huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Qu'est-ce que s'informer ?
Qu’y a-t-il de commun entre une organisation complexe dotée de gros ordinateurs et de gros budgets et l’animal le plus simple ? Ceci : ils doivent s’informer pour survivre. Qu’il s’agisse de se nourrir, de copuler pour se reproduire ou de conquérir des marchés planétaires, nul ne peut se contenter de réagir à des signaux, : il faut aller en quête d’information. Donc rechercher, percevoir et interpréter les différences (dans l’environnement) qui font une vraie différence (pour notre comportement).

En d’autres termes, même si votre entreprise est dotée de merveilleux outils de data mining, de logiciels sémantiques ou de knowbots qui explorent le Web invisible de long en large, même si votre structure distingue finement une fonction de veille concurrentielle, de veille brevet, de veille sociétale…, elle doit résoudre une question simple : comment acquérir des connaissances vraies et pertinentes. Exactement comme un gastéropode.

-Acquérir implique un effort. S’informer coûte. Certes de l’argent : la documentation ou les « nouvelles » (au sens de la presse) ne sont pas gratuites. Mais cela coûte surtout du temps et de l’effort de cerveau humain. Cet « effort » peut d’ailleurs être pénible psychologiquement, voire infliger des blessures narcissiques, si nous avons l’honnêteté de critiquer nos préjugés et nos biais cognitifs. Par définition l’information nouvelle contraste avec celle que nous possédions déjà, elle se distingue du déjà-vu et du déjà-su (sinon c’est de la redondance). Pour la conquérir, il faut renoncer au confort du rassurant et de l’évident. Il faut faire son deuil de la facilité et de la séduction inhérentes à tout ce qui flatte nos stéréotypes et nos préconceptions. Souvent l’information neuve empêche ce que la relation communautaire rend si agréable : penser comme ses ancêtres, comme ses voisins, comme ses camarades ; elle gâche le plaisir de se redire ce qui nous réunit. Elle complique ce que l’idéologie rend trop évident (les réponses précèdent les questions). Il faut un effort mental minimum pour intégrer ce qui est significatif, replacer l’information dans un contexte, la recadrer par rapport à ce que nous savons déjà. Au final le terminal ultime – notre cerveau – a une capacité et un temps limités pour accomplir toutes ces tâches, ce qui veut dire que notre quête connaîtra, elle aussi, des limites.

- Des connaissances, cela veut dire que le processus de l’information n’est parachevé ni quand cette dernière est disponible sous forme de données stockées quelque part (comme dans un disque dur), ni quand elle circule sous forme de messages, mais quand elle est littéralement in-formée, mise en forme. Donc devenue connaissance. Une connaissance suppose à la fois un contraste (par rapport à un fond, à un contexte, à une norme…) et un système de référence (ne serait-ce que celui de la langue) qui lui donne sens. Elle émerge quand l’information est interprétée, contribue à une représentation générale de la réalité, et appelle une réaction qualitative de l’interprétant. En clair : il n’y a pas d’information en soi, il y a toujours de l’information pour quelqu’un en particulier qui est dans un certain rapport au monde.

- « Vraies » : pose d’autres problèmes. Sans chercher à résoudre la question philosophique de l’essence de la vérité, disons qu’il faut considérer comme vraie une information à la fois vérifiable – cohérente avec l’ensemble de ce que nous pouvons comprendre, sanctionnée par l’expérience– et dont nous savons à quelles conditions elle pourrait être fausse. Ce dernier point (le principe de falsifiabilité en épistémologie) est particulièrement crucial si on tente de mener une anticipation : il est trop facile de trouver des signaux qui confirment l’hypothèse de départ. Par ailleurs, il faut bien comprendre ce qu’est une énonciation vérifiable et falsifiable. La phrase « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », n’est ni vraie ni fausse, ni vérifiable ni falsifiable : elle vaut par sa capacité d’évocation, pas par sa valeur probante. En revanche la phrase « Ceci est un vers de Charles Baudelaire » doit être considérée comme vraie, du moins tant qu’il n’aura pas été démontré que l’existence de l’auteur des Fleurs du mal est un gigantesque canular littéraire ou qu’il faisait écrire ses poèmes par un complice.


- « Pertinentes » :suppose un rapport avec des besoins. Ces besoins sont le plus souvent ceux de l’action ou de la décision. La phrase « Le cours du pétrole finira bien par s’effondrer » est certainement vraie (du moins si l’on admet le principe que rien ne se prolonge à l’infini) mais elle ne nous est pas très utile sans précision de date : dans six mois ou dans trente ans ?

Toute démarche d’information suppose donc quatre préalables:

- Une stratégie générale. Dans le domaine de l’intelligence économique, la veille est généralement définie comme la « détection de menaces et opportunités dans l’environnement ». Mais on ne peut détecter et interpréter tous les signaux.. Il faut hiérarchiser les veilles les structurer : quel type d’information formelle faut-il acquérir dans le domaine des brevets, de la prospective politique, de l’évolution de la législation communautaire, de la compréhension des courants intellectuels ou sociétaux émergents, par exemple ? La réponse diffère fortement suivant le type d’activité. Il faut donc commencer par bien concevoir ce que l’on a besoin de savoir.

