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Wikigate : les documents sur l'Afghanistan
La fuite géante de Wikileak

Que révèle le "Wikigate", cette fuite de 91 731 documents classés par le gouvernement américain, mais révélés par le site wikileaks.org dirigé par J. Assange ?
Que, s'il n'est pas avéré que les talibans l'emportent, du moins, les USA ne triomphent pas après avoir mené une guerre plus longue que celle du Vietnam, avec des soutiens et des moyens bien supérieurs ?
Que les talibans utilisent des missiles sol-air comme le faisaient les mouhadjidines contre les soviétiques ?
Que la la Force internationale d'assistance à la sécurité (ISAF) ne fonctionne pas parfaitement ?
Ni le renseignement américain ?
Que les bombardements et les assassinats ciblés menés par des drones US tuent des civils et font des dommages collatéraux ?
Que le nombre de ces victimes civiles est sous-évalué ?
Que le gouvernement afghan est corrompu ?
Que des services comme la "Task Force 373" procède à des arrestations arbitraires ?
Que les autorités d'Islamabad, ou du moins certains services pakistanais, jouent double jeu ?
Que les USA donnent des milliards à un pays qui entraîne des combattant islamistes ?
Que nous ne sommes certainement pas en train de gagner les "cœurs et les esprits" des afghans, des pachtous en particulier ?

Si tout ce qui précède est une surprise pour quelqu'un, cette personne ne pratique pas une veille très approfondie et ne lit guère la presse spécialisée (par ailleurs elle ne suit pas attentivement ce qui est publié sur ce site) ?
Certes les "journaux de guerre afghans" ainsi révélés montrent l'ampleur du phénomène et contiennent des éléments d'information qui n'ont pas encore été entièrement exploités. Mais, pour l'essentiel, tous ces éléments étaient déjà dans le débat public.
L'affaire Wikileaks va certainement connaître de nouveaux rebondissements, ne serait-ce qu'à l'occasion de la chasse à la taupe qui est engagée ou des divers ennuis que feront les autorités à Mr. Assange. Les réactions, côté afgan ou pakistanais, seront également importantes.
Pourtant, le plus significatif dans cette affaire, est moins le contenu des révélations que leur processus et le contexte.

Le contexte d'abord. Même si l'administration Obama soutient que ces documents, qui concernent une période allant de 2004 à décembre 2009, démontrent surtout les fautes de G.W. Bush, l'argument ne tient pas. Sous Obama - qui a envoyé plus de 60.000 nouveaux soldats US sur place, doublé le nombre d'attaques par drones et choisi les solutions de "contre-insurrection" massive  - aucun des points qui précèdent n'a été atténué par la nouvelle politique. Environ 200.000 Occidentaux (Américains, alliés et groupes militaires privés) et 100.000 Afghans n'ont pas fait le travail en dix ans.
Pourquoi cela changerait-il radicalement, même avec un Petraeus ?
Simplement, le charisme du président US est tel qu'il fait presque accepter ces révélations qui constitueraient un immense scandale si des faits similaires se déroulaient en Russie contre les insurgés tchétchènes ou qui auraient mis des milliers de pacifistes dans la rue il y a trois ans. Pourtant, le contexte politique donne tout son poids à l'affaire : échec militaire relatif, échec politique avéré qu'il s'agisse des autorités afghanes ou pakistanaises censées prendre en main la lutte contre leurs islamistes, cafouillages des services de renseignement, montée de l'opposition à la guerre.

Le processus ensuite. Wikileak est devenue une institution et un symbole. À tort ou à raison, de plus en plus de citoyens, militaire, civils, employés de grandes firmes, sont tentés de jouer les "Whistleblowers", les informateurs qui, de l'intérieur d'une organisation, en révèlent à la presse les secrets les plus scandaleux et les abus les plus cachés. Ce processus de dénonciation trouve toujours en écho le soutien des médias et de contre-pouvoirs de la société civile ; de mieux en mieux accepté culturellement, il n'y a pas de raison que le phénomène se ralentisse. Ce qui ne va pas manquer de poser des sérieux problèmes pour bon nombre d'organisations qui supposent, sinon une omerta, du moins un code du secret partagé bien intériorisé (et parfois bien sanctionné). Le facteur technique joue aussi dans le même sens : le seul fait qu'il suffise d'un support de stockage très discret ou de n'importe quelle connexion pour accéder à des mémoires numériques et les exporter. Parfois volontairement, parfois aussi involontairement comme dans le cas des photos scandaleuses d'Abou Graibh, les scandales deviennent de plus en plus faciles à révéler.

Mais derrière ces nouveautés se cache aussi un phénomène plus ancien : dans une guerre (comme d'ailleurs dans nombre de situations de crise), il y a sur le terrain beaucoup de gens qui comprennent ce qui se passe. Souvent, ils analysent bien pourquoi l'organisation va dans le mur. Mais entre la base et la direction, s'interposent de redoutables filtres de la réalité qui servent surtout à procurer aux chefs les nouvelles encourageantes qu'ils attendaient. et les incite à persévérer dans l'erreur.
 Vous souvenez-vous des document du Pentagone ?
Ils furent publiés en pleine guerre du Vietnam, 47 volumes de document déclassifiés à la fin des années 60. Ils révélaient les mécanismes de l’intelligence et de l’intoxication dans ce conflit. Les extraits publiés par le New York Times en 1975 démontraient comment, suivant l’expression d’Hannah Arendt, « Si bizarre que cela puisse paraître, le Président des États-Unis est la seule personne qui soit susceptible d’être la victime idéale d’une intoxication totale. » , tant il était entouré d’une nuée de spécialistes chargés de gérer le bruit du monde.

La comparaison entre Vietnam et l'Irak ou l'Afghanistan est éclairante. Nombre des dysfonctions notées par Hannah Arendt (dans un texte admirable de  Violence et politique) se retrouvent dans les deux cas. Ainsi lorsqu’elle remarque : « À tout le moins, les rapports, ou plutôt l’absence de rapports entre les faits et les décisions prises et entre les services officiels, civils ou militaires et les services de renseignement sont peut-être le secret le plus étonnant, et certainement le mieux gardé, que nous ont révélé les documents du Pentagone. »

Deux éléments au moins se font écho à trente ans de distance.
D’abord l’inconcevable confiance en soi qui amène des gens intelligents à négliger les faits tant ils ont la certitude de l’emporter.
Ensuite : la manipulation de l’opinion est apparue comme un but de la guerre par ce que le Vietnam était une guerre pour l’image de l’Amérique. La guerre du Vietnam a été définie comme un conflit dont le but était « de parvenir à créer un certain état d’esprit. » (en l’occurrence de soutenir l’image d’une puissance qui défendait ses alliés et qui n’acceptait pas de perdre un pion dans la partie engagée avec l’Est). La guerre d'Afghanistan est censée "contrer le récit" des jihadiste et démontrer que "nous sommes là pour aider ces gens".
Est-ce un progrès ?

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