huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Des papiers du Pentagone à Snowden

C’est la réapparition médiatique d’E. Snowden, qui rappelle ironiquement à Macron qu’il ne refuserait pas un asile politique en France, asile que seule lui a accordé la Russie.
Avant de lire et commenter ses mémoires qui vont paraître, nous ne résistons pas à un petit parallèle historique. Snowden est le plus emblématique des lanceurs d’alerte : un citoyen, en l’occurrence extraordinairement compétent, qui est à l’intérieur d’une organisation, en connaît les secrets honteux et les livre au public pour des raisons morales. Sa fidélité à l’organisation (dans son cas l’État américain) lui paraît moins valoir que ses devoirs à l’égard de la vérité. Ou du devoir de dire au peuple comment une bureaucratie peut lui mentir, truquer, le surveiller...
L'affaire Snowden renvoie à celle des "Papiers du Pentagone". L'ancêtre mythique de tous les whistleblowers est Daniel Ellsberg (qui, du reste, a dialogué avec Snowden.
Ellsberg, ex-marine, ex- analyste de la Rand devenu analyste stratégique du Pentagone en 1962, avait transmis en 1971 au New York Times les 7000 pages (photocopiées à la main une par une !) d'un document secret du Département de la Défense. La chose ne se passa pas sans difficulté : Nixon, furieux (même si les documents impliquaient plus l'administration démocrate précédente, celle de Johnson) que la sienne, voulut faire interdire la publication. Par les fameuses bandes de magnétophone que conservait Nixon, on sait maintenant à quel degré de fureur il était arrivé. Comme dans les feuilletons américains, cela se termina devant la Cour Suprême, qui autorisa la publication. Ellsberg, qui s'attendait à passer sa vie en prison pour espionnage et conspiration, se retrouva libre Ce qui est quand même une petite différence avec Snowden ou Assange.

Autre point commun aux deux affaires : dans les deux cas, ce sont des documents officiels, pas des témoignages contestables ou hypothèses douteuses qui sont livrées à la presse. Et, dans les deux cas, ce sont les mensonges et dissimulations du gouvernement US qui sont mis en cause.

Difficile d'avoir qu'une connaissance très superficielle de ces documents (il faudrait sans doute plusieurs mois de lecture et vérification pour devenir spécialiste des deux affaires). On se souvient pourtant que les papiers du Pentagone avaient été compilés sur ordre de Mc Namara, le Secrétaire à la Défense sous Johnson, dans un but encore mal identifié, peut-être pour un futur ouvrage historique, mais dans tous les cas, par des gens qui soutenaient ou étaient censés soutenir cette politique et sans la moindre intention polémique. Cela leur donnait d'autant plus de force. En 1971, on découvrait non seulement les manœuvres de l'administration Johnson mais aussi la façon dont fonctionnaient la Maison Blanche et le Pentagone au plus haut niveau. On apprenait qu'ils avaient délibérément menti à l'opinion américaine, participé au coup d'État de Dien, que la décision de l'escalade était prise depuis longtemps, etc.. et l'affaire avait de lourdes conséquences politiques (dont le processus qui amena Nixon à utiliser des "plombiers" pour éviter de telles fuites, et donc qui l'amena indirectement à sa propre chute par le scandale Watergate).

Enfin et surtout, en 1971, le monde apprenait la leçon que résumait magnifiquement à l'époque Hannah Arendt : "Les trompeurs ont commencé par s'illusionner eux-mêmes. Du fait sans doute de la position élevée qu'ils occupaient et de leur imperturbable confiance en eux-mêmes, ils étaient tellement convaincus de de pouvoir remporter un succès total, non pas sur le champ de bataille, mais dans le domaine des relations publiques, et si fermement assurés de la valeur de leurs postulats psychologiques quant aux possibilités illimitées de manipuler l'opinion publique qu'ils ont anticipé et sur la conviction généralisée et sur la victoire dans cette bataille dont l'opinion publique était l'enjeu."  (in  Du mensonge en politique). Trente-huit ans plus tard, qui a retenu la leçon ?


 Imprimer cette page