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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
Afghanistan : guerre pour les cœurs et les esprits
Stratégies d'influence vs talibans

"L’information est capable de rendre les soldats inutiles. Si, grâce à l’information nous pouvons amener un État à faire ce que nous voulons ou ne pas faire ce que nous ne voulons pas, nous n’avons plus besoin de forces armées, c’est vraiment révolutionnaire. » Général Bruce Lawford

La guerre de l'information au sens large se développe dans trois directions : la destruction ou la paralysie des sytèmes ennemis (une attaque sur le medium), le renseignement et l’exploitation d’information (une attaque à l'aide de données) et le «management de la perception» et autres opérations psychologiques, quel que soit la façon dont on les appelle, (l’attaque par le message et/ou le contrôle par les messages). Les deux premières accroissent les forces (elles rendent les missiles plus efficaces p.e.), la troisième - dont nous traiterons ici -  les remplace. Ou du moins, visant le cerveau humain, elle est censée faire mieux que la force des armes : désarmer l'intention hostile. Et, éventuellement multiplier les partisans et les alliés.


L'idée d'une action psychologique en temps de guerre et par des techniques médiatiques modernes  au moins de 14-18. Le but est simple : abaisser la combativité de l'adversaire, maintenir le moral de ses propres troupes et de son arrière, gérer la présence des médias. Ou encore présenter à l'opinion internationale l'image la plus favorable de sa cause ou de sa façon de faire la guerre. 



Une des missions de la guerre psychologique ou informationnelle peut être d’occulter une part de la réalité. Donc d'empêcher de savoir. Il fut un temps où cela se faisait par la censure, et avec de l’encre de Chine et des ciseaux. Face à un public captif -entendez qui ne dispose pas d'autres sources d'information que des médias sous contrôle de l'État ou de l'armée - il est également possible de proférer les plus insolentes contre-vérités. Même si un propagandiste habile sait bien qu'il vaut mieux éviter d'affirmer quelque chose qui risque d'être démenti par les faits, qui tôt ou tard seront connus de tous.


Quand les images circulent par satellites, la règle est plutôt de submerger sous l’abondance de sa propre production tout que pourrait produire l’adversaire (ou de noyer les critiques de la guerre en attirant l'attention vers des sources favorables). Ou encore de décrédibiliser l'information provenant d’une source adverse comme pure affabulation. 


Mais, bien sûr, aucune armée occidentale moderne n'admettra qu'elle "fait de la propagande", ce qui évoque deux connotations négatives : le fanatisme idéologique  et le mensonge (les fameux "bobards de guerre"). Du reste une presse démocratique est censée servir de garde-fous contre ces dangers.


Pour autant, les stratèges n'ont pas renoncé, bien au contraire, à mener des actions d'influence, même si le terme suscite des résistances ("Nous nous informons et nous disons la vérité").

Le but recherché est donc de produire ou confirmer une croyance d'où un certain comportement (ou une absence de comportement, telle une passivité : il peut être suffisant dans certains cas que les gens n'aident pas objectivement l'ennemi par leurs propos ou par leurs actes). La croyance peut porter sur des jugements de fait ou d'opportunité (par exemple qu'il est préférable de se rendre ou de rejoindre la rébellion) ou sur des valeurs  plus générales. Ces dernières peuvent bouleverser toute la vie mentale d'un individu. Elles peuvent porter sur sa foi en ses valeurs les plus sacrées (la Nation, le chef, la volonté de Dieu, dans le cas du jihad...), sur le système politique auquel il se ralliera, sur le critère qui fera que tel sera un ami et tel autre un ennemi méritant d'être tué. D'une certaine façon, c'est la différence entre "croire que.." (être convaincu de la véracité d'une affirmation) et croire en (rallier un système et rejoindre une communauté partageant la même foi).


Ceci semble de l'ordre du possible dans la mesure où une foule de spécialistes proposent leurs méthodes de persuasion (en fait les premiers à le faire étaient les sophistes grecs, il y a vingt-cinq siècles). Mais il ne suffit pas de messages persuasifs concoctés par des fins connaisseurs de l'âme humaine (spin doctors en jargon moderne), ni même d'un nombre suffisant de tracts, d'émetteurs ou de sites Web. Les pratiquants réalisent vite qu'ils se heurtent à de singulières résistances que sont les catégories culturelles et mentales des "cibles" et leurs appartenances sociales, l'impénétrabilité relative des codes et des communautés. Pour le dire autrement l'équation message + médium rencontre l'équation milieu + médiations.


