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Chine contre Google dans le cyberespace
Empire et multinationales à l'ère numérique

"Vous ne pouvez pas avoir 500 millions d'amis sans vous faire quelques ennemis", tel est le slogan du film critique consacré au fondateur de Facebook, Marc Zukerberg. Si l'on consacre un jour un film à Larry Page et Sergey Brin, les deux génies qui ont lancé Google depuis un garage loué en sortant de Stanford, que dira-t-on ? Ce pourrait être "Vous ne pouvez pas diriger l'attention de millions de gens sans rencontrer quelques adversaires". Ou "Vous ne pouvez pas être la plus grande compagnie de monde sans vous heurter au plus vieil empire de la Terre".




Des frontières dans le cyberespace



À propos de slogan, celui de Google Inc est "Don't be evil", ne soyez pas mauvais. Cette idée figure dans le code éthique de la compagnie dans son point 6 sous une forme plus nuancée "Vous pouvez faire de l'argent sans faire le mal". Cet impératif n'est pas facile à appliquer sans soulever quelques contestations : l'histoire de la compagnie est émaillée de mises en cause pour des propos injurieux censurés ou pas, d'affaires de données personnelles conservées ou non, ou d'histoires de sites faisant l'apologie du racisme et qui auraient été rendus accessibles ou inaccessibles. Mais le conflit entre Google et la Chine n'a rien à voir avoir avec ces affaires de citoyens mécontents ou de libertés privées : il s'agit d'une question géopolitique.

On peut l'énoncer ainsi : un État peut-il contrôler son cyberespace ? Contrairement à ce qui est dit depuis des décennies, et à rebours de ce qui a formé l'utopie d'Internet (un forum planétaire où tout le monde pourrait s'exprimer, un monde stimulé par le partage de la connaissance, la fin de tous les monopoles de l'information et de toutes les censures) des rapports de souveraineté peuvent-ils s'imposer sur la Toile ? peut on exercer violence, censure et coercition dans l'étrange univers dématérialisé des électrons circulant par tous les vecteurs ou dans l'hypermonde  où toutes les informations se renvoient les unes aux autres par l'infini réseau des liens ? Nous pensons que la réponse est oui est que la politique numérique chinoise vient de le démontrer.

 Elle en témoigne par sa production intellectuelle stratégique (qui fait une large place à l'offensive cybernétique), par son organisation militaire et policière (un des objectifs de sécurité est d'assurer la protection de ses structures informationnelles), par sa législation sur les contenus numériques, par sa capacité de recevoir, par exemple pendant les derniers jeux olympiques, des dizaines de milliers de visiteurs dotés de smartphones et d'ordinateurs et cela sans rien perdre de ses capacités de contrôle sur l'information circulant sur son territoire. La Chine peut, tout à la fois, avoir la première population d'internautes du monde et en maintenir au minimum leur capacité d'accéder à des sites ou des réseaux qu'elle juge subversifs.

Au fait, comment fait-on pour contrôler Internet ? Les électrons et les bits électroniques étant par définition difficile à arrêter, il faut agir là où les hommes sont devant des machines et où là où les "paquets" d'information circulant se retrouvent dans des ordinateurs auxquels vous pouvez avoir accès. D'où des dispositions destinées à surveiller l'accès aux ordinateurs dans les lieux publics (qui a navigué où), des obligations de déclaration permettant de connaître l'identité réelle des créateurs de sites, le développement des techniques de "traçabilité" pour suivre les internautes, une présence chez les fournisseurs d'accès (par les ordinateurs desquels transitent les messages et demandes d'accès à de adresses sur Internet) pour pratiquer d'éventuelles interceptions ou coupures, le tout sur fond de lois réprimant la pornographie, la subversion, etc.

Mais cela, tous les pays que "Reporters sans frontière" classe comme les "ennemis d'Internet" savent le faire. La spécificité chinoise se manifeste peut-être dans l'usage de ce que nous appellerions des stratégies de "submersion" : noyer les mauvais messages sous les bons. Et pour cela, employer - à très bas prix - des milliers d'internautes qui passent leur journée à répandre des discours patriotiques sur les forums de discussion. Ou, peut-être, manier en sous-main des groupes hackers, qui s'attaqueront par virus interposés aux ennemis de l'État.

Mais toutes ces méthodes, dont la Chine n'a certainement pas le monopole sont en comme "orientées vers le passé" et ne permettent que de sanctionner après-coup. Quelqu'un a voulu lancer ce que vous considérez comme une propagande dangereuse ; vous cherchez à le punir ou à le faire taire, une fois son existence est avérée et l'auteur repéré. Certes la menace peut dissuader ceux qui seraient tentés de s'exprimer dans le mauvais sens, surtout s'ils se savent repérables.

