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Feuilleton Wikielaks : Assange libéré et réincaréré
Une anthologie remise à jour








Une figure charismatique et ambiguë, Julian Assange, une petite communauté d'activistes parfois agités de dissensions, une réseau technique astucieux de sites miroirs et autres dispositifs de sauvegarde pour échapper aux juridictions, et la première puissance du monde semble impuissante.

Impuissante, pour le moins, à réagir légalement et ouvertement, dans la transparence et contre l'arme de la transparence. Sans tomber dans la théorie du complot, on peut, en effet, soupçonner que le hasard n'explique pas seul les ennuis de Julian Assange : système de financement et de transfert de fonds interrompu, accusations judiciaires, perte d'adresse internet (par défaut de son fournisseur de nom de domaine), dissensions internes, chasses de pays en pays, abandon par ses fournisseurs d'accès, prison, menace sur sa vie..., sans oublier les accusations qui luis sont faites de mettre des vies en danger et d'instaurer une dictature de la transparence.

Nous laisserons le lecteur se former son jugement politique et moral sur les fuites, leur moralité, leurs limites, leur danger... Pour cela nous reproduisons ci-dessous le journal de cette crise tel qu'il est apparu sur le site http:/www.huyghe.fr



Qui nous semblent illustrer sept hypothèses, au risque évident d'être démentis demain par une Xème révélation sur les révélations.



1) Le contenu du secret, c'est le secret du contenu.

Tout le monde s'accorde, au moins dans les milieux au courant de ce qui se publie en géopolitique, pour dire qu'il n'y a aucune révélation bouleversante dans ce que publie Wikileaks. Que ce soit pour les documents militaires (qui ne savait qu'il y avait plus de dommages civils collatéraux en Irak ou Afghanistan que ne le disait le discours officiel ?) ou pour les milliers de câbles diplomatiques publiés à ce jour. Les sentiments supposés des Saoudiens à l'égard de l'Iran ou l'opinion de tel diplomate sur la vie sexuelle de Mr. Berlusconi n'ont sans doute pas surpris les intéressés. Mais qu'il soit dit que cela a été dit, et dans certains termes, voilà qui change tout. Et l'énorme volume des révélations, et les pratiques qu'elles traduisent chez les diplomates américains, et le contraste entre discours public et rapports confidentiels (confidentiels, pas top-secret), créent un incroyable effet de synergie entre les effets d'informations qui, isolément et rapportées par on-dit, mériteraient quelques lignes.



2) Trop de secret tue le secret. Le fait qu'il y ait aux USA des millions de documents classés secrets, et partant des centaines de milliers de gens plus ou moins accrédités pour les exploiter, plus le fait que tout cela ne soit souvent protégé que par un simple code engendre forcément des effets "à la Kerviel" : un jour quelqu'un abuse du code et le scandale éclate.



3) Trop de données revivifient le commentaire. Si Wikileaks pratique le "journalisme de données" qui consiste à mettre en ligne d'énormes quantités de documents bruts, cette masse numérique serait incompréhensible sans le travail d'équipes entières de journalistes de la presse "traditionnelle", celle qui synthétise, sélectionne et commente. En fait nous ne connaissons la plus grande partie de la manne numérique que par le filtre des anciens médias qui trouvent là une sorte de vengeance.



4) Le droit de savoir repose sur l'impossibilité de cacher.

 Ce sont des dispositifs technologiques qui permettent à un seul individu de recueillir des données et de les rendre accessibles en ligne à des millions de visiteurs potentiels. Même lorsque les données en question sont des photographies très intimes comme celles des gardiens sadiques de la prison d'Abou Graibh qui se sont retrouvées sur la Toile et ont indigné le monde arabe. Des dispositifs techniques de duplication, propagation, transfert, etc.  font qu'il est impossible de censurer les documents et des les rapatrier. Du coup, le politique semble impuissant.



5) Le technologique l'emporte sur le politique

C'est le corollaire de ce qui précède : même l'État américain, souverain sur son territoire, ne contrôle pas les flux d'information qui parcourent la planète.



6) Le software menace le softpower. Obama, l'homme qui devait rétablir l'innocence perdue des USA, l'homme de l'image, de la communication, des nouvelles technologies, Obama qui incarnait à lui seul le soft power américain et la séduction planétaire de son modèle et de sa culture, joue ici le rôle du censeur et du défenseur du secret d'État. Qui plus est, il est confronté à ces réseaux et technologies dont Hillary Cliton et quelques autres célébraient, il n'y a pas si longtemps, la puissance libératrice. Internet devait permettre à tous les dissidents de s'exprimer et dynamiter la structure hiérarchique des pays autoritaires fonctionnant à la dissimulation, à la censure, etc. Tout ceci est devenu un peu ironique. Et ce sont souvent ceux qui prêchent la société de la communication ou la critique citoyenne avec le plus d'éclat, notamment des médias souvent peu soucieux du secret de l'instruction, qui sont les premiers à dénoncer la tyrannie de la transparence quand elle est exercée par une bande incontrôlable.



7) L'idéologie de la révolte apolitique est un phénomène politique. Assange n'est pas un anarchiste au sens classique (quelqu'un qui veut remplacer l'État par la libre association des producteurs et citoyens). Il est, de son propre aveu, persuadé que tout pouvoir d'État tend à chercher son propre accroissement, donc à tromper la confiance des citoyens, donc à comploter pour les tromper, donc à communiquer et classer l'information pour comploter, donc à être vulnérable face à ceux qui s'en prennent à ses systèmes d'information pour l'empêcher de comploter.

La divulgation d'information n'a pour l' hacker qu'un seul but : affaiblir le projet liberticide au nom de la liberté individuelle. C'est une résistance sans utopie ou sans autre programme que de résister. Or cette idéologie - simpliste et paranoïaque, jugeront certains - est extrêmement attirante surtout pour des milieux ou des générations qui ont vécu dans la culture numérique. Sa mise en œuvre est matériellement facilitée et apporte des satisfactions narcissiques à ceux qui veulent ou voudront imiter les Robin des Bois des réseaux sociaux. Demain un, deux, trois, cent Wikileaks ? C'est possible : il y aura la motivation, les outils et la matière.






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