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Brumeuses rumeurs : Dati, Bruni, Sarkozy
Sexe, mensonge, écoutes et caquets...

Tout le monde s'accorde pour s'indigner des rumeurs de l'Élysée ; chacun se désole de l'état de la France, dénonce la déchéance de la PPP (piteuse politique peopelisée) ; chacun nous met en garde contre les médias modernes, et surtout Internet, qui amplifient le phénomène ragots, paranos et racontars. Le journalisme citoyen et les moyens d'expression Web 2.0 seraient comme la langue d'Ésope la meilleure ou la pire des choses suivant l'usage. Nous sommes d'accord pour souscrire à toutes ces banalités et répéter que tout cela est ignoble. Ignoble et insignifiant, mais significatif.

Une rumeur ou des rumeurs, au fait ?
Si nous comptons bien, il y a eu :
a) la rumeur initiale sur les frasques supposées du couple Sarkozy. Ici rien de très étonnant : sauf sous de Gaulle, les dîners en ville et les cafeterias bruissaient toujours d'histoires couples présidentiels séparés de facto avec détails sur maîtresses et foyers secrets. Cette rumeur a commencé à être citée, parfois de façon sceptique ironique ou distanciée ("Vous savez ce que j'ai lu sur un site ?") sur la Toile
b) la rumeur sur les lanceurs de la rumeur : vrais/faux internautes, contributeurs indépendants ou mercenaires, responsables du site du Journal du Dimanche
c) les rumeurs de la presse étrangère citant parfois le journal du Dimanche comme source de l'information (comme si le JDD était une référence pour note de thèse)
d) la rumeur sur la réaction de l'Élysée : des pressions exercées sur Bolloré, patron du JDD, pour qu'ils saisisse la justice (sur un motif juridique un peu bizarre : introduction de données frauduleuses sur le blog du journal, comme s'il s'agissait d'un logiciel malicieux et non d'un contenu : des textes en français;
e) mais aussi des rumeurs sur les enquêtes des services, leur étendue, et leurs moyens... pour découvrir tout cela
e) la rumeur, métarumeur , apprentie rumeur, quasi ou proto-rumeur lancée par Pierre Charon sur le complot qui se cacherait derrière tout cela
f) la rumeur Rachida Dati : tombée en disgrâce, l'ancienne Garde des Sceaux se serait vengée en lançant la rumeur par son propre réseau
g) la rumeur sur les mesures (surveillance, écoutes téléphoniques) dont elle ferait l'objet de la part desdits services et qui auraient permis de l'identifier comme "primo-rumorale"
h) la rumeur sur les motifs (racistes, bien entendu) qui auraient amené certains à lancer la rumeur que Rachida Dati est à l'origine de la rumeur qu'il y avait une rumeur et sur une guerre entre elle et une partie de l'entourage Sarkozy.

Dans cet intéressant jeu de poupées russes nous avons oublié de mentionner quelques rumeurs secondaires comme celles qui expliquent les motifs qui poussent Carla Bruni à s'exprimer sur Europe 1 pour dire qu'il n'y a pas de complot et que le dire c'est l'accréditer (totalement à rebours de Pierre Charon).

Ce jeu compliqué résulte à l'évidence de trois facteurs qui se chevauchent :`

- les mécanismes bien connus qui font que, dans une société donnée, il circule toujours une information de bouche-à-oreille (maintenant d'écran à clavier), concurrente de l'information dite officielle, pas forcément fausse, et tournant presque toujours autour du sexe, de l'argent, des motivations cachées et des pouvoirs occultes qu'exercent les puissants ou leurs amis.

- l'interférence entre les médias classiques et le Web ; c'est-à-dire entre, d'une part, une source incontrôlable où tout circule parce que tout le monde peut tout dire sur son blog ou sur un forum (au risque de n'être connu de personne et de n'être lu que de sa famille) et d'autre part, des médias avec bureau, directeur de la publication, vitrine sur rue... affolés par le rythme du journalisme dit "citoyen" et des emballements du "buzz", mais en même temps dépendant du Web comme source d'information et tentant de s'y implanter.

