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Politiques d'influence.. 2
Le soft power et"l'extrémisme violent"

Les stratégies de diplomatie publique évoquées dans un article précédent se heurtent à des difficultés évidentes comparées à la période la Guerre Froide, moment où furent sinon inventées, ou du moins dénommées et systématisées ces méthodes d'action sur l'opinion internationale.



Elles reposaient alors sur l'idée implicite que l'ennemi principal était l'ignorance provoquée par la censure. Si "les gens" savaient, ils nous aimeraient.  Si le libre flot de l'information parvenait jusqu'aux opprimés, ils pourraient comparer les deux systèmes en connaissance de cause et choisiraient le nôtre, occidental et libre. Si le puissant appareil de propagande soviétique n'étouffait pas toute dissidence, si les gens avaient accès à notre discours véridique, s'ils n'étaient pas égarés et étouffés...., la force lumineuse de la vérité produirait son effet libérateur. Il se peut qu'à l'époque la meilleure alliée de cette stratégie (qui fonctionnait plus efficacement pour rendre anti-marxiste un paysan polonais qu'un intellectuel germanopratin) ait été la monstrueuse bêtise inhérente aux systèmes de contrôle disciplinaire des pays du "socialisme réel". Et c'est un singulier avantage que de pouvoir mener une action "subversive" contre un censeur au front de taureau.

Depuis, il a fallu prendre en compte la complexité qu'implique la réalité de l'influence. Notamment le décalage entre modes de vie ou valeurs cuturelles et structures idéologiques profonde. On peut adorer les films US et vouloir détruire l'Amérique. On peut être et  dans Mcworld et dans le Jihad (pour reprendre le titre, et la thèse d'un livre de Benjamin B. Barber). On peut être devenu un citoyen américain ou britannique parfaitement intégré et décider de faire un attentat dans le métro de Londres ou à Time square.



Mais la complexité n'est pas que dans "leur" esprit ou "leur" culture.



Elle tient d'abord aux objectifs de la diplomatie publique. Que signifie aujourd'hui "gagner leurs cœurs et leurs esprits" ou se rendre des populations favorables ? Favorables à quoi ? Convaincre les européens que votre pays est digne de rejoindre l'UE, comme l'ont fait la Hongrie ou la Roumanie, n'est pas la même chose que persuader une tribu pachtoue que ces étrangers en arme qui patrouillent dans sa vallée ne sont pas des ennemis de sa religion.

Plus généralement, la diplomatie publique, à partir du moment où elle cesse d'être un mode indirect de réfutation du marxisme et de lutte entre deux systèmes réels (au sens où l'on parlait du "socialisme réel"), s'est trouvée en concurrence avec d'autres formes d'influence et son statut est devenu plus indécis. De convertir à défendre un intérêt, il y a plus que des nuances.

D'où des problèmes de frontières. Par rapport à l'économie d'abord. Où passe la ligne entre diplomatie publique, intelligence économique d'influence et "branding", promotion commerciale d'un pays ? Dans quelle mesure des acteurs privés s'appuyant sur des stéréotypes liés à leur nation ne remplissent-ils pas le même rôle qui peut être de simple conquête des marchés ?

Par ailleurs, la composante idéologique est devenue plus floue depuis qu'elle ne peut plus être pensée en termes de système contre système et idéologie contre idéologie.

Elle s'est d'abord complexifiée sur le fond : c'est désormais la confrontation du système TINA ("There is no alternative", une expression de Margaret Tatcher devenue acronyme et résumant l'idée qu'il n'y a pas d'autre voie que la mondialisation libérale qui s'imposera par la force des choses et sans concurrence possible), TINA contre quoi au fait ? La variété des discours critiques, altermondialistes ou pas et  la pluralité des formes d'opposition au système (identitaires, écologiques, égalitaires...) décourage toute tentative de réduction.



Mais n'y aurait-il pas un ennemi principal, une figure négative - certains l'appellent l'islamisme ou le jihadisme - qui mériterait la mobilisation, et des moyens "hard" et des moyens "soft" ?

On a souvent ricané, et avec raison, de la brutalité de G.W. Bush, de son unilatéralisme, de sa prédilection, largement nourrie par les néoconservateurs, pour la méthode forte, de la formulation maladroite que symbolise la "Guerre Globale à la Terreur" (sans parler des risques de l'emploi de termes comme "croisade", "axe du mal" ou "guerre des civilisations")...