- Une analyse des risques informationnels. Elle répond à la question complémentaire « Que ne puis-je me dispenser de savoir ? » Ceci implique à la fois d’analyser

- quel type d’information on ne peut se permettre de perdre ou de voire altérée,

- quelle information on ne peut se permettre de laisser diffuser ou circuler,

- et quels signaux peuvent annoncer une crise grave ou insupportable.

Toute procédure de communication de crise cohérente repose forcément sur cette démarche. Sauf à se condamner à la paranoïa galopante (s’attendre à tout, redoubler toutes les procédures de sécurité, revérifier ce qui a été vérifié, tout tester…)

.
- Une évaluation des besoins et moyens d’information. Ceci suppose de fixer un coût supportable (en termes de financement, de personnel, de temps, d’énergie) par rapport à un résultat attendu. Cette démarche doit également distinguer ce que l’on doit faire directement et de ce qu’il est possible de mutualiser, d’externaliser, de sous-traiter…, en matière d’information. Il est souvent inutile de réinventer la roue et de se doter d’une base de données hyper-complexe, là où une bonne revue de presse suffirait. A-t-on des besoins de documentation si exceptionnellement pointue qu’aucune publication ou aucun centre de recherche bien connu ne puisse le satisfaire.

- Dernière étape l’organisation de sa propre procédure de traitement de l’information en s’inspirant par exemple du « cycle du renseignement » cher aux services du même nom. Cette terminologie sulfureuse recouvre en réalité des étapes simples et logiques :

- savoir ce que l’on cherche à savoir (idéalement sous forme d’une hypothèse à confirmer ou à infirmer pour prendre une décision),
- savoir quand il faut savoir (être en attente de toutes les données ou de toutes les confirmations peut mener au fameux processus de régression à l’infini et surtout à l’indécision stratégique),
- savoir où savoir (identifier les sources utiles)
- mais aussi savoir ce que l’on sait. Ceci implique notamment d’analyser l’information, d’extraire de tout le bruit des données recueillies, de qualifier la valeur de ces éléments, de les replacer dans un contexte, d’en tirer les conséquences éventuelles, d’en faire un véritable élément d’anticipation et surtout de choix pour un décideur.

- Enfin il faut faire savoir c’est-à-dire faire parvenir l’information à la personne juste, sous la forme juste, au moment juste où elle en aura besoin.

- Finalement, le cycle tend à se relancer de lui-même : ce que nous savons nous aide à préciser ce que nous devrions savoir. Par exemple à formuler une hypothèse plus précise sur l’avenir

Tout ce qui précède peut s’appliquer à une entreprise, à une bureaucratie, à une collectivité, mais aussi à un individu : un étudiant préparant un mémoire ou un citoyen, désireux de ne pas mourir idiot et de comprendre quelque chose en politique ou en économie,

La conséquence la plus évidente est que s’informer consiste à passer des compromis.en fonction de critères du raisonnable ou du vraisemblable (choix qu’il sera toujours impossible de déléguer à un logiciel ou à une procédure).`

S’informer consiste donc à certains égards à concilier des critères inconciliables, ou du moins, à fixer l’aiguille à un point raisonnable entre deux pôles.

Le couple le plus évident est : quantité de données (ou du moins surinformation, risque de plus en plus présent sur Internet) et spécificité de la demande (phénomène bien connu : plus une requête est précise, plus elle accumule de critères, sélectifs, moins elle a de chances d’être satisfaite).
Mais aussi : communicabilité, (au sens de ce qui se partage aisément, est communément admis, se reçoit spontanément, ce qui correspond aux stéréotypes, ce qu’il est agréable de croire…) versus valeur novatrice de l’information.

Il faut également choisir entre la normalisation de la recherche et son individualisation. Dans le premier cas, le Charybde serait la démarche unique aboutissant à des résultats standards (voire même sur Internet, à une « pensée copier-coller » qui consiste à s’approprier un texte tout fait). Quant au Sylla, ce serait ici l’adoption de critères arbitraires valorisant systématiquement l’information « marginale » voire délirante mais qui correspond à des phantasmes propres au chercheur (comme les maniaques des soucoupes volantes qui arrivent à trouver des centaines d’indices de la présence des OVNI parmi nous et des contradictions dans tous les « déclarations officielles »).

Nous verrons aussi qu’il faut dans certaines circonstances choisir de privilégier l’information pure (des énonciations relatives à la réalité) ou la métainformation (tout ce qui permet de comprendre la genèse, la logique ou la valeur de celle qui précède).

Mais ces compromis prennent un sens très différent suivant le mode de recherche de l’information.

Chacun doit plus ou moins maîtriser la technique de la documentation de type classique (correspondant grosso modo à une méthode de recherche telle qu’un bon bibliothécaire l’enseignerait à un débutant) l’utilisation des réseaux humains (très vaste domaine qui va de l’espionnage à la façon de demander des tuyaux à ses relations), mais il faut aussi apprendre à s’adapter au flux médiatique. Enfin et surtout, il faut maîtriser les nouvelles règles propres l’univers numérique, leurs immenses possibilités mais aussi les nouvelles dépendances...

 Imprimer cette page