Sans compter que le faire et le dire peuvent se contredire : la meilleure campagne  de séduction perd de sa force appliquée par des gens qui portent un uniforme étranger et font parfois des "dommages collatéraux".


Pour résoudre ces difficultés, les manuels militaires, surtout anglo-saxons, se sont progressivement remplis d'acronymes ou néologismes : psyops (d'ailleurs récemment rebaptisées de façon plus politiquement correcte), information warfare,  perception managementinfluence stratégique...




En dépit ou grâce à leur flou, beaucoup de ces notions ont fleuri à partir des années 90, quand l'ennemi principal, l'URSS disparaissant, il est devenu évident que les guerres du futur seraient asymétriques. Ou du moins, qu'elles opposeraient des forces militaires disproportionnées sous l'œil vigilant des médias internationaux : l'attitude des populations locales, dont il importerait d'obtenir au moins une passivité bienveillante et la perception de la violence compteraient énormément dans la façon dont l'opinion accepterait de soutenir l'action militaire occidentale.

Il y eut des ratés comme l'opération « Restore Hope » en Somalie en 1992, qui se termina par le fiasco de Mogadiscio, et les critiques ne manquaient pas contre la guerre spectacle ou la "guerre vidéo". Mais, globalement, la décennie 90 offre à l'US Army et à ses alliés l'occasion d'apprendre de nouvelles méthodes avec un certain succès. Durant la première guerre du Golfe ou celle du Kosovo, les militaires avaient toutes les raisons de penser qu'ils ne rééditeraient plus les erreurs américaines au Vietnam. La prédominance des médias occidentaux - comme le montrera le quasi monopole des images de CNN pendant la première guerre d'Irak - facilitait les choses.


Le 11 septembre 2001 provoque une remise en cause radicale. Pour répondre à la question "Pourquoi nous haïssent-ils ?" et pour combattre la "radicalisation" potentielle, politiques et militaires révisent leur stratégie.

Un de premiers soins de l'administration Bush est de créer en 2001 un sous-secrétariat d'État à la Diplomatie Publique chargé de promouvoir l'image du pays auprès des masses islamiques et de les convaincre que les USA, loin de mener une guerre des civilisations, ne combattaient que la terreur. Or diplomatie publique est typiquement un concept de la guerre froide : il renvoie à l'utilisation de médias de type Radio Europe Libre et de réseaux humains dans la guerre idéologique contre l'URSS. Son but était de permettre aux populations de l'Est de se faire une idée favorable du "camp de la liberté" et de propager ses valeurs.


En 2002, un  Office of Strategic Influence aura moins de succès, puisque cet organisme sera dissout par Donald Rumsfeld l'année suivante : chargé de "vendre la guerre" à l'opinion internationale, cet organisme était soupçonné par la presse de pouvoir mentir à des Américains (ou plus exactement de mener des actions de propagande internationales, comprenant la diffusion de fausses informations et qui auraient pu avoir un impact sur le territoire US). Or mentir à ses citoyens ou pratiquer la propagande (méthode honteuse qui est réservée aux seuls adversaires, en vertu du principe que nous, nous communiquons seulement) sont deux tabous pour toute armée occidentale.

De façon significative, l'Otan s'est dotée en 2003 d'une Division de la Diplomatie Publique. Elle essentiellement chargée d'informer le public et de gérer les relations avec la presse, ce qui n'a rien d'original ou de surprenant. Pourtant, ce qui pourrait ressembler après tout à de simples relations publiques prend avec la nouvelle terminologie une connotation historique et idéologique. Elle renvoie au projet explicite de contrer le discours jihadiste de plus en plus présent y compris sur Internet et de légitimer l'action de l'Alliance Atlantique aux yeux de l'opinion internationale.

Ce que l'administration Bush nomme "Guerre Globale au Terrorisme" et l'administration d'Obama "Combat contre l'extrémisme violent" suscite la même obsession de "réfuter le discours" d'al Qaïda et de "déradicaliser" les jeunes musulmans au profit des valeurs démocratiques de liberté. Cela suppose les moyens de mener une lutte que l'on nommera de l'image, de l'information, psychologique ou idéologique  suivant son point de vue. Elle n'a certainement pas rempli tous les espoirs de ses promoteurs confrontés à une forte résilience du discours jihadistes (voir l'article de JP Filiu).


