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Idéologie, stratégie et médias 1/2
Idéologie et persuasion

Quel est le plus difficile : définir l'idéologie ou y échapper ? Sans doute l'un est l'autre, puisque ce sont deux volets de la même question. Que l'on oppose l'idéologie

-à la réalité (les idéologies sont des délires qui aveuglent leurs adeptes),

-à la science (l'idéologie est un discours symptomatique qui traduit position et intérêts de celui qui l'énonce),

-à la neutralité axiologique (l'idéologie est une passion qui cherche à se réaliser concrètement sous le déguisement d'un discours rationnel),

-à l'Histoire (nous vivons à l'ère de la fin des idéologies),

-voire même à l'utopie (l'utopie est une rêverie sur un monde idéal, l'idéologie, elle, légitime un pouvoir) ,

bref, dans tous les cas, impossible d'échapper à la question : et vous ?


L'idéologie comme trajet


Question d'autant plus troublante que les idéologues se reconnaissent souvent à leur obsession de prouver combien leur discours est non idéologique : ce sont les autres qui sont aveuglés par des fumées. Le nazi pensent que celui qui ne partage pas ses convictions est victime de la pensée enjuivée. Pour le communiste : des intérêts de classe (y compris chez les dominés, qui, égarés justement par l'idéologie, adhèrent aux visions des dominants). Pour le libéral : des schéma archaïques et des bureaucraties dirigistes. Pour l'altermondialiste : les effets de la pensée unique et de lentichea propagande invisible diffusée par les industries culturelles.

C'est donc de façon non neutre, intéressée, militante et quasiment doctrinaire que l'auteur de ces lignes plaidera pour une approche médiologique des idéologies. La médiologie se veut justement la discipline qui étudie par quelles voies et quels moyens une idée devient une force. Ou comment les croyances se transmettent concrètement.

Oublions l'essence - quelque part entre idées dominantes et domination des idées- soucions-nous plutôt de l'efficience. Traduction : sans nous soucier du rapport de l'idéologie avec la représentation du réel, demandons nous comment cela s'attrape, surtout délibérément. Peu nous importera, dans ce cadre, que l'idéologie soit vraie ou fausse, mais quels sont les effets concrets d'une idée. Cet effet, c'est d'abord un trajet : l'idéologie s'est propagée de tête en tête et de notion abstraite s'est faite force concrète.

Avant de changer le monde (ce qui est son but : même une idéologie conservatrice doit lutter contre des forces subversives, qu'il lui faut vaincre, quitte à les inventer), l'idéologie change des gens. Un jour, ils adoptent quelque chose avec une désinence en "isme". Non seulement ils tiennent désormais certaines affirmations pour vraies - simple effet de persuasion - mais leur fonctionnement mental est devenu plus prévisible. On peut parier avec un certain taux de succès quelle position ils vont adopter, comment ils vont interpréter ou juger les mêmes nouvelles que leur voisin, quelles réponses précéderont leurs questions. Pour prendre une métaphore informatique : ils n'ont pas seulement acquis des données, ils ont changé de logiciel.

L'adoption d'une idéologie, c'est celle d'un code, mais c'est aussi l'adoption /intégration du néophyte dans une communauté. Il se sent désormais mieux avec des gens qui pensent comme lui. Le monde est plus chaleureux. Le monde est plus clair (il sait les causes de ses malheurs et leurs remèdes). Mais le monde est aussi plus hostile : il y a des adversaires, les partisans de l'autre idéologie. Une idéologie qui se transmettrait sans contestation, sans ruptures, sans réfutation et hostilités, cela n'existe pas, ou plutôt, cela se nomme une culture au sens ethnologique : l'ensemble des croyances et valeurs que nous héritons et qui nous guident comme spontanément. Dans l'idéologie, le conflit n'est pas une conséquence fâcheuse de la "guerre des dieux" dont parlait Weber : fait que les hommes se font des représentations rivales du monde et se disputent. L'affrontement est consubstantiel à l'idéologie, "croyance en guerre", corpus de représentation luttant sur le double échiquier de la réalisation pratique et de la réfutation théorique.


On peut certes penser et voter comme ses parents, son milieu ou son école, être immergé dès l'enfance dans le bain idéologique qui dictera plus tard nos attitudes. Disons pour faire simple que cela s'appelle transmettre (du haut vers le bas, du passé vers le futur, du sachant à l'ignorant, etc...). Mais l'idéologie, cela se propage aussi. Cela passe de cerveau en cerveau. Comment ?


Nous touchons là au mystère de la conversion. Nous ne prétendrons pas l'expliquer, mais simplement en rappeler quelques des conditions.

Elles sont de quatre ordres :

- un discours ou une image visant à produire de la conviction

- des vecteurs, moyens matériels faisant que ce discours touche sa cible

- des organisations qui produisent, commentent, transmettent, appliquent, etc. l'idéologie

- un environnement mental, un corpus d'idées et de valeurs dans un certain milieu qui rendent l'idéologie plus ou moins recevable, plus ou moins conforme aux préconceptions.


Ce sont les paramètres sur lesquels s'exerce un contrôle plus ou moins grand. Ainsi, un système totalitaire ne se caractérise pas seulement par un rapport particulier avec l'idéologie (qui est à la fois sa fin et son moyen : certains parlent d'idéocratie ) : il se reconnaît au contrôle politique qu'il exerce sur les quatre éléments au seul service de l'idéologie, d'ailleurs épargnée par la concurrence pour cause de répression intellectuelle et policière :

- unité et convergence des messages

- surveillance des médias

- contrôle des médiations : toutes les institutions et associations convergent vers le même but de contrôle idéologique de la société, en courroies de transmission

- production d'un milieu intellectuel et culturel homogène, instauration d'un système de dressage idéologique pour des citoyens mentalement formatés : il leur est interdit d'être neutres ou indifférents.

Mais de telles conditions qui ne sont réunies que dans un système autoritaire où toute action idéologique est de confirmation et de conformation.


Tout se complique dans une situation de pluralisme relatif (des idées, des médias, des micro-cultures, etc.) et a fortiori lorsqu'il s'agit de conquérir mentalement un territoire que l'on domine militairement problème bien connu des armées.

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