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ADN et peine de mort
Affaire Skinner : les analyses génétiques et l'innocence

Une heure avant l'injection, le condamné à mort Hank Skinner qui attendait son exécution à la prison de Huntsville (Texas) vient de bénéficier d'un sursis qui lui permettra sans doute de procéder aux analyses génétiques qu'il réclame depuis plusieurs années. Condamné en 1995 pour un triple meurtre commis en 1993 (sa compagne de l'époque et deux des enfants de cette dernière), il a toujours proclamé son innocence : il était sur place, mais dit-il endormi abruti par l'alcool et les médicaments. Lui et son épouse (une Française adversaire de la peine de mort avec qui il s'est marié en prison) n'ont qu'un espoir : qu'il soit innocenté par des analyses (qui ont fait de considérables progrès depuis l'époque) sur divers indices (des tampons de la victime, des couteaux, une serviette, une veste...). Pour des raisons difficiles à comprendre, le tribunal lui a refusé à plusieurs reprises de faire procéder à cette recherche, même à ses frais.
Si c'était le cas, et si une analyse réalisée dix-sept ans après le sauvaient in extremis, ce serait sans doute un final digne d'un feuilleton de type "Les experts de Miami".
Pourtant, il ne faut pas croire à l’infaillibilité absolue de l’analyse ADN.
La trace ou échantillon à partir duquel est établi un profil génétique constitue bien un indice au sens policier classique (comme Sherlock Holmes déduit la taille d’un suspect des marques de pas dans un sol boueux). Mais il peut être dégradé avec le temps, insuffisant ou difficile à interpréter.
Les profils génétiques sont souvent assimilés à une marque, à un cachet, ou à un sceau valant signature que chacun de nous possède dans chaque cellule de son corps et qu'il disperse à travers tous les petits échantillons (liquides, bouts de peau, etc.) qu'il sème partout. Cette goutte de sang ou de sperme, cette rognure d’ongle ou ce cheveu appartiennent à Untel. Cela peut signifier, mais pas obligatoirement, qu’il a été présent sur les lieux. En effet, les traces peuvent être sans rapport avec le crime, voire même avoir été déposées inconsciemment par d’autres ou placées exprès pour tromper les enquêteurs…
Bref, quand bien même les indices analysés porteraient bien les traces permettant d'identifier quelqu'un d'autre, cela ne prouverait pas obligatoirement l'innocence de l'accusé.
Mais admettons que ce soit le cas : l'affaire Skinner illustrerait alors un aspect souvent mal connu des analyses ADN (souvent décriées comme éléments d'une stratégie bigbrotherienne de fichage des populations, voire des instruments politiquement suspects, comme on l'a dit des analyses ADN destinées à prouver la filiation des étrangers demandant un regroupement familial).

L'analyse ADN, forcément comparative (cette trace contient ou pas de l'ADN semblable au profil génétique de Untel) devrait surtout servir à innocenter. L’identification d’un génotype sur un lieu de crime ne prouve jamais culpabilité à elle seule. Pas plus que l’absence d’un certain ADN ne démontre forcément l’innocence. En revanche la proposition négative – le sperme du violeur n’est pas celui de l’accusé, le sang retrouvé sur ses vêtements n’est pas celui de la victime – joue en faveur de l’innocence. Aux États-Unis, 14 des 123 condamnés qui sont sortis du couloir de la mort doivent leur salut à l’analyse de leur profil génétique.
 Il est tentant de spéculer sur le nombre d’innocents qui auraient été épargnés si la bonne méthode avait été appliquée en leur temps. Innocence Project s’attache à la révision des cas où l’analyse ADN réhabiliterait des prisonniers inculpés à tort. Cette ONG s’efforce aussi de généraliser à tous les États le droit des condamnés à prouver leur innocence par l’ADN devenue leur seconde chance.
D’autres rappellent que des centaines d’assassins et de violeurs ont échappé au châtiment, qui auraient pu être découverts grâce à l’ADN et parmi lesquels beaucoup ont récidivé..

Aux USA, il est souvent fait appel au CODIS (le fichier des profils génétiques) pour innocenter des détenus condamnés sur des témoignages et indices erronés. Il  y près de deux ans que l'’ONG Project Innocence a atteint son « deux centième innocent » grâce à l’ADN.
Il s’agit de Jerry Miller condamné pour un viol en 1981 à 45 ans de prison parce que des témoins affirmaient l’avoir reconnu. Après un quart de siècle derrière les barreaux, il obtient les analyses génétiques qui prouvent qu’il n’avait pas participé au viol. Entre temps, l’ADN du véritable coupable était entré dans le CODIS pour un autre crime commis après 1981. Machine à remonter le temps au profit des faibles et des innocents, le fichier devient une arme pour les adversaires de la peine de mort.

Quels que soient les résultats de l'affaire Skinner (qu'il soit innocent ou pas), il s'agit là d'une tendance lourde qui fait de l'analyse ADN une "reine des preuves", qu'elle peut être effectivement, si on ne lui demande que ce qu'elle peut apporter.



Voir ADN et fichiers génétiques, PUF, collection Que sais-je ?

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