Bien sûr, il existe des techniques dites d'anonymisation, certaines fort sophistiquées, destinées à ne pas laisser de traces numériques, mais elles sont sophistiquées : peu de gens les connaissent ou ont la constance d'y faire toujours appel.




La catalogue de Babel

 

Tout cela laisse subsister le problème majeur d'Internet celui de la disponibilité des futurs contenus. On a assez répété que tout est quelque part sur Internet et la Toile est fréquemment comparée à la bibliothèque de Babel dans la nouvelle de Borgès : une bibliothèque regroupant tous les livres que les lettres de l'alphabet pourraient potentiellement composer. Le problème est, évidemment, de comprendre le mode de rangement des ouvrages et d'en dresser l'infini catalogue, si l'on espère y trouver quoi que ce soit de significatif.

Sur Internet, si un tel catalogue raisonné absolu ne peut exister, il existe d'autres modes d'accès à l'information. Globalement, ils sont de deux ordres. Soit un être humain vous l'indique : par exemple il vous communique une adresse où trouver ces contenus, ou il crée un lien vers eux dans un site qu'il publie ou encore il participe à un site de partage, à un forum, à un réseau social où vous savez qu'il y a des chances de trouver ce type de contenus (ou des gens susceptibles de tenir tel type de discours). Soit une machine se charge de répondre à votre question, pour ne pas dire qu'elle interprète votre désir. Sur le Web tous les internautes sont égaux, mais certainement pas toutes les informations. Leur disponibilité mesurée à la probabilité concrète de les repérer dépend de la façon dont elles sont recommandées ou répertoriées par des hommes ou des machines.

Et revoilà Google : outre qu'elle fournit quelques services de courrier, de blog, etc aux être humains que nous avons mentionnés, la compagnie possède un trésor inestimable : son algorithme. Le moteur de recherche explore des milliards de pages sur le Web, les classe et les interprète. Lorsque vous tapez des mots clés, il vous propose des dizaines de milliers de réponses dans un certain ordre censé en refléter la pertinence décroissante. L'algorithme de Google qui permet cette opération - qui équivaut répondre à la question " Si je cherche des informations (ou des images, ou des vidéo...) sur tel sujet où puis-je les trouver ?".

Le système repose très largement sur les liens pointant vers un site. Google adopte grosso modo la règle : si beaucoup de gens qui s'intéressent à X ont été voir en Y ou l'ont signalé, cela sera peut-être bon aussi pour vous. La hiérarchie (le fameux "Google rank"), ordre suivant laquelle se classent les réponses à des demandes par mots clés, représente une forme de pouvoir à la fois immense et inédit : déterminer lesquels parmi des millions de messages exprimés auront une chance réelle de trouver un récepteur. Donc décider sinon ce que penseront, du moins à quoi penseront et suivant quelles grilles disponibles, un nombre encore plus considérable de millions d'utilisateurs.

Bien sûr, Google a des concurrents (par exemple Bing qui effectue une montée spectaculaire aux USA), mais il prédomine sur la scène mondiale et pour l'immense majorité des internautes ce qui n'existe pas pour Google (ou ce qui est exclu des premières pages de son classement) n'existe pas. Autrefois un philosophe disait qu'être, c'est être perçu (essere est percepi), aujourd'hui, c'est être indexé, googelisé, tweeté.. Ajoutez le problème très spécifique que pose la langue chinoise (ou si l'on préfère le fait que les millions d'internautes chinois ne parlent guère anglais), plus l'évidence qu'il s'agit d'un marché incroyablement prometteur et vous avez les données stratégiques.



Premier épisode, premier scandale. En 2006, l'opinion découvre que Yahoo, Msn ou Google, censurent leurs versions chinoises. Selon l'exemple souvent cité à l'époque, si, en Chine, un internaute tapait "place Tien an Men", il n'avait guère de chances de tomber sur des photos des événements dramatiques liés à la révolte des étudiants de 1989 (et moins encore à des textes). En fait, les autorités chinoises imposaient à leurs contactants occidentaux désireux de profiter de l'Eldorado numérique chinois, de "brider" leurs moteurs de telle façon qu'ils ne fournissent pas certaines réponses à certaines demandes. Ils empêchaient ainsi la population de rechercher hors de ses frontières ce qu'elle n'apprenait pas en Chine même. Pendant que se développait un moteur proprement chinois Baïdu, évidemment très respectueux des lois locales, des routeurs repéraient les mots interdits et la technologie fournissait des moyens de repérer les cyberdissidents. À l'époque Reporters sans Frontières rappelait que 49 d'entre eux avaient été repérés et emprisonnés, ce qui est peu à l'échelle de la Chine mais constituait un message fort. En 2006, Google embarrassé avait plaidé qu'il fallait parfois accepter de petits maux (des concessions sur la censure) pour aider à l'épanouissement d'un grand bien (que la Chine ait enfin accès à Internet). L'affaire en était restée là.