Sur le terrain en Afghanistan, la question se pose en termes d'autant plus aigus que les troupes alliés ont découvert que les talibans locaux apprenaient eux aussi à utiliser les techniques de communication modernes comme leurs alliés d'al Qaïda et à retourner les médias contre les occidentaux qui les ont inventées. Voir l'impact de la publication par Paris Match de photos de moudjahidines exhibant les trophées de guerre pris sur les soldats français qu'ils avaient tués.

Autre symptôme : le 2 Avril 2008, l'Otan a lancé sa propre chaîne de télévision sur le Net, Nato Channel. But avoué : contrer les talibans qui, nantis des deux armes du guérillero, caméra vidéo et connexion Internet, parvenaient à faire parvenir leurs images et leur version des événements à la presse internationale avant les troupes alliées.

D'autres actions se mettent en place, comme des radios émettant dans les langues locales, car finalement le transistor est quand même plus accessible à l'Afghan  moyen que le branchement ADSL dans un cybercafé.

Des méthodes nouvelles apparaissent. En particulier dans le cadre d'une stratégie dite de "contre insurrection", celle qui a finalement eu les préférences d'Obama après un long débat : une lente reconquête du territoire à partir d'enclaves sécurisées et l'accent mis sur la coopération des communautés locales. "Il n'est pas trop tard pour gagner les cœurs et les esprits" disait Mc Chrystal, partisan de la négociation avec les chefs locaux et des actions en direction de la population locale. Petraeus qui vient de lui succéder pense pas autrement. Non seulement ils s'efforce, comme il l'a montré en Afghanistan, d'intégrer le facteur coût psychologique et politique (l'attitude des populations) dans toute opération militaire - ce qui est déjà nouveau pour l'armée américaine plutôt habituée à compter en nombre de "hits" - mais sa vision de la contre-insurrection repose largement sur ce facteur.

Ainsi, l'OTAN recourt au "Key Leader Engagement" (KLE), quelque chose comme le ciblage des autorités ou  des leaders d'opinion. Le KLE consiste à identifier des chefs ou des personnages influents dans leur village ou leur tribu, et qui soient opposés à l'insurrection ou au moins suffisamment neutres pour se voir transférer des responsabilités et servir de médiateurs avec la population. Mais le KLE fonctionne aussi dans l'autre sens et suppose de la part du commandement allié une meilleure compréhension des valeurs, des cultures et des attentes des populations. Parallèlement à des actions dites "civilo-militaires", mélange de maintien de l'ordre, de coopération et d'humanitaire, par lesquelles les forces armées s'impliquent auprès de la population et participent à la reconstruction du pays

Certes l'émergence du soldat communicant soucieux de ses relations avec les populations, les ONG et les médias et capable de mesurer l'impact de son action en termes d'image est une tendance lourde. Mais il y a une différence sensible entre mener une guerre cathodiquement correcte comme ce fut le cas au Kosovo et mener une contre-offensive planétaire pour désarmer toute intention hostile chez des millions de gens


Il se pourrait aussi que la guerre psychologique en Afghanistan se heurte à ses contradictions.

La principale est de savoir quel est le but de la guerre : pouvoir retourner chez soi sans craindre des images désastreuses (les talibans s'emparant de Kaboul dans une atmosphère très "chute de Saïgon") ? gagner une guerre idéologique planétaire ("contrer la narration jihadiste" en jargon US) ? réellement convertir les Afghans à nos valeurs, "pour que les petites filles puissent aller à l'école" ? simplement les "défendre" contre les talibans ? éliminer un nombre suffisant des éléments les plus dangereux pour pouvoir proclamer que l'on a vaincu al Qaïda et ses alliés, tandis que le gouvernement afghan - comme l'avait fait en son temps le gouvernement prosoviétique de Nadjibullah) négociera avec des "modérés" ?

De là découlent des choix stratégiques que ne peut faire seul ni le militaire sur le terrain, ni le "communicant" . Par exemple : faut-il diaboliser l'ennemi en montrant les atrocités adverses dans la plus pure tradition "atrocity propaganda" ? Ou continuer de réaffirmer qu'il n'y a pas de guerre, que la situation est globalement sous contrôle et qu'en dépit d'un taux de perte US qui a battu tous ses records le mois dernier, tout va bien globalement ?
À question politique, réponse politique.



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