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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Les jihadistes disent-ils ce qu'ils vont faire ?
Des années de plomb au années du jihad, une constante : notre refus de lire le message terroriste ou notre incapacité à comprendre que ce qui est crime à nos yeux est langage pour eux.






"Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire" est le titre du livre que nous avons publié avec Alain Bauer en début d'année. Ce travail traitait essentiellement des groupes d'extrême-gauche des années 70 (et de leurs ancêtres fin XIX° début XX° siècles) donc d'un terrorisme hyper-doctrinal, encore imprégné d'une culture de l'écrit et plutôt prolixe. Cette phrase s'appliquait à des groupes pour qui le rapport entre théorie et praxis, comme on disait alors, était fondamental. 



Autrement dit, que ce soit dans le sens idée vers l'acte (appliquer la doctrine, quitte à tuer pour cela) ou de l'acte vers l'idée (la manière d'interpréter en termes idéologiques les conséquences et l'enchaînement stratégiques des attentats et de leur suite), des intellectuels marxistes se positionnaient en termes de lois de l'Histoire. S'ils étaient de surcroît léninistes (la plupart s'en réclamaient pendant les années de plomb), ils devaient se livrer à des acrobaties mentales pour ne pas tomber sous le coup de l'interdit de Vladimir Oulianov (dont le frère avait été pendu pour un attentat raté contre Alexandre III) frappant d'anathème le terrorisme dit "individuel". Pour lui, il reposait sur l'erreur de croire qu'il suffisait de tuer un tyran, ou un représentant de la tyrannie pour provoquer une révolte générale des opprimés. Les activistes devaient donc expliquer qu'ils pratiquaient l'auto-défense armée, la guérilla urbaine, ou qu'ils étaient la première ligne du front du prolétariat ou des anti-impérialistes du monde entier, mais qu'ils respectaient les principe du matérialisme dialectique, comprenaient le rapport de forces entre classes et ne cherchaient en aucune manière à bousculer les lois de l'Histoire ou à se substituer aux masses.

Bref,  les intellectuels d'encre et de poudre expliquaient en long et en large leurs projets, leurs attentes et justifications. Et leur orthodoxie...

Mais le principe du "ils disent..." peut trouver d'autres illustrations. Notamment théologiques. Ainsi, dans un remarquable ouvrage consacré aux jihadistes "solitaires" et autres adeptes des réseaux sociaux/activistes sur le Web ("Les nouveaux terroristes" aux éditions Autrement, Mathieu Guidière rappelle quelques principes chers aux islamistes. "Suivant cette logique, les jihadistes disent toujours ce qu'ils vont faire parce que la déclaration d'intention est constitutive de l'engagement dans le jihadisme. Sans cette déclaration d'intention, l'action qui s'en suivrait serait gratuite et sans valeur théologique!".

L'hypothèse d'une certaine prédictibilité inhérente à la nature du terrorisme repose sur le fait qu'il a besoin de discours d'accompagnement, de justifications, bref de commentaires et sous-titres destinés à en garantir la bonne interprétation par ses cibles, mais aussi par ses sympathisants. Même si cette annonce ou énonciation ne passe plus forcément par la forme canonique du traité, du tract ou du communiqué.

Encore faudrait-il s'entendre sur ce que signifie qu'ils disent "ce qu'ils vont faire". Bien sûr, personne ne proclame publiquement où quand il va frapper la prochaine fois. Il arrive que des messages sur des forums énumèrent des cibles possibles ou conseillées aux futurs mouhadjidines, mais en général, cela ne constitue une surprise pour personne. Ainsi quand des internautes suggèrent de placer une bombe sous la tour Eiffel ou dans le TGV Paris-Lyon, cela n'apprend pas grand chose aux policiers qui ont réfléchi. Parfois, certains groupes se donnent une sorte de date-butoir, du style "Si vous n'avez pas cédé à nos exigences avant telle date, nous exécuterons l'otage ou nous vous punirons". Mais personne n'est assez stupide pour donner rendez-vous à la police ou aux forces anti-terroristes.

