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Coupat jugé jugeable
Tarnac continue

L'enquête sur l'affaire dite de Tarnac n'est pas annulée par la cour d'appel. Le feuilleton terroristico-idéologico-épicier ne tourne pas court, comme un épisode de série américaine où les flics blêmes voient les arguties de la défense rendre irrecevables les preuves qu'ils croyaient en béton. Ceci n'indique rien sur l'issue du procès. Ni a fortiori ne renseigne sur le actes de gens présumés innocents jusqu'à ce qu'ils soient démontrés coupables. Mais c'est un premier revers pour la stratégie de la défense qui jusqu'à présent avait avancé ses pions avec une intelligence remarquable. Sa plus grande habileté a toujours été de jouer sur deux échiquiers à la fois pour filer la même métaphore.

Quand les accusateurs accumulaient les indices, rappelaient que le groupe était repéré, sous surveillance, filmé, écouté, que l'antiterrorisme attendait quasiment qu'il passe à l'acte, que Coupat et sa compagnes étaient suivis la nuit le 8 novembre 2008 où quelqu'un sabota un caténaire de la SNCF, vus sans doute à quelques mètres des lieux..., la riposte parlait idéologie, complot, manipulation. Elle ricanait sur le terme "ultra-gauche", ou sur "anarcho-autonome", dont l'usage démontrait l'inculture politique de la police et de la magistrature. On pointait l'intention manipulatrice : un gouvernement qui exploite les peurs des Français tentait de ranimer le spectre du terrorisme, le fantasme d'une Action Directe bis. On ironisait sur un bout de ferraille jeté sur un bout de fil et qui était censé faire trembler le pays par la force de la rhétorique. On se gaussait de ceux qui pensent comme il y a quarante ans. Les années de plomb sont finies, pépère. On dénonçait la criminalisation de la pensée : le groupe de Tarnac n'était coupable au fond que d'être différent, de ne pas vivre comme tout le monde et de ne pas penser comme les moutons.

L'accusation s'intéressait-elle précisément à cette pensée qui avait tant d'importance, mettait-elle son nez dans les textes de Tiqqun ou de "L'insurrection qui vient", cherchait-elle à comprendre l'éventuel rapport entre une théorie et une praxis, citait-elle des phrases qui envisageaient le sabotage des lignes de transport, qu'il fallait aussitôt redescendre sur terre. Moi, écrit ces lignes, mais prouvez le donc ! Qu'est-ce que cela démontrerait, d'ailleurs toute cette littérature ? Ne peut-on citer Angamben et Debord, vitupérer le biopouvoir ou le spectacle, se réjouir des émeutes d'un point de vue philosophique ou esthétique et rester le citoyen le plus respectueux des lois ? Non, Monsieur le Juge, nous discutions un peu de l'avenir du monde dans notre petite boutique, rien de plus méchant ! Et d'ailleurs, n'a-t-on pas le droit de lire ce que l'on veut ? Si l'on commence ainsi à incriminer le contenu d'une bibliothèque, n'est-ce pas un monde la Orwell où la police réprime la "crime-pensée" qui s'installe ? Tout cela est fumée et rhétorique, prétexte pour donner une consistance artificielle à un dossier vide de faits. Allez, Sherlock, produisez nous donc des cendres de cigarettes ou des traces de pas. Que font vos experts de Miami, Monsieur le Procureur ? Ils lisent nos œuvre supposées ! Cela ne peut que les instruire.

Bref, on parlait faits gênants, la défense remontait à l'étage des idées. On parlait idealia, ils redescendaient à l'étage des realia. Le tout sous les applaudissements des médias, ce qui est un peu gênant pour de contempteurs du spectacle.

Il s'agit là de stratégie de l'information et de la plus fine. Et comme au fond les faits sont d'une gravité toute relative (un train retardé alors que dans les années 70 un jet de cocktail Molotov méritait rarement une ligne dans le Monde et un mois ferme)... Comme tout cela est certainement au dessous du seuil terroriste (qui suppose à notre sens au moins la possibilité de blesser ou tuer). De plus, quand bien même, Coupat et sa campagne, auraient saboté le fatal caténaire, on les voir mal partir dans une carrière à la Bader-Meinhof après le mariage, la trentaine, les feux des médias et en pré-retraite en Corèze... On est plutôt tenté de d'admirer la performance. Et puis cela permettait de fantasmer : j'ai l'intégrale de Tiqqun chez moi, juste sous la Princesse de Clèves, quand le Raid, viendra-t-il me menotter ? Il se pourrait d'ailleurs que l'actualité se charge de relativiser ces histoires de train en retard et d'épiceries épicentre des futurs bouleversements.







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