- un facteur que nous qualifierions de culturel mélange de scepticisme de masse envers l'information officielle ("la vérité est ailleurs"), d'intérêt pour le relationnel et le personnel (la politique du "tout à l'ego"), et de besoin d'expression et de suffrage permanent, en particulier sur le web 2.0.

Ajoutez à tout cela, les manœuvres de quelques Machiavel du Fouquet's surtout habiles à se tirer des balles dans le pied. De menti en démenti, il est évident que nous ne saurons jamais le fin mot de l'histoire, du reste sans intérêt.

La rumeur est souvent présentée comme « le plus vieux média du monde » puisque le bouche-à-oreille, le cancan, le potin, le commérage, le bruit, souvent la médisance seraient nés avec le langage.

Pour préciser , ajoutons :

– qu’elle doit porter sur l’énoncé d’un fait (« X a fait Y », « en réalité Z a fait ceci pour tel motif caché », « il existe tel risque qu’on nous dissimule ») et non d’une simple opinion, fût-elle injurieuse sur une oeuvre, une réalisation ou un individu (« c’est nul » ou « Machin est un salaud ») ;
– qu’elle est censée révéler quelque chose qu’ignorait l’interlocuteur. Il va peut-être devenir à son tour propagateur de la rumeur ; le plus souvent celle-ci se présente comme la révélation d’un secret que certains tenteraient d’étouffer. Du reste, plus on dément une rumeur...
– qu’elle suppose un incessant passage de l’information : celui qui l’a reçue la retransmet, parfois en l’enjolivant, et en ajoutant son propre commentaire ;
– qu’elle n’est pas nécessairement mensongère ou erronée. Il existe des rumeurs sur des faits vrais tenus sous silence par les initiés ;
– qu’elle se caractérise par son origine : elle est « de source sûre », mais surtout non officielle, ce qui sous-entend que le contenu de la rumeur, à ses débuts au moins, est une information rare donc précieuse. Elle valorise celui qui la possède.
– –qu’elle peut être lancée souvent pour porter préjudice à un individu ou à une institution, mais aussi par jeu (canular ou plaisanterie), par naïveté ou par bêtise, voire dans le dessein niais d’avertir ses contemporains d’un risque ou d’un scandale ;
– que si la méchanceté ou la diffamation ne font pas partie de la définition rumeur, on aurait du mal à citer des rumeurs élogieuses ;
– que, de la même façon, si la rumeur peut porter sur n’importe quoi, elle tend à revenir sur les mêmes thèmes : le sexe, l’argent, la maladie, l’empoisonnement, les complots des puissants, les groupes dans l’ombre, les grands événements en réalité truqués, les objets les plus innocents qui cacheraient un sens dissimulé ou un péril caché, la mort des gens célèbres et bien entendu le sexe
- qu'elle est facilement cousine de la théorie du complot (la réalité s'explique par l'action délibérée de forces occultes, ignorées de tous, sauf de celui qui parle et qui n'est pas dupe)
– que, souvent, la rumeur fournit une explication d’apparence rationnelle donc rassurante à des faits dûs au hasard ;
– que la pluralité des sources d’information ou les efforts de transparence ne l’empêchent pas, au contraire ;
– que les nouvelles technologies favorisent les rumeurs (leur lancement est à la portée de tous, anonymement, gratuitement, en quelques clics, et avec des chances de toucher toute la planète si la rumeur trouve repreneurs).

La question est peut-être moins qu'il y ait rumeur (comme hier et demain) ou qu'elle soit amplifiée par les nouveaux médias (elle l'est), mais qu'il n'y ait plus que des rumeurs, proliférant sur les ruines du discours politique réduit aux conversations indignes et aux indignations convenues .

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