Un travail policier de renseignement ou de décèlement précoce peut, certes, y pallier en partie. La vieille trilogie fonctionne : l'interrogatoire (faire parler les prisonniers), l'infiltration (avoir des indicateurs ou des agents dans le camp terroriste) et l'interception (écouter leurs communications, décrypter leurs messages).

La compréhension du message terroriste doit aussi s'appliquer en amont, au décèlement des symptômes d'une supposée conversion au terrorisme. Encore faut-il être très prudent en ce domaine. Les modernes techniques de repérage des signes dits de radicalisation rappellent parfois les pratiques d'incrimination de la "propagande anarchiste" ou de l'apologie" du temps des "lois scélérates" de 1893 et 1894 destinées à réprimer la complicité "intellectuelle" avec les attentats de l'époque.

À cette méfiance pour des raisons de libertés publiques doit s'en ajouter une autre de pure logique : l'extrémisme des fins n'implique pas automatiquement celui des moyens. 

 Certes, ce ne sont pas les gens qui professent des idées les plus modérées qui posent le plus de bombes. Encore que le critère soit relatif : avec le recul du temps, certaines revendications nationales ou politiques qui ont déchaîné des vagues d'attentats semblent raisonnables (par exemple,celles des narodniki russes qui inventèrent le terrorisme moderne et qui ne demandaient pourtant que des réformes parfaitement applicables, ce qui en faisait des "libéraux avec des bombes"). 

Surtout, en sens inverse, il n'existe pas un lien mécanique entre le degré supposé de radicalisation et le passage à l'acte. L'utopisme des buts ne se traduit pas forcément par le fanatisme des actes. Pour le dire autrement, les plus grands imprécateurs ou les contempteurs les plus absolus du mal présent ne traduisent pas toujours la force de la critique en puissance de feu. Il en est même chez qui la dénonciation de l'aliénation idéologique de leurs contemporains ou des ruses du système justifie un certain quiétisme pessimiste, tandis que les plus ardents à affronter ledit système par tous les moyens ont parfois du mal à énoncer leurs griefs (et guère le temps,l'envie ou la capacité de jouer les théoriciens).

En revanche, il nous semble que, là où il y a passage systématique à l'acte (donc organisation, recrutement, stratégie à plus ou moins long terme), il y a forcément nécessité d'expliquer aux siens, à ses ennemis et à l'opinion en général qui l'on frappe et pourquoi. Il y a toujours une part de pédagogie et de démonstration dans l'acte terroriste, à partir du moment où il répond à sa définition par Raymond Aron qui est de rechercher un effet psychologique supérieur à son effet militaire, ou, si l'on préfère la définition de Régis Debray, d'être une mise en scène pour un spectacle.



Le passage au terrorisme demande quatre facteurs : 

- des conditions politiques, économiques et sociologiques : l'irruption du terrorisme sur la scène publique traduit un conflit ou une contradiction en un lieu et une époque

- un environnement culturel ou idéologique qui alimente les discours des acteurs

- un micro milieu social où ils se rencontrent (groupuscule, centre intellectuel, revue, squat...)

- un enchaînement stratégique plans/résultats : les projets de ces groupes et les hasards de l'action interagissent et mènent tantôt à la montée en puissance, tantôt à des échecs et dérives.



De la plupart de ces éléments, on ne peut juger qu'a posteriori. Les jeux du hasard et de la stratégie ne s'évaluent qu'après coup, au cours d'un procès ou d'un travail historique et quand le mouvement terroriste a connu des échecs et des réussites voire lorsqu'il a disparu. Quant à la microsociologie ou la psychologie des groupes terroristes, elle se pratique soit lorsqu'ils sont en prison, soit lorsqu'ils sont assez célèbres pour écrire leurs mémoires, souvent les deux.

