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De McChrystal à Petraeus, deux styles, une stratégie
Obama et la contre-insurrection en Afghanistan

La démission du général McChrystal sanctionne-t-elle une une grande gueule qui fait des doigts d'honneur et des jeux de mots sur le vice président Biden ?  Affaire de bonnes manières ou de géopolitique ? Tout part d'un reportage de Rolling Stone, où le général  est décrit au cours d'un voyage à Paris juste avant  une conférence à l'École Militaire. Il est censé convaincre les Français de l'excellence de son plan (et donc de la nécessité d'y participer). Mais son séjour chez les froggies commence mal (d'après ses proches, Paris "est la ville la plus anti-McChrystal que vous puissiez imaginer", mondaine, chichiteuse et pécheresse). Si McChrystal se contentait de parodier Bigeard revu par Bruce Willis, de mépriser les dîners aux chandelles, d'évoquer sans cesse son arrière-train et de ricaner de la virilité d'un ministre français, la chose ne serait pas bien grave. Au passage, on apprend que le film préféré du général est Talladega Nights, histoire de courses automobiles, légèrement plus intelllo que Shérif fais moi peur, et qui oppose des pilotes US à un coureur français. On apprend aussi qu'il cite plus souvent les aphorismes de Bruce Lee que ceux de Clausewitz. Mais nul n'a besoin d'apprécier Resnais ou le Saint Émilion pour gagner les guerres.
Après tout, nommé par Obama en 2009 (en remplacement de Mc Kiernan renvoyé avant lui), Mc Chrystal avait réussi à imposer sa stratégie : les troupes US engagées en Afghanistan passeront de 30.000 début 2009 à 105.000 dans l'été (sans compter les alliés de l'Otan et les groupes militaires privés) grâce à son influence. Ce fut fait de façon si habile que les médias européens se sont persuadés que l'envoi de plus de 30.000 soldats supplémentaires au moment où Obama recevait le prix Nobel ou le redoublement des drones tueurs chargés d'assassinats ciblés sur le territoire pakistanais étaint de grands progrès de l'humanisme contrastant avec la politique arrogante et brutale de Bush. Celle d'Obama consistait à mettre le paquet sur l'Afghanistan et à faire d'amicales pressions sur le Pakistan pour qu'il nettoie ses zones tribales. Cela supposait deux conditions : un pouvoir local à la fois ami, moralement acceptable et politiquement légitime à Kaboul (ce qui est manqué avec Karzaï) et une méthode pour affaiblir les talibans jusqu'à pouvoir négocier un jour avec les plus présentables d'entre eux.
Comme nous l'avions signalé ici, Obama a très longtemps hésité entre deux options. Celle de son vice-président, Joe Bidden consistait à faire du "contre-terrorisme", comprenez à se réfugier dans des bases sûres, à laisser les Afghans se débrouiller, et à faire abattre par des drones ou des forces spéciales tous les groupes terroristes qui se déplaceraient bêtement en groupe. Cela ressemble à une stratégie du tir au pigeon.
Mais c'est finalement l'autre option qui a prévalu : celle de Mc Chrystal, gracieusement surnommée "COIN" (counter-insurgency). Cette doctrine est très largement inspirée de la méthode préconisée par Gallula dans la lutte contre les fellaghas. En fait, après que Petraeus ait expérimenté la méthode pendant le "surge" irakien , le lobby des "Coindinistas", surnom des partisans de cette stratégie ont préconisé augmentation considérable des troupes engagées, guerre de l'information, reconquête progressive du territoire et opérations spéciales. Ils cherchaient leur homme providentiel et Mc Chrystal est tombé à pic.
La COIN suppose d'abord beaucoup de moyens en homme et en matériel (donc un coût médiatique et financier en temps de crise économique, pénibles pour une président démocrate). Ensuite une logique du territoire : on part des points que l'on est sûr de pouvoir tenir (en évitant de garder des avant-postes avancés impossibles à sécuriser) et on avance pour étendre les zones contrôlées.
La COIN met l'accent sur la conquête des populations civiles et des représentants de leurs communautés (les fameux "key leaders"). Le tout appliquant le principe : éviter de se faire plus d'ennemis
chaque soir que les missiles n'en ont éliminé le matin. Beaucoup de renseignement, beaucoup de psyops et de "guerre pour les cœurs et les esprits", le cas échéant des valises de billets pour acheter quelques chefs coutumiers corruptibles, un minimum de psychologie pour éviter que la conduite du GI moyen ne choque la population, de la constance dans l'effort, une pincée de déradicalisation et de diplomatie publique... Éviter de les dommages collatéraux, la pratique du "courageous restraint" (n'utiliser la force létale que si c'est indispensable et quand l'avantage politique et psychologique de tuer l'emporte sur celui de ne pas tuer) tout cela devait marcher combiné avec de grandes offensives du voisin pakistanais contre ses propres talibans.
Le problème est que la méthode COIN est finalement coûteuse en vies humaines (des deux côtés), que les grandes offensives comme celles de la province de Helmand ou à Kandahar  donnent des résultats modérés (tandis que celles des Pakistanais ne valent pas mieux) et que la conquête de la population donne un résultat très douteux.

S'est surajoutée le conflit plus ou moins larvé entre Mc Chrystal et Richard Hobrooke ou l'ambassadeur US à Kaboul : le général est visiblement furieux que ces diplomates (seule Hillary Clinton trouve grâce à ses yeux) gâchent sa relation spéciale avec Karzaï et critiquent sa politique d'escalade. Sans doute Mc Chrystal reprend-il en Afgahnisatan la doctrine Noriega : "Heis a son of a bitch, but it's our son of a bitch". Quant au Special Adviser dObama, le général Jones, il le qualifie de "clown".  Pour Obama lui-même, le général semble le considérer comme un indécis congénital. Et comme tout cela est confié entre deux bières dans un pub irlandais de Pairs Rolling Stones (agrémenté d'un certain nombre "fuck" et "my ass") on comprend que ce style ait pu détonner dans les salons de Washington, que les intéressés se soient plaints et qu'Obama ait du se résigner à sanctionner un général américain aussi gracieux qu'un footballeur français.

Obama s'est empressé de faire remplacer Mc Chrystal par Petraeus (qui fut le Monsieur Surge et Docteur COIN de l'Irak), ce qui n'est pas précisément un virage stratégique à 180 °, puisqu'il fut le mentor de Mc Chrystal. Tout au plus lui prête-t-on la volonté de laisser tomber les fadaises de "courageous restraint" et d'en revenir à son cœur de métier : une guerre évaluée selon le critère du nombre de bad guys au tapis par jour. Par ailleurs, Petraeus est un homme qui sait que les livres existent autrement qu'en version audio MP3.

La vraie question pourrait être ailleurs. Après avoir annoncé un retrait des troupes US pour Juillet 2011, Obama vient pour le moins de nuancer ne parlant d'un processus progressif de transfert de la responsabilité de la guerre aux autorités afghanes. Bref, le président pourrait renoncer à son calendrier annoncé plutôt pour rassurer l'opinion et surtout les démocrates inquiets de la longue guerre (rappelons que l'a guerre d'Afghanistan a déjà dépassé la durée de celle du Vietnam). Certes, c'est franc : personne ne pense sérieusement que les USA quitteront Kaboul en 2011, laissant un pays pacifié où les petites filles vont à l'école. Mais Obama, affaibli dans l'opinion, peut il se permettre d'apparaître comme le président indécis responsable d'une guerre interminable ?



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