Pourtant, il serait tout aussi caricatural d'opposer un Bush "hard" ne croyant qu'à la force à un Obama "soft" tout entier voué à la séduction et au dialogue.

D'abord parce que le second est tout sauf un pacifiste bêlant et qu'il est capable à quelques jours d'intervalle de recevoir le prix Nobel de la paix (occasion de faire un beau discours sur la "guerre juste") et d'envoyer 31.000 hommes en Afghanistan.

Ensuite, parce que le premier, GWB, - là encore largement inspiré par les néoconservateurs et leur ambition de propager le modèle idéologique US universellement valable - était persuadé de la nécessité d'une nouvelle diplomatie publique qui s'en prendrait cette fois à l'idéologie jihadiste. Comme nous l'avons souvent rappelé, un des premiers réflexes de l'administration Bush après le 11 septembre fut de la ressusciter (en recréant un sous-secrétariat d'État à la diplomatie publique), et de lancer une campagne sur les "valeurs partagées", afin de démontrer aux musulmans du monde entier que leurs coreligionnaires n'étaient pas maltraités aux USA, pays imprégné de religion et qui avait, au contraire, en commun nombre de valeurs avec l'Islam.



    La stratégie de l'actuelle administration entend pourtant marquer sa différence dans la façon de traiter la lutte contre al Qaïda.

Le premier élément d'une politique d'influence est le choix des mots. Tout le monde est d'accord pour renoncer à la formulation "Global War On Terror" (devenue l'acronyme GWOT). Même les Républicains, en leur temps avaient cherché un terme de remplacement. Dès 2005, un article du New York Times montrait que la Maison Blanche envisageait de parler désormais de "Guerre globale à l'extrémisme violent". D'autres (comme les chercheurs d'Heritage) auraient préféré "Struggle" (combat) plutôt que guerre, tandis que D. Rumsfeldt, à la même époque, parlait de Struggle againstof freedom and civilization ennemies (combat contre les ennemis de la liberté et de la civilisation).

À ses débuts, l'administration Obama a hésité un moment à parler des "Overseas Contingency Operations" ("Opérations d'urgence à l'étranger", une urgence qui dure depuis 2001 dans le cas de l'Afghanistan) ou encore d'une stratégie pour "perturber, démanteler et défaire al Qaïda et ses affiliés, extrémistes violents en Afghanistan, au Pakistan et autour du monde.", ce qui est un peu long à retenir.

Finalement, il semblerait que ce soit "Countering Violent Extremism" (affronter l'extrémisme violent devenu CVE) qui l'emporte. Cela a l'avantage de n'employer ni le mot guerre ni le mot terrorisme, de placer en position défensive, et de définir l'ennemi par son caractère fanatique ou radical et non par sa religion ou sa nationalité.

Comme l'expliquaient à Newsweek deux hauts fonctionnaires: "affrontrer l'extrémisme violent" renvoie à un projet de l'administration Obama d'utiliser la "diplomatie publique" et les "communications stratégiques" comme composante de son effort pour s'opposer aux menaces montantes. Le CVE est une approche par le "soft power" pour gagner le soutien des musulmans modérés aux USA et à l'étranger. Cela inclut des efforts de la police et des représentants du gouvernement pour développer des relations plus étroites avec les communautés musulmanes locales et pour soutenir les éléments anti-extrémistes à l'étranger" Ils précisent un peu plus loin que les communications stratégiques peuvent inclure des "opérations d'information" clandestines contre des groupes terroristes et que le recours au "hard power" guerrier n'était en aucun cas exclu.



Comme on le voit, le CVE traduit un assez large syncrétisme (empêcher la radicalisation des musulmans chez soi ou à l'étranger, établir des réseaux, mêler opérations de séduction et de services secrets avec une guerre idéologique pour délégitimer al Qaïda, voire avec une guerre tout court).



Essayons donc de détailler cette approche "smart" (hard  +soft bien dosés).

En se référant, par exemple, aux déclarations du coordinateur pour le Contre-terrorisme, mais aussi aux travaux de certains think tanks et à la déclaration de Stratégie de Sécurité Nationale, on peut dégager quelques éléments.



