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Wikileaks : le message ou le medium ?
De l'insurrection numérique qui vient

Wikileaks 3 USA 0. La troisième grande vague de révélations lancée par Wikileaks, après les documents confidentiels sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan déclenchent des réactions diplomatiques d'une ampleur, elle aussi, inédite. Quitte, parfois, à ravaler l'irritation que pourrait leur causer telle ou telle remarque d'un diplomate US sur leurs dirigeants, chancelleries et gouvernements occidentaux font chorus pour relayer l'indignation américaine.
Qu'Hillary Clinton déclare que cela "ne représente pas seulement une attaque contre les intérêts diplomatiques américains... mais aussi une attaque contre la communauté internationale." est plus que significatif. Julian Assange, avec son physique d'adolescent attardé, un bon système de défense contre les cyber-attaques et la cyber-censure, une simple adresse Internet, un budget et une équipe réduits fait donc trembler la planète.
Sans que personne (sauf le président Ahaninedjad) ait contesté la véracité de ce qu'il publie...

L'acte d'accusation contre le "whistle blower" le plus célèbre de la planète se résume généralement à deux thèmes :
- il met en péril la vie d'innocents (comprenez : d'amis des États-Unis): Assange au nom faussement prédestiné n'annonce aucune bonne nouvelle ; il livre des malheureux aux forces du mal.
- la dictature de la transparence est aussi dangereuse que la dissimulation typique des régimes totalitaires, ou plutôt, l'une rejoint l'autre. Accusation corollaire : Assange ne s'applique pas à lui-même les principes de vérification des sources et de refus du secret qu'il exige des autres.

Le premier point un argument de fait sur lequel nous ne possédons pas de compétence particulière. Le second argument,moral et politique, est vrai,mais terriblement général. Et surtout, rien de tout cela ne nous explique l'ampleur du phénomène. Ni l'incroyable contraste entre le résultat et les moyens des acteurs (ainsi, si l'informateur de Wikileaks est bien l'analyste militaire que l'on soupçonne, avec sa bonne tête ronde qui lui aurait permis de jouer dans "Happy Days", on aura du mal à croire que ce lutin ait pu ainsi ébranler l'Empire).

Est-ce le fond de l'affaire qui est si dramatique ?
Tous les commentateurs ou presque sont d'accord,pour dire que chacune des "révélations" mériterait au mieux quelques lignes si elle sortait isolement (du moins en se référant à celles qui nous ont été présentėes par les journaux qui en ont eu la primeur,car l'auteur de ces lignes n'a guère eu le loisir de lire les 250.000 dépêches, qui ne sont d'ailleurs pas vraiment disponibles pour le moment).

Ceci est d'autant plus vrai que
a) les dépêches ne sont pas classées "top secret" ; elles ne racontent pas (contrairement aux "papiers du Pentagone" révélés à la presse en 1971) de sulfureux complots de l'administration US, d'énormes manipulations de l'opinion publique (rien de comparable,par exemple, à "l'invention" des Armes de Destruction Massive en Irak).

b) ces documents reflètent des opinions de diplomates. Ils pensent que Khadafi aime les infirmières à grosse poitrine, que Nicolas Sarkozy est coléreux ou que Pékin ne soutiendrait pas son allie nord-coréen en cas de nécessité. Ce sont,la plupart du temps,ou des jugements, ou des ouï-dire. Comme les documents sur l'Irak ou l'Afghanistan reflétaient davantage des constats faits sur le terrain par des soldats - et dont l'ensemble donne une tout autre idée de la guerre que la version officielle. Le plus scandaleux dans les révélations récentes de Wikileak est sans doute d'apprendre que les diplomates américains (si cela est vérifié, bien sûr), ne se conduisent pas exactement en gentlemen diplômés d'Harvard, mais plutôt en indicateurs et argousins, en notant des numéros de cartes de crédit ou en recueillant des échantillons génétiques.

Alors, pourquoi toute cette affaire est-elle devenue aussi énorme ? Il nous semble que l'on peut tenter d'en résumer provisoirement les enseignements :

- Obama, l'homme du soft power, l'homme qui allait permettre à nouveau à l'Amérique de retrouver sa vertu et l'amour du reste du monde, est puni par le principe de transparence qu'il a tant prôné et par cette liberté d'expression sur Internet en qui il fondait tant d'espoirs. Si la même chose s'était produite sous le règne de Bush, l'indignation anti Wikileaks serait-elle si unanime ?

- Tout cela suppose la rencontre d'une technologie qui permet de diffuser à la planète une énorme quantité de données, sans qu'aucune censure étatique y puisse rien, et d'une certaine culture. Celle du David un peu Hacker, un peu Tintin, un peu chevalier blanc contre le Système. Celle du citoyen prompt à exiger de tout savoir et de tout contrôler, mais sans exercer la responsabilité qui incombe à un parti politique : risquer un jour d'exercer le pouvoir, ou au moins devoir dire ce qu'il faudrait faire.

- Les contre-pouvoirs triomphent, ce que nous avons ailleurs nommé les Organisations Matérialisées d'Influence, ONG,lobbies, medias "citoyens", associations dites de la société civile - avec leur perpétuelle demande de contrôle de la base sur le sommet, de moralité des moyens de puissance et le soupçon qu'elles portent sur tout pouvoir. La faculté de surveiller, de juger, d'interpeller le politique l'emporte sur le principe d'autorité. Les juges auto-proclamés (personne n'a élu Mr. Assange) gagnent ainsi un pouvoir d'un nouveau genre, celui de révéler et de capter l'attention,de faire le débat et de déterminer ce que les anglo-saxons appelleraient l'agenda, un pouvoir médiatique, culturel et para-moral, qui prospère au détriment des anciens pouvoirs, politiques et économiques.

- Trop de secret tue le secret. À commencer par le plus éminent, le secret d'État. Ce secret se décompose lui-même en secret technique des moyens dont dispose le souverain,secret stratégique de ce qu'il sait réellement sur les autres acteurs (et éventuellement sur ses propres citoyens, et enfin secret défensif de ce qu'il fait en réalité et qui pourrait donner lieu à mise en cause auprès de l'opinion. Ces trois secrets ont été violés. Ils ne l'ont pas été seulement parce que les gens de Wikileaks et leurs informateurs sont malins, ou parce qu'Internet facilite les choses. Ni parce que le services de renseignement Us n'auraient guère fait de progrès depuis le onze septembre. Ils l'ont été parce que le secret prolifère, sous forme de millions de documents classifiés, mais aussi de millions de gens autorisés, gestion oblige, à accéder au moins à une partie du méga-secret généralisé. Un tel système engendre des dysfonctionnements, exactement comme le système de cryptologie numérique de la finance engendre des cas Kerviel.

- Mc Luhan avait raison : medium is message. Autrement dit, ce qui compte est moins le contenu de ce que révèle Wikileaks que la synergie entre une technologie numérique et une culture (celle des whistle blowers et des réseaux sociaux). Moins l'information révélée que le processus et son ampleur par effet de démultiplication. Moins ce qui s'est dit cette fois, que le fait que cela puisse se répéter demain.

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