Multinationale contre superpuissance



 Janvier 2010 : second épisode. Et cette fois, c'est Google qui mène l'offensive. La méga-entreprise menace la superpuissance de se retirer de Chine. Il est assez surprenant de voir une multinationale menacer un État sinon de sanctions sinon diplomatiques, au moins techniques et économiques ; il ne l'est pas moins de voir ladite société accuser le pays de cyberattaques et de viol de sa propriété intellectuelle.

Ici, le dossier est moins clair. Il semble y avoir eu coïncidence de deux "vagues" cybernétiques visant à pénétrer des systèmes occidentaux (apparemment pour prélever des informations et non pour les détruire). La première techniquement sophistiquée aurait touché des sociétés US comme Adobe, Northrop Grumman et Dow Chemical, ce qui ressemble à de l'espionnage économique classique. La seconde avait violé le secret de Googlemail (le système de courrier électronique de cette compagnie) et en particulier aurait permis à ses responsables de pénétrer sur les adresses internet de partisans du Dalaï Lama (parmi des dizaines d'autres). Que ces deux vagues aient eu un lien, que leur cible principale soit vraiment Google et qu'elles aient visé très spécifiquement des partisans des droits de l'homme, rien de cela n'a jamais été prouvé.

Pas plus que la culpabilité de la Chine. Certes, la recherche de l'origine des attaques (les fameuses adresses IP) menait vers la Chine continentale ; cela ne prouvait pas formellement l'implication des autorités locales. L'existence bien connue de réseaux de pirates électroniques en Chine, notamment le réseau Ghostnet, ne saurait servir de preuve (même si l'on peut présumer par raisonnement que dans un pays aussi surveillé, des pirates amateurs ne pourraient exercer sans la bienveillance intéressée de la police). Un peu plus tard, la piste électronique mena vers des instituts d'informatique chinois, cela ne démontrait  pas pour autant que ce n'étaient pas étudiants qui étaient à l'origine de toute cette affaire.

Nous rencontrons ici des problèmes classiques en cas de cyberattaque (comme celle qu'a subie l'Estonie en 2007 et celle qui a frappé plusieurs pays dont l'Iran en 2010 avec le virus Stuxnet)  : non traçabilité des attaques, risque d'être victimes de "faux drapeaux", c'est-à-dire de la ruse de pirates informatiques utilisant à distance des ordinateurs d'un autre pays pour les faire accuser, impossibilité, quand bien les ordinateurs sources sont situés sur le territoire d'un pays, d'incriminer ses autorités, et même difficulté de comprendre l'objectif de l'attaque (qui a pu atteindre d'autres machines que celles visées initialement, dont certains résultats n'ont peut-être pas été reconnus publiquement, etc..), incapacité de savoir si l'on est en présence d'un acteur privé ou public. Bref, tout reste dans le domaine du soupçon et de l'indémontrable

En dépit de ces ambiguïtés, Google campe sur ses positions morales au risque de perdre le marché chinois (les mauvaises langues font remarquer que ledit marché de 300 millions de dollars est presque une paille pour la compagnie dont le chiffre d'affaires est de 24 milliards de dollars, et qu'en Chine, Google est très largement dominé par le moteur local Baïdu).

Presque simultanément,, le 21 janvier 2010, Hillary Clinton prononce un important discours où sans prononcer le nom de la Chine, elle annonce un soutien des USA à tous les cyberdissidents, fait un vibrant éloge de la défense des libertés sur la Toile et lance ce que certains nomment déjà une "cyberguerre froide".  Discours, qui n'a, du reste, guère eu de prolongements depuis.

Après quelques temps Google entame des négociations. Sans se retirer à proprement parler de Chine, la compagnie décide à partir de Mars de rediriger automatiquement les demandes en chinois adressées à son moteur de Chine continentale vers celui de Hong Kong, non censuré, lui.. Mais, comme, fin juin Google doit demander le renouvellement de sa licence en Chine (licence Internet Content Provider), il décide piteusement de cesser de renvoyer vers le moteur de Hong Kong.