D'abord une vision quasi criminologique du processus de radicalisation : les jihadistes, caractérisés par le "passage à l'acte" sont présentés comme des individus vulnérables qui adoptent progressivement une vision fanatique du monde sous l'influence de mauvais bergers qui exploitent leurs frustrations. Ce qui n'est pas sans rappeler la façon dont, en criminologie on parle d'association différentielle ( notamment la théorie dite interactionniste de l'école de Chicago) pour désigner la façon dont des individus adoptent progressivement des "interprétations" de la réalité défavorables à la loi, un système de valeurs et référence issu d'une contre-culture délinquante. Il s'agirait en somme d'une guerre entre deux pédagogies : celle de la normalité ou de la modération qui aiderait les individus fragiles à s'intégrer à des communautés stables et pacifiques, et d'autre part, les mauvais maîtres qui imposent leurs illusions et poussent leurs victimes à suivre leurs délires débouchant sur la haine et la violence. L'idéologie est ici envisagée comme système d'illusion, interprétation et manipulation s'imposant entre nous et le réel. Et les éventuels jihadistes décrits à peu près dans les mêmes termes que les populations à risque des zones sensibles.

Dans une perspective ou l'ennemi intérieur et extérieur n'est plus vraiment séparé (problème des "homegrown terrorists" et où tout est affaire de "communautés" que ce soit sur le sol américain ou à l'étranger, la lutte en amont, pour tarir les sources de la radicalisation, est envisagée comme une compétition entre des "récits" (countering al Qaida's narrative). Et pour gagner cette compétition, il faudrait la double action d'un message persuasif et d'une transformation des conditions objectives, politiques, sociales, culturelles qui favorisent cette radicalisation.

La réfutation des arguments d'al Qaïda (si possible soutenue par des musulmans du point de vue de leur religion) et le développement de meilleures condition économiques, éducationnelles, etc. (ces conditions qu'exploitent justement les ennemis pour inciter à la haine) apparaissent donc comme les deux composantes au service d'une même finalité. Bon message et bon programme de développement par de bons réseaux et par le dialogue forment l'ensemble du programme.

Il faut rendre cet hommage à la nouvelle politique de CVE : ses auteurs ont compris que leur rhétorique (qui se résume finalement au vieux binôme faire comprendre la politique des USA et détruire les mythes de l'ennemi) passerait mieux si elle était relayée et médiatisée par d'autres : organisations dites de la société civile, autorités locales religieuses ou autres... et surtout si ce message n'est pas standardisé - avec le risque que s'adresser "aux musulmans" en général ne soit interprété comme une mise en cause contre-productive de l'Oumma dans son ensemble - mais s'adresse à des groupes spécifiques. D'une manière très américaine, la nouvelle stratégie (pas si nouvelle d'ailleurs) préconise le recours aux ONG, aux partenariats public-privé, aux fondations, aux représentants des communautés locales, ce qui est toujours mieux qu'un message directement produit made in US Army.

Le tout est présenté sur fond de cette propagation des valeurs américaines (et de cette cohérence avec ces valeurs) qui est devenue un leitmotiv de la nouvelle administration. Elle continue pourtant à se placer dans une double optique : le passage à l'acte comme stade final d'une évolution cumulative, la radicalisation (la montée vers l'extrême) donc l'équivalence entre adoption de thèses extrêmes et de comportements extrêmes et d'autre part une vision de cette radicalisation comme perte ou chute d'un individu en situation d'anomie (et adoptant une identité de substitution avec le groupe jihadiste).

Il y aurait beaucoup à dire sur cette approche, notamment sur l'automaticité idées fausses/comportements fanatiques qu'elle présuppose ou dérive/radicalisation. Ou de ce qu'elle ignore comme la dimension symbolique du territoire (la terre occupée). En attendant sans doute de le développer dans un texte plus complet, contentons nous de signaler ce qui nous semble être sa principale faiblesse : son ignorance des notions d'obligation et de vengeance. Il nous semble, par exemple, que la notion de jihad défensif, obligatoire pour tout bon musulman, tient une grande place dans la rhétorique jihadiste et qu'elle implique des notions d'autorités "authentiquement" habilité à le proclamer ou de circonstances où il se justifie qui échappent à cette analyse en termes de chute et d'égarement. Le jihadistes nous semblent plutôt habité par l'idée qu'ils passent à une conscience supérieure de leurs obligations, par contrastes avec le masses islamiques provisoirement égarées, dominées et ignorantes du degré de leur domination. Par ailleurs, elle néglige la notion de sang versé, de grief, de nombre de martyrs qui appellent la loi du talion. C'est au nom des victimes dont il se sent solidaire et pour faire payer aux puissants le prix de leur injustice que nombre de jihadistes, à commencer par le "homegrown terrorist" de Time Square réclament vengeance. Une dimension dont la réduction du jihadisme à une forme proche de la constitution des gangs de quartier ne rend pas vraiment compte.











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