huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Colis piégés : Rome et Athènes
uFAI, bombes et "joie armée"


Les récents attentats contre des ambassades à Rome revendiqués par la Fédération Anarchiste Informelle, en écho de ceux d'Athènes ont remis à l'ordre du jour la question du terrorisme d'extrême gauche. Environ trente ans après la fin de l'euroterrorisme (globalement 1987: arrestation des chefs d'Action Directe et assassinat du général Giorgeri par une ultime scission des Brigades Rouges), et un siècle après la fin de la peur du "bandit anarchiste" (la bande à Bonnot prise en 1912), ...


Nous avions signalé ici même qu'une sorte de "tradition" de l'attentat révolutionnaire s'était maintenue en Grèce depuis les années 70 (l'organisation révolutionnaire du 17 novembre tuant environ une fois par an pendant un quart de siècle jusqu'en 2002) et rappelé une brève résurgence des "Nouvelles Brigades Rouges" après l'an 2000. Bien sûr, il suffit d'une poignée de radicaux décidés à déborder les Black Blocs et leur violence de rue, et d'un manuel du petit chimiste pour donner l'impression d'un bégaiement de l'Histoire.


Les responsables présumés des attentats d'Athènes n'ont été ni très efficaces, ni très longs à se faire prendre. Ceux de Rome (à supposer qu'il s'agisse d'un groupe différent) ne représentent sans doute qu'une phénomène groupusculaire à des années lumières de ce que fut le terrorisme d'extrême gauche en Italie (des centaines de victimes, des milliers de militants emprisonnés, et un cercle de sympathisant que certains estiment à cent mille personnes au moment du crescendo de la révolte, le "77" italien, les émeutes de cette année-là).


Il ne faut pas confondre les souris avec les lions, ni la supposée inspiration anarchiste des "FAI" (Fédération Anarchiste Informelle, mais ce qui veut aussi dire "Fai", "Fais !" en italien),qui revendiquent les colis piégés avec le marxisme de béton des brigadistes.


Ces restrictions étant faites, que nous apprennent les événements rapportés par la presse (à supposer bien entendu que nous ne soyons pas en présence d'une provocation policière agencée par le diabolique Berlusconi comme ne manquerons pas de le suggérer quelques subtils  analystes) :-


- Les nouveaux terroristes reprennent au moins une tradition :  celle de "dédier" un attentat à un martyr. Dans les années 70, il y avait des commandos  Raul Sendic, Juan Manot, Che Guevara, Reza Ray, el Wali Bayyid Sayed, respectivement un Uruguayen, un Basque, le célèbre Argentin, un Iranien et un Saharoui) en mémoire de révolutionnaires morts au combat. Cette fois, les attentats sont dédiés à Lambros Fountas (du grouper grec Lutte Révolutionnaire), au chilien Mauricio Morales (tué par sa propre bombe en 2009) et à des écoterroristes arrêtés en Suisse. 


- Le texte de revendication nous dit simplement qu'ils ont décidé de faire entendre leur voix "avec la parole et avec les actes", dans la plus pure tradition de la propagande par le fait.


- Il s'étaient déjà manifestés dès 1999 par des colis piégés en Italie sous le nom de Solidarité Internationale (pour l'anarchiste grec Nikos Matzotis, puis en 2003 en envoyant quelques bombes postales à des institutions européennes sans que la chose fasse grand bruit à l'époque. D'autres actions ont suivi .


- Sur le plan idéologique, leurs rares textes de l'époque ne témoignent pas d'une originalité remarquable :


dénonciation de l'Europe au service du capital, de la répression du mouvement social et des mécanismes bureaucratiques d'un système qui ne recherche que sa propre survie.


- Leur programme est également sans surprise : s'en prendre aux forces de répression, aux banques et aux prisons, aux tribunaux et aux casernes


- Plus intéressante peut-être leur autodéfinition qui les rattache visiblement à l'anarchisme dit "insurectionnel".


Celui-ci se caractérise par le recours permanent à la confrontation dans une perspective de réalisation ici et maintenant d'une rupture radicale qui est en même temps une affirmation des dominés.


Selon un schéma classique de cette mouvance, la violence contre l'ennemi de classe doit être forcément violente (sinon, elle ne ferait que renforcer le pouvoir de classe et le spectacle qui le soutient) et passer par un shcéma 1) attaque individuelle contre des responsables de la répression 2) attaques insurectionnelles par des minorités spécifiques 3) insurrection de masse 4) attaque révolutionnaire de masse.





