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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Desert Storm : la guerre de la perception en 1991
Guerre du Golfe et guerres télévisées

Le 16 Janvier 1991, les USA déclenchaient l'opération Desert Storm contre l'Irak de Saddam, qui venait d'envahir le Koweit et que l'on soupçonnait de vouloir s'en prendre à l'Arabie saoudite.

Cette opération véritable début de la première guerre du Golfe (en fait la seconde, après l'abominable conflit Iran/Irak) fut non seulement une promenade militaire pour les Occidentaux (les troupes alliées n'avaient quasiment pas de pertes, sauf les malheureux qui étaient victimes du "fridendly fire" de leurs propres troupes) mais  c'était aussi la première guerre live diffusée en direct sur la planète entière par CNN. Le public en retenait (non sans raison) deux éléments principaux qui allaient se retrouver dans tous les conflits suivants :

- La présence de moyens d'information omniprésents et de médias en principe libres ne garantissait absolument pas que l'on soit moins victime de la propagande ou de la désinformation qu'en 14-18. C'étaient les fameux "médiamensonges du Golfe" : Saddam a la première armée du monde, il a déclenché une immense catastrophé écologique en répandant du pétrole dans le Golfe, il a des armes de destruction massive qui menacent la planète (et en tout cas Israël), les soldats irakiens débrachent les couveuses pour bébés dans les maternités de Koweit City, ils multiplient les crimes de guerre..)

- La guerre était devenue un spectacle géré par écrans interposés. Le pouvoir de CNN qui mettait en scène une guerre propre, sans morts, esthétiquement parfaite et moralement impeccable, comptait presque autant que celui de l'US Air Force dans la victoire.

 

. Mc Luhan diagnostiquait dans les années 60 que "la guerre à la télévision signifie la fin de la dichotomie entre le civil et le militaire. Le public participe maintenant à chacune des phases de la guerre et ses combats les plus importants sont livrés par le foyer américain lui-même." Mais en 199, les militaires, instruits par l'expérience du Vietnam, savent désormais qu’il ne faut laisser voir ni les morts qu’on fait, ni les morts qu’on subit. De tous les qualificatifs sur la guerre du Golfe, guerre vidéo, guerre sans images, guerre en direct, guerre-spectacle, guerre du mensonge, c’est encore celui de guerre sans victimes qui frappe le plus : les images servent aussi et surtout à oublier qui meurt. Qui a vu les 100.000 Irakiens vraisemblablement morts pendant Desert Storm ?

Règne désormais l’impératif de la preuve par l’image. Comme le note Baudrillard “ Les media font de la pub à la guerre, la guerre fait de la pub aux media, et la pub rivalise avec la guerre... Contrairement aux guerres antérieures, qui avaient un enjeu politique de conquête ou de domination, ce qui est en jeu dans celle-ci, c’est la guerre elle-même, son statut, son sens, son avenir. Elle serait tenue non d’avoir un sens, mais de faire la preuve de son existence"

 

Petit écran = petits hommes



La tendance naturelle de la télévision ce n’est pas le plan large, c’est le zoom. Elle nous rapproche des gens émotionnellement, parce qu’elle nous en rapproche optiquement. Avec elle apparaissent des individus, voire des visages, voire des regards fixés sur nous. Nous regardons des gens qui nous regardent. Ceci implique d’abord que les abstractions passent mal à la télévision. Un livre parle de la Constitution, une affiche montre le Prolétaire, un écran montre des gens. Les gens ne se réfutent pas ou ne se discutent pas : ils sont ou gentils ou méchants. La télévision encourage donc la personnalisation des événements, et tend à s’imaginer que les choses s’expliquent uniquement par des décisions de Milosevic ou Clinton et leur caractère. Tendance symétrique : chacun peut être témoin, voire martyr. Les larmes d’une mère ou la brutalité d’un flic valent démonstration. En vertu du principe d’exemplarité, dans la théologie cathodique, une idée illustre vaut ce que vaut l’histoire qui l’illustre.

L’image du plus faible est toujours la meilleure. La photogénie des cadavres remplace le génie de la guerre. Les zappeurs aiment la « souffrance à distance » et la coïncidence de l’impulsion compassionnelle avec la pression télévisuelle est frappante. À l’ère du show-charity-business, l’écran aide à sympathiser, littéralement à souffrir avec. Mais souffrir moralement et modérément, est une forme de supériorité propre à l’humanisme à télécommande. Cela favorise une classe d’intellectuels télégéniques, sautant de cause en cause comme de plateau en plateau, pour toujours redire l’horreur de la souffrance humaine et éveiