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Adios, psyops
La même guerre, un autre nom

Adios les psyops
Par la bouche de sa conseillère  Rosa Brooks, le secrétaire d'État US, Robert Gates a annoncé que les fameuses "Psyops", les opérations psychologiques, source de tant de fantasmes, devaient désormais s'appeler MISO "Military Information Support Operations" / Opérations de soutien à l'information militaire". Cette décision intervient peu après que la GWOT, Global War on Terror /Guerre Globale au Terrorisme" de Bush soit devenue le CVE Countering Violent Extremism / Lutte contre l'extrémisme violent d'Obama. Dans les deux cas, même volonté d'utiliser un euphémisme pour décrire une réalité embarrassante.


Des opérations qui sont simplement d'information (pas d'influence ou de propagande, notez bien la nuance) et dont le but est modestement de soutenir ou accompagner des opérations plus importantes ont tout pour rassurer. Tandis que les psyops, qui évoquaient la guerre psychologique suggéraient aussi des actions psychiques, des manipulations du cerveau, des manœuvres obscures voire des armes secrètes. Tout ce qu'il fallait pour faire fantasmer les journalistes qui se demandaient ce qui se passait à Fort Bragg qui abritait le 4th Psychological Operations Group au nom ronflant, par exemple. MISO résonne moins parano.

 Mais, au fait, à quoi servaient les psyops ?
Il en existait certes des définitions officielles. Par exemple, celle-ci du glossaire des termes militaires du Department of Defense :

 


« Des opérations planifiées pour fournir des informations et indicateurs sélectionnés à des publics étrangers pour influencer leurs émotions, motivations, raisonnements objectifs et finalement le comportement de gouvernements étrangers, organisations, groupes et individus. Leur but est de produire ou renforcer des attitudes et comportements étrangers favorables aux objectifs de l’initiateur des pysops ».





Mais comme  sourire à une serveuse dans une pizzeria moldo-valaque consiste à lui fournir des indicateurs sélectionnés (je suis gentil et je vous trouble aimable) à un public (elle) pour obtenir un comportement (je peux prendre votre commande, Monsieur ?) favorable à nos objectifs (pouvoir commander cette fichue pizza), il nous semble que cela manque légèrement de précision conceptuelle.


On en apprend un peu plus de la formule selon laquelle "les Psyops changent le comportement d'un ennemi sans changer ses croyances", le second objectif, presque assimilable à une conversion, étant celui de la propagande ou de la guerre psychologique, mots tabous. 

Dans psyops, il y a quand même "opérations", donc quelque chose de plus modeste : une opération se déroule à un niveau tactique, sur le terrain et ne peut espérer que des objectifs limités. Par exemple de convaincre un combattant adverse de se rendre en lui démontrant que son combat est sans espoir et qu'il sera bien traité. Ou encore persuader des villageois que vous n'êtes pas venu violer leurs filles et voler leurs récoltes et que ce n'est pas la peine qu'ils partent dans les montagnes avec leur fusil. En ce sens, les psyops existent au moins depuis l'époque où l'on balançait des tracts sur la tranchée adverse. Leur premier objectif est de diminuer la combativité adverse (ce n'est d'ailleurs pas par hasard que le "moral" des combattants et des civils a été protégé y compris par la loi pénale dès 14-18). La défection d'une ennemi est évidemment une des meilleures performances auxquelles prétendent les psyops.

Même si la réalité a précédé le nom, les PSYOPS ont été conceptualisées par l'officier américain Ellis M. Zacharias en 1945 (les Français, en Algérie, préféreront l'action psychologique, conceptualisée notamment par le colonel Lacheroy).

 Lors de la guerre du Vietnam, des millions de tracts  (nous avons même lu :  des milliards) furent lancés en direction des vietcongs, avec pour résultat présumé la défection de 200.000 combattants ; c'est du moins ce qui se raconte dans les milieux des stratèges US. Les psyops s'adressent aussi aux populations locales pour leur adresser des messages rassurants (éventuellement en se dotant de médias dans les langues vernaculaires), les encourager à ne pas soutenir des groupes d'insurgés ou de partisans, ou parfois leur donner des instructions plus pratiques (que faire si l'on trouve une bombe non explosée). Les tracts avec photos truquées montrant ben Laden en costume est destinés convaincre les Afghans que le chef d'al Qaïda les avait abandonnés pour se mettre à l'abri, sont typiques à cet égard.



La chose devient plus délicate quand les Psyops visent au delà du terrain un public plus vaste. Elles peuvent prendre une dimension stratégique, voire  servir à la consolidation d'une situation favorable. Dans tous les cas, elles n'échappent pas à la nécessité de produire un message explicitement politique et idéologique. Ce qui met mal à l'aise certains militaires habitués à l'idée que le politique désigne l'ennemi et expose le but de la guerre, tandis que le soldat exécute ses ordres. Gérer une guerre de la propagande ou s'inscrire dans une action globale d'influence aux dimensions religieuses n'est pas une tâche pour laquelle ils se sentent prêts.

Certaines opérations doivent toucher l'opinion internationale voir l'opinion domestique. Leur contenu devient alors plus explicitement idéologique qu'instrumental. Ainsi, le projet de bandes desssinées destinées au jeunes Arabes et censés leur fournir des modèles d'identification contraires à ceux que leur offre le terrorisme.

À noter que les pysops ont souvent été sous-traitées par des compagnies privées comme Rendon Group ou Lincoln pour l'armée US. D'où quelques scandales mémorables.

La nouvelle stratégie de sécurité nationale d'Obama, qui insiste sur la propagation des valeurs US, l'influence, etc. ne risque pas de mettre aux oubliettes les PSYOPS, ou ce qui en tiendra lieu sous un autre nom. Par ailleurs, la stratégie de contre-insurrection dite "population-centrée" de Petraeus en Afghanistan implique forcément une large composante de "conquête des cœurs et des esprits" sur le terrain. Donc davantage d'opérations dite d'information. Quels que soient les noms - spin, psyops, guerre de l'information, diplomatie publique - la stratégie de la séduction et du désarmement moral de l'hostilité est certaine de ne pas manquer de moyens.









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