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Conversions
L'influence suprême

(Persuader) «surpasse de beaucoup tous les autres arts et c’est de loin le meilleur : car il asservit toute chose par le consentement et non par la violence.» Platon
Les techniques d’action sur le cerveau d’autrui trouvent leurs racines dans des pratiques anciennes touchant toutes les dimensions de notre vie sociale voire spirituelle. Notre héritage culturel en ce domaine reflète notre rage de sauver des âmes ou de répandre des convictions… À commencer par la forme suprême de l'influence : la conversion.
Les techniques d’action sur le cerveau d’autrui trouvent leurs racines dans des pratiques anciennes touchant toutes les dimensions de notre vie sociale voire spirituelle. Notre héritage culturel en ce domaine reflète notre rage de sauver des âmes ou de répandre des convictions… À commencer par la forme suprême de l'influence : la conversion.

Elle provoque un invraisemblable bouleversement. Des gens qui ont cru pendant des décennies au même dieu que leurs ancêtres lisent un livre, écoutent un prêche, assistent à un évènement (une cérémonie, un martyr ou un miracle supposés), et les voilà qui reconnaissent d’autres valeurs, rites, et visions du monde. Ils changent de façon de vivre et de mourir, ils changent de vie éternelle. Pas de plus grand basculement existentiel qu’une conversion et pourtant c’est le produit de méthodes éprouvées.

La congrégation de Propaganda Fide (littéralement « à propos de la foi qui doit être propagée »), fer de lance de la contre Réforme catholique, a donné le mot Propaganda, attesté en 1682. Il désigne d’abord une congrégation de cardinaux, généraux dont dépendent des armées de missionnaires. Le Vatican conserve ce département devenu des « missions » (un terme popularisé, lui, au XIXe siècle), toujours dans la tradition des « apôtres » (qui sont envoyés).

L’église Catholique a inventé le nom, pas la chose. Les religions ne cherchent pas seulement à relier les croyants en communauté, mais aussi à étendre à tous les hommes leur message ou leur révélation, donc à les rallier. Les fois prosélytes (et pas forcément monothéistes) mandent des prédicateurs dans des pays dont ils ne parlent pas toujours la langue et où ils risquent leur vie. Pour amener de parfaits étrangers à rejoindre a communauté.

Croire en ce sens, cela ne consiste pas seulement à croire que … - à tenir désormais certaines vérités pour évidentes (il faut suivre la Voie du Bouddha, Christ est le fils de Dieu, Mahomet est son prophète). Cela consiste à croire ensemble, à entrer en une communauté qui partage la même foi et le manifeste à chaque instant. Comment expliquer le double phénomène de la nouvelle conviction et de la nouvelle inclusion ?

Pour cela, il faut généralement :

  • Des textes, un dogme, des livres sacrés à faire lire aux nouveaux convertis, bref un corpus.
  • Des images pour donner corps : des statues, des images pieuses, une représentation de Ganesh, Bouddha ou Christ suivant le cas.
  • Un corps de professionnels qui osent aller vers les terres inconnues pour y ouvrir missions, hôpitaux, léproseries, écoles ou observatoires astronomiques, mais aussi qui sachent vivre parmi des inconnus et rendre leur propre foi contagieuse.

L’équation textes plus images plus organisation suppose des moyens.

Première nécessité : les envoyés. Ils s’organisent en missions avec règles, hiérarchies, budget… Ainsi depuis vingt-cinq siècles, un moine bouddhiste est soumis à des normes : elles régissent le temps qu’il doit consacrer à la méditation à la mendicité, à se nourrir, au sommeil mais aussi à la prédication. Il doit bien connaître le Tripitaka, les « trois corbeilles » d’écrits bouddhistes : sermons du Bouddha (sutras), textes de doctrine et règles de la discipline. La Samgha, la communauté monastique est organisée une armée du renoncement, qui aurait ses universités et ses bibliothèques et, de ce point de vue, elle rivalise avec la Compagnie de Jésus plus d’un millénaire et demi plus tard.

Des fondateurs de religions sont attentifs aux moyens de diffusion. Au IIe siècle, le perse Mani, créateur du manichéisme, synthétise zoroastrisme, bouddhisme et christianisme ; il ordonne à ses disciples d’apprendre les langues pour prêcher les nations, fonde des écoles de traducteurs, fait multiplier les écrits, mais aussi les peintures tout au long des routes de la Soie. Le manichéisme durera ainsi sous une forme nomade jusqu’au XIIe siècle en Orient. En Occident aussi, si l’on considère que les cathares de Montségur s’y rattachent lointainement.