Les conditions "objectives" demanderaient sans doute un rayonnage de livres. Une crise de l'État, un état d'anomie sociale ou une crise économique n'entraînent pas forcément une montée du terrorisme. 

C'est finalement l'idéologique (au sens où, comme le dit Hanah Arendt, il est la logique d'une idée, donc, pour une part, son développement autonome à partir de ses prémisses) qui nous fournit les indices les plus abondants, même si personne ne croit que ce soit le seul facteur déterminant.





Pour terroriser, il faut commencer par théoriser,et pas seulement conceptualiser ce que l'on condamne et le changement politique que l'on souhaite, mais aussi expliquer et justifier la voie que l'on suit pour y parvenir. En ce sens, même s'il n'est pas forcément accompagné d'une revendication (sur papier, par téléphone ou via Internet suivant les époques), l'attentat et la suite des événements qu'il est censé déclencher (par exemple un aveu de faiblesse de l'adversaire, ou, au contraire, une répression féroce qui en révélera le vrai visage), l'attentat est toujours éloquent. 



Deux éléments ont souvent été soulignés : la menace proférée et le prix réclamé. "Faites ceci ou nous recommencerons" est généralement le message que l'on comprend ou que l'on tente d'interpréter. Il peut y avoir une part de mensonge dans ce message (par exemple, la revendication communiquée par des canaux discrets peut être autre que les demandes transmises à la presse, ou le terroriste peut chercher à faire attribuer son acte à une autre organisation que la sienne) ; il se peut aussi que la revendication soit impossible à satisfaire ou qu'elle soit équivalente à "Périssez. Tremblez. Nous allons continuer à nous venger."



Le message terroriste explicite ou implicite (par le choix de la victime, par exemple) contient en fait beaucoup plus d'éléments. De façon plus générale, la nature même d'un groupe terroriste implique qu'il ait un message complexe à exposer. Par "nature même", nous entendons qu'une organisation terroriste est une organisation fondée sur le symbolique.



Il existe un important débat en ce moment entre spécialistes américains du terrorisme. D'un côté ceux qui soutiennent qu'il est rationnel (au moins au sens d'une rationalité instrumentale et suivant les critères,parfois faux de chances de succès qu'appliquent ses membres). Ce serait donc un moyen stratégique, horrible certes, mais froidement pensé et parfois efficace. D'autres pensent plutôt que l'adhésion à un groupe terroriste trouve plutôt sa fin en soi : elle produit du lien social (et quel lien puisqu'il peut amener à tuer ou à mourir) et les acteurs recherchent plutôt la vie terroriste que le succès terroriste, ou du moins que les résultats qui sont censés récompenser la lutte (à supposer qu'ils aient une idée claire de l'avenir espéré. Aucune des deux théories ne rend compte de toutes les dimensions du terrorisme. Il n'existe pas d'homo terroricus qui, comme homo economicus, chercherait à maximiser ses gains politiques par un calcul coût/résultat. Un groupe terroriste n'est pas seulement une association affinités où il fait bon trouver la chaleur de la vraie camaraderie et des règles de vie : sa constitution ne s'explique pas comme celle d'un gang d'ados. C'est une communauté unie par quelque chose qui la transcende et qui est de l'ordre du symbolique. Elle est unie par des signes et de croyances fondée par une lutte symbolique.

Dans cette optique nombre d'éléments du message reviennent avec une certaine constance.



Ainsi, la façon dont le groupe va-t-il qualifier ses rapports avec ses ennemis. Il n'est pas rare qu'il emploie un vocabulaire militaire, s'auto-désignant comme armée (éventuellement secrète), brigade, front, fraction armée, groupe de partisans... Cela sous entend que l'organisation se considère, sinon sur le même plan qu'un État souverain qui a le monopole de la violence légitime, du moins dans un rapport symétrique avec celui qu'ils combattent.