Le 9 juillet, la société obtient le renouvellement de sa licence d'exploitation, et se conforme à la législation chinoise. Fin de la pièce.




Qui a gagné la bataille numérique ?



En d'autres termes, retour à la situation antérieure : Google.cn continue d'exister et d'être filtré à la demande des autorités. Depuis, Google est devenu singulièrement discret sur le sujet, tandis que les imitatives chinoises pour le concurrencer se multiplient.

Ainsi on apprend le 25 Octobre de cette année l'apparition d'un service de cartographie en ligne "Map World" qui a visiblement pour vocation de remplacer le célèbre Google Earth qui ne fournissait qu'une imagerie de qualité moyenne pour la géographie de la Chine. La politique n'est jamais absente. Voire de petits détails qui provoquent les protestations de l'ambassadeur du Japon : sur Map World (contrairement à Google Earth), certains îlots revendiqués par le Japon, la Chine et Formose ne sont connus que sous leur nom chinois.

Et les chiffres continuent de tomber. Au moment où nous écrivons, fin octobre 2010, Baïdu domine très largement (à 74%) le marché chinois estimé maintenant à 420 millions d'internautes, n'en laissant qu'un quart à Google, situation absolument unique sur la planète où Google prédomine partout. Cela permet accessoirement au patron de Baïdu, Monsieur Robin Li de devenir avec une fortune estimée à 7, 2 milliards de dollars le second homme le plus riche de Chine.

Parallèlement, le petit monde du e-business doit faire de plus en plus de place aux acteurs chinois. L'autre grand géant du Net, e-bay le site d'achats en ligne, est battu sur place par Alibaba, qui vaut 70 milliards de dollars en bourse. Du coup Alibaba commence à envisager de racheter Yahoo, l'ancien rival dépassé en son temps par Google. Tandis que l'internaute chinois est dans l'impossibilité d'accéder à Facebook, Daily motion ou Youtube.

Après les émeutes du Xinjiang ou au moment des l'anniversaire des événements de la place Tienanmen, Facebook et Twitter avaient été sporadiquement bloqués par les autorités. Elles désiraient éviter une dérive "à l'iranienne" : des opposants ou manifestants dont les micro-messages devenaient instantanément accessibles à la planète entière, et donc suivis par les médias occidentaux. Certes, les dissidents ayant de bonnes connaissances techniques peuvent contourner les obstacles, notamment en faisant appel à des réseaux virtuels privés, comme l'épouse du prix Nobel Liu Xiaobo. Mais c'est rare, difficile, et certainement pas de nature à fissurer la "muraille numérique" qui protège la Chine des cyberbarbares extérieurs.

Personne ne peut complètement annihiler les possibilités de la technique : ainsi les microblogs comme Sina fleurissent en Chine. Il devrait bientôt y en avoir 65 millions (certains disent 400 millions d'ici trois ans), ce qui peut relativiser les moyens de contrôle que le gouvernement déploie également dans ce qu'il est convenu d'appeler le Web 2.0

En conjuguant une vraie volonté politique, une indéniable habileté à jouer de la carotte et du bâton, et la synergie avec la performance économique, la Chine a démenti le mythe d'Internet "intrinsèquement libertaire", donc l'utopie des facilités de communication engendrant mécaniquement la liberté de communiquer. Ce n'est pas la Chine qui a gagné contre Google, c'est le politique qui l'a emporté sur le technologique. On a le droit de s'en désoler dans ce cas précis. Mais c'est une leçon de stratégie à méditer.




Note : Pour ne pas surcharger cet article de liens aux sites Internet qui nous ont servi de source ou aux textes que nous évoquons, nous avons regroupé à une adresse Internet unique nos articles antérieurs sous forme d'un document PDF téléchargeable : http://www.huyghe.fr/actu_836.htm.

 Le lecteur intéressé pourra ainsi cliquer directement sur des dizaines de liens et se forger son avis en allant directement aux sources. Par ailleurs, il peut également se référer aux livres :

"Cyberguerre et guerre de l'information" dirigé par Daniel Ventre (Lavoisier 2010) (D. Ventre, F. Chauvancy, E. Filliol, J. Enrotin, F.B. Huyghe)

"La Cyberguerre La guerre numérique a commencé" par Nicolas Arpagian (Vuibert 2009)

"Médias et communication en Chine Au delà des paradoxes"  par Dominique Colomb (L'Harmattan 2008)


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