La doctrine doit s’adapter au milieu. Ainsi, lorsque les manichéens parvenus en Chine présentent leur foi à la censure de l’Empereur, ils rédigent en 731 un « catéchisme manichéen de Turfan » dissimulant leur foi en variante du bouddhisme, protégé dans la Chine des Tang. Mani est lui-même désigné comme un « Bouddha de Lumière ».
D’autres experts de la conversion, les Jésuites ne sont pas moins subtils. Ainsi, au XVIIe siècle, les envoyés de la Compagnie de Jésus en Inde et en Chine s’adaptent aux spécificités culturelles locales au point qu’ils traduisent le nom de Dieu dans la langue, adaptent les rites comme le baptême, font des concessions au culte des ancêtres ou de Confucius, s’habillent en mandarins… Cela s’appelle l’inculturation. De là une querelle des rites que Rome tranche au début du XVIIIe siècle : les accommodements avec le dogme sont condamnés par plusieurs bulles. Le péril de l’assimilation du message évangélique à des superstitions locales voire le danger de syncrétisme : voilà le danger.

Les envoyés ont besoin de moyens matériels pour rendre représentable le contenu de leur enseignement. Parfois ils font appel à toutes les ressources de la dialectique. Ainsi un texte bouddhique pali dit Les questions de Milinda raconte comme le moine Nagasena convertit un roi indo-grec entre 163 et 95 avant notre ère. Nagasena éblouit le souverain par sa dialectique et ses brillantes métaphores, tant et si bien qu’il le mène sur la voie du Nirvana.

Peut-on imaginer des manuels de conversion qui prévoient toutes les réponses du futur converti ? Le théologien catalan Raymond Lulle mène des missions en terre d’islam ente 1292 et 1316 et invente une « machine à convaincre ». Se basant sur la logique d’Aristote, il veut prévoir tous les arguments et modéliser sous forme de figures géométriques toutes les façons de mener un musulman à reconnaître la vérité chrétienne. Une tentative basée sur la force du raisonnement et qui échouera sur le terrain.
 Si le lecteur sourit, qu’ils sache que Thomson CSF a travaillé en sont temps à des logiciels « persuasifs » (projets appelés Gorgias, Schopenhauer, Isocrate ou Sun Tzu) : des outils numériques destinés à développer des arguments infaillibles. Il est vrai que l’enjeu était de gagner des marchés, pas des âmes.

Pour amener à la foi, il faut la représenter. Elle a besoin de supports : des statues, des images pieuses pour fixer l’imagination, de chants, de musiques.... Il est vrai que « Les saints sculptés ont eu beaucoup plus d'influence dans le monde que les saints vivants. » et que, pour Grégoire le Grand, « Ce qu’est un livre pour ceux qui savent leurs lettres, l’image l’est pour les simples». Ce principe inspire par exemple le Grand Catéchisme en Images du père Bailly (qui parle de « l’arme de l’image »). L’édition d’images pieuses voire de plaques de verres pour projections lumineuses servira ainsi jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Toutes les méthodes ne sont pas licites pour toutes les religions. Chacune détermine quels moyens de diffusion sont conformes avec les fins.

Ceci est évident pour les textes : certains sont canoniques, d’autres pas. Il y a un moment où l’interprétation trop large vire à l’hérésie.

Le problème le plus sensible est celui de l’image. L’image séduit, elles suscite le désir. Mais cet amour ne risque-t-il pas de se perdre vers des objets trop sensuels ? donc de manquer leur cible spirituelle ? D’où le péril d’idolâtrie. Et produire des images, n’est-ce pas rivaliser avec le Créateur, jouer le démiurge, frôler le blasphème ?
Les grandes religions apportent des réponses différentes à cette question. Le judaïsme est sans ambiguïté : on ne représente pas Dieu et même figurer sa création est mauvais. Le christianisme est généralement iconophile, mais à certaines périodes comme celle de la querelle des images à Byzance, il a pu réprimer les faiseurs d’image.
Cas le plus célèbre de religion iconoclaste : l’islam. Une grande partie de ses théologiens soupçonne l’image de mystifier (elle trompe le croyant) d’exciter les sens, de vouloir figurer l’irreprésentable, d’éloigner du monothéisme.

Certains de ces arguments auraient pu être empruntés à Platon qui pensait que l’image représente l’Idée de façon fausse et pauvre, et suscite des désordres dans la Cité. Lorsque les talibans afghans interdisaient cinéma et télévision ou dynamitaient les Bouddhas géants de Bamiyan avant 2001, ils obéissaient à la conviction que l’image détourne du Vrai et du Bien… Mais nul n’échappe à la loi des médias : tout cela, ils le faisaient devant des caméras occidentales pour toucher des croyants du monde entier.


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