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Papiers du Pentagone et Wikileaks
L'affaire Wikileaks a été l'occasion de reparler des "Papiers du Pentagone". L'ancêtre mythique de tous les whistleblowers est Daniel Ellsberg (qui, du reste, fait des réapparitions médiatiques pour soutenir Assange ou dénoncer Obama comme mentant au peuple américain).  Cet ex-marine, ex- analyste de la Rand devenu analyste stratégique du Pentagone en 1962, avait transmis en 1971 au New York Times les 7000 pages (photocopiées à la main une par une !) d'un document secret du Département de la Défense. La chose ne se passa pas sans difficulté : Nixon, furieux (même si les documents impliquaient plus l'administration démocrate précédente, celle de Johnson) que la sienne, voulut faire interdire la publication. Par les fameuses bandes de magnétophone que conservait Nixon, on sait maintenant à quel degré de fureur il était arrivé. Comme dans les feuilletons américains, cela se termina devant la Cour Suprême, qui autorisa la publication. Ellsberg, qui s'attendait à passer sa vie en prison pour espionnage et conspiration, se retrouva libre. Cet antécédent explique sans doute pourquoi l'administration Obama ne veut pas répéter les erreurs de Nixon et n'attaque pas les  Wikileaks de front.

Autre point commun aux deux affaires : dans les deux cas, ce sont des documents officiels, pas des témoignages contestables ou hypothèses douteuses qui sont livrées à la presse. Et, dans les deux cas, ce sont les mensonges, au moins par omission, du gouvernement US qui sont mis en cause.

Difficile d'avoir qu'une connaissance très superficielle de ces documents (il faudrait sans doute plusieurs mois de lecture et vérification pour devenir spécialiste des deux affaires). On se souvient pourtant que les papiers du Pentagone avaient été compilés sur ordre de Mc Namara, le Secrétaire à la Défense sous Johnson, dans un but encore mal identifié, peut-être pour un futur ouvrage historique, mais dans tous les cas, par des gens qui soutenaient ou étaient censés soutenir cette politique et sans la moindre intention polémique. Cela leur donnait d'autant plus de force. Et cela constitue une différence notable avec les Wikileaks, qu'il s'agisse de l'Afghanistan ou de l'Irak. En 2010, nous disposons de milliers de témoignages de la base qui révèlent des choses dont tout le monde se doutait plus ou moins, Leur impact provient de ce que l'on réalise devant la multiplicité des exemples combien ces guerres sont plus dures, moins contrôlées et plus sales qu'on ne le disait officiellement. Mais après les révélations sur le mensonge des Armes de Destruction Massive, elles n'ont pu vraiment bouleverser que quelques naïfs. En 1971, on découvrait non seulement les manœuvres de l'administration Johnson mais aussi la façon dont fonctionnaient la Maison Blanche et le Pentagone au plus haut niveau. On apprenait qu'ils avaient délibérément menti à l'opinion américaine, participé au coup d'État de Dien, que la décision de l'escalade était prise depuis longtemps, etc.. et l'affaire avait de lourdes conséquences politiques (dont le processus qui amena Nixon à utiliser des "plombiers" pour éviter de telles fuites, et donc qui l'amena indirectement à sa propre chute dans le Watergate).

Enfin et surtout, en 1971, le monde apprenait la leçon que résumait magnifiquement à l'époque Hannah Arendt : "Les trompeurs ont commencé par s'illusionner eux-mêmes. Du fait sans doute de la position élevée qu'ils occupaient et de leur imperturbable confiance en eux-mêmes, ils étaient tellement convaincus de de pouvoir remporter un succès total, non pas sur le champ de bataille, mais dans le domaine des relations publiques, et si fermement assurés de la valeur de leurs postulats psychologiques quant aux possibilités illimitées de manipuler l'opinion publique qu'ils ont anticipé et sur la conviction généralisée et sur la victoire dans cette bataille dont l'opinion publique était l'enjeu."  (in  Du mensonge en politique). Trente ans plus tard, qui a retenu la leçon ?


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