mais « modérément ». De la réaction ainsi obtenue, on peut déduire ce que serait une réaction extrême entraînée par une exposition additionnelle à la mauvaise stimulation. Ainsi, on peut observer des enfants soumis à des images violentes, et constater s’ils ont davantage tendance à se disputer avec leurs camarades. Un facteur qui produit des chamailleries de cour de récréation à petite dose génère-t-elle à haute dose de la criminalité ? Tout bambin énervé est-il un criminel en puissance ? Quiconque, après avoir vu de la pornographie à hautes doses, se déclare davantage convaincu qu’elles veulent toute ça, poussera-t-il cette logique jusqu’au viol ? Suivant certains protocoles, la prédisposition accrue à l’agression se mesure à la façon dont un enfant délibérément excité par un spectacle utilise une bobo doll. Ces poupées sont articulées de façon qu’on puisse les frapper sans risque. Mais, justement, comment déduire quoi que ce soit d’un jeu, toléré par les adultes et sans risque ? Comment transposer à une vraie violence, celle qui entraîne des risques et viole un interdit ?

- Autre possibilité : un critère de substitution mesure indirectement les réactions des cobayes. Si A déclare X ou fait Y, l’expérimentateur peut en déduire qu’il est devenu plus agressif, plus débauché. Mais quelle est la valeur probante de X et Y ?

- Pire : certains protocoles se contredisent quand il s’agit de mesurer des « effets » pernicieux. Dans certaines expériences, des adultes sont soumis à des films violents ou « neutres », puis interrogés sur la façon dont il faudrait punir les crimes et délits. Plus ils choissent des peines lourdes, plus on les juge « violents ». Dans d’autres expériences, des adultes qui ont visionné du porno sont questionnés sur les peines que méritent des délinquants sexuels. Mais cette fois, plus ils sont permissifs (c’est-à-dire moins ils estiment qu’il faut infliger d’années de prison à un violeur), plus on en déduit que la pornographie incite à la délinquance. Comme si un changement dans l’évaluation du comportement d’autrui (dans le cadre factice d’une expérience) permettait en quoi que ce soit de prédire un comportement futur .

- Certaines des expériences les plus fines sur l’influence des spectacles de violence (notamment celles de Serge Tisseron qui font autorité sur les questions d’influence des images) procèdent de façon plus nuancée et introduisent bien d’autres variables. Elles tiennent notamment compte du passé de chaque enfant (de ce qu’une image peut évoquer pour lui). Surtout, elles tiennent compte de ses rapports avec le groupe, et séparent nettement réactions individuelles et réactions dans le cadre du groupe où s’instaurent des procédures de symbolisation ou d’interprétation, des jeux, mais aussi des normes collectives. Mais ces excellentes recherches ne nous renseignent pas sur un éventuel mimétisme de la violence ni sur le rapport entre transgression par procuration et transgression effective.

- Si un protocole similaire était appliqué à une enquête sur les auditeurs de Radio Libre, ou plus généralement de la libre antenne, ses résultats ne pourraient davantage répondre à la question des effets concrets.

Question corollaire : qui est l’inculpé ? « Les » médias en général ? L’ensemble des stimuli auquel est soumis un individu entouré par les journaux, la télévision, les affiches ? Tout son environnement imaginaire ? Un média en particulier, télévision, Internet, radio ? En ce cas, quel est l’élément incriminé : le pouvoir de l’image ? La force du verbe (y compris celui qui présente et commente les images) ou celle de l’exemple ? Le contexte (montage, type d’émission ou de spectacle) qui présenteront les mêmes contenus comme amusants, réalistes, répréhensibles, banals, exemplaires ? Le cadre dans lequel se déroule la communication ?

D’où d’autres ambiguïtés :

- Toutes les études insistent davantage sur l’environnement médiatique, l’omniprésence des images de sexe et de violence, leur caractère habituel que sur une représentation unique.

- Celle-ci n’apparaît qu’à l’occasion de ce que nous pourrions appeler un effet scénario : imitation par un crime réel d’un scénario inspiré de Kojak, ou de Tueurs Nés d’Oliver Stone.

- Nombre d’études divergent sur la corrélation entre représentation et action. Pour la violence, selon les études, elle oscille entre très forte et presque nulle.

- Personne ne prétend, du reste, que ces représentations sont une cause unique de montée du crime sans d’autres facteurs aggravants et un terrain prédisposé.

- Aucune étude criminologique actuelle ne démontre de corrélation entre l’augmentation de la violence ou de la pornographie, vue ou entendue, et le passage à l’acte. Ceci n’empêche pas que des délinquants aient pu s’inspirer de scénarios médiatiques pour le rituel ou la technique leurs crimes, mais ce n’est pas là qu’ils on puisé la motivation. Au contraire, on peut citer des cas où une augmentation de la consommation de pornographie a été suivie d’une diminution des délits sexuels (l’exemple danois souvent cité) ou des exemples de diminution des homicides dans un environnement médiatique où la violence, dans les films, les cassettes, les jeux vidéo, etc., est très présente (aux U.S.A.). Bien entendu, cela ne signifie pas que la violence ou la pornographie soient de bonnes ou bénignes ; simplement d’autres facteurs jouent un rôle plus important dans le passage à l’acte criminel ou dans la prévention.
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