On apprend en effet que la FAI  ne pas confondre avec  FAI-Federazione autotrasportatori italiani, ni FAI-Federazione Anarchica Italiana ) est une alliance de groupes "horizontaux" sans hiérarchie ni appareil central (Cooperativa Artigiana Fuoco e Affini (occasionalmente spettacolare), Brigata 20 luglio, CCCCCC, Cellule contro il Capitale, il Carcere, i suoi Carcerieri e le sue Celle, F.A.I./Solidarietà internazionale...). Elle se veut "informelle" par refus des conceptions avant-gardistes (minorités éclairées représentant le prolétariat de type marxiste traditionnel) et des structures hiérarchiques.


Il s'agit donc d'une méthode de lutte "en essaims" ou des groupes autonomes et autogérés se rejoignent le temps de l'action et pensent n'offrir ainsi aucune prise ni à la répression (forcément limitée à une partie du réseau), ni à la reproduction  la structure de ce que l'on combat et d'un quelconque système de domination.


 


Plus intéressant, sans doute, la référence évoquée par Le Monde à Alfredo Bonanno, né en 1937, théoricien et praticien de l'insurrection et de l'illégalisme. Habitué des prisons (et très prolixe sur la "question carcérale"),  très lié à la Grèce, il a été arrêté l'année dernière avec l'anarchiste grec Chirstos Stagiropoulos à Trikala en Grèce pour une tentative de hold up (à 73 ans !), mais finalement libéré en novembre 2010 en raison de son grand âge et après une campagne de solidarité dans les milieux anarchistes.


Bonanno reprend toute une thématique de la tradition anarchiste : refus de l'organisation verticale, confiance dans les pouvoirs de la révolte spontanée et de l'auto-organisation des exploités, reprise individuelle, sabotage et refus du travail, apologie de la lutte armée, radicalisme destiné à déborder sur leur gauche tous les fonctionnaires de la révolution.


Le texte le plus célèbre de Bonanno date pourtant de 1977 et lui a valu une condamnation à 18 mois de prison (en une époque où il fallait en faire beaucoup pour que vos textes vous envoient sous les verrous) : "La joie armée". Tout récemment republié par les éditions Entremonde, ce texte, qui, à l'époque apparaissait comme une critique maximaliste des Brigades Rouges, bureaucrates élitistes de la violence, est effectivement un de textes les plus radicaux sur la question, puisque la lutte armée devient sous la plume du grand-père de l'insurrection une sorte de fin en soi. La violence politique partout et à tout moment porte sa justification en soi : elle libère celui qui la pratique, dissipe les illusions du "spectacle" et stimule la créativité de ceux qui veulent dépasser le stade de la simple négativité et du ressentiment.


Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire les premières lignes de ce texte. Elles sont consacrées à la "jambisation" (le fait de tirer dans les rotules de quelqu'un pour qu'il boîte le restant de sa vie) de quelques journalistes par les Brigades Rouges :


"Mais pourquoi ces foutus jeunes ont-ils tiré dans les jambes de Montanelli (directeur d'un quotidien) ? N'aurait-il pas été mieux de lui tirer dans la bouche ? Bien sûr que ça aurait été mieux. Mais ça aurait été aussi plus grave. Plus vindicatif et plus sombre. Estropier une bête comme celle-là peut aussi avoir un côté plus profond ou plus significatif; au-delà de la vengeance, de la punition pour sa responsabilité en tant que fasciste et valet des patrons. L'estropier signifie l'obliger à boiter, l'obliger à se souvenir. Par contre, ça aurait été un divertissement plus agréable de lui tirer dans la gueule avec le cerveau qui lui sort par les yeux."L'ombre de Bonanno inspirateur d'une mouvance anarchiste "méditerranéenne" (Grèce, Italie, mais aussi Espagne) était déjà évoquée au moment des attentats d'Athènes en novembre. Ce n'est certainement pas une preuve d'influence, et moins encore de culpabilité, mais une fois de plus, la question des pouvoirs de l'écrit et des inspirateurs (les "mauvais maîtres" disaient les Italien à l'époque de Toni Negri) va à nouveau se retrouver au centre du débat. 


 



 

 Imprimer cette page