Parfois le vocabulaire insistera sur la notion de propagande par le fait ou "armée", de témoignage, de communication, parlant de "démonstration", de 'leçon", d'"expression". Dans ce cas, le message trouve plutôt sa fin en soi (faire savoir, éveiller le peuple..), se veut pédagogique et démonstratif ("un poseur de bombes est un poseur de questions" comme dit M° Vergès) et pense la violence comme degré le plus expressif de la protestation.



La façon de désigner l'ennemi est également significative : "
les rois des infidèles, rois des croisades et des civils infidèles", les membres du "complot mondialiste", "L'État impérialiste des multinationales" ou simplement l'occupant..
Savoir qui est l'ennemi principal du terrorisme apporte deux informations. La première est s'il y aura un jour une chance que sa revendication soit satisfaite (obtenir plus d'autonomie d'une province est plus facile que d'établir le règne de Dieu sur Terre). La seconde est : quelle victime secondaire (un soldat, un fonctionnaire, un "collaborateur", un journaliste, un simple passant...) pourra valablement remplacer l'ennemi principal comme cible concrète de l'attentat.
Cette désignation de l'ennemi implique une explication : le terroriste énonce la cause de ses malheurs, l'injustice qu'il a subie et qu'il veut venger et partant la légitimité qui va faire de son acte "terroriste" un acte de justice ou de légitime défense aux yeux de celui qui l'accomplit. Il y a toujours une part de casuistique dans le discours terroriste. Et plus qu'aucun autre dans le discours jihadiste qui pense dans les catégories du "licite" ou du "non licite", dans l'optique de l'obligation religieuse et dans la perspective de reproduire les exploits des grands et saints prédécesseurs du temps de l'Hégire.

Pour ne donner qu'un exemple, dans un texte intitulé "Les raisons du jiahd", al Qaïda lui donne ainsi huit objectifs :  "La volonté que cesse la domination des infidèles, le besoin de nouveaux mouhadjidines, la peur des flammes de l'enfer, la volonté d'accomplir son devoir en répondant à l'appel de Dieu, l'exemple des compagnons du Prophète, le désir de donner à l'islam une base solide, la protection des opprimés, la recherche du martyr".

Cela fait beaucoup, et des analystes ont fait remarquer qu'al Qaïda (ou ceux qui parlent au nom de cette entité plutôt vague) ont aussi tendance à multiplier la liste des objectifs primaires et à embrouiller la liste de leurs griefs au point de décourager des sympathisants qui ne comprennent plus très bien quelles sont les priorités (et surtout pourquoi une organisation islamique tue surtout des musulmans). Les États-Unis, Israël, les Européens, les régimes arabes corrompus, les chiites, les renégats, ceux qui tuent des femmes et des enfants musulmans, les gouvernements musulmans qui ne défendent pas leur peuple...



Enfin, le message terroriste nous renseigne aussi sur les rapports du groupe avec le territoire. Il peut s'agir du territoire physique : l'organisation lutte-t-elle pour la "libération" d'une zone, pour s'emparer d'un État ou faire changer sa politique, son combat est-il vraiment internationaliste.. ? Mais le terroriste peut aussi nous parler d'une terre mythique ou mystique : celle qui fonde la justesse de son combat. C'est là encore le cas pour les jihadistes dont la "guerre sainte" se fonde sur la défense d'une terre d'Islam définie comme incluant, par exemple, el Andalous ou des territoires dépendant du califat avant l'invasion mongole.

Ce ne sont que quelques pistes....



Ben Laden dans une interview de mai 97 (CNN) qualifiait le terrorisme "message sans mots",  et disait à propos du 11 septembre que ses auteurs avaient proféré "des discours qui ont surpassé tous les discours", Zawahiri affirmant, lui, que le terrorisme "le seul langage que comprenne l'Occident". On trouverait sans peine bien d'autres exemples de jihadistes exaltant la valeur rhétorique ou symbolique de leur action. Ce qu'ils disent si clairement, ne pouvons-nous le comprendre ? La lutte contre le terrorisme commence par l'interprétation du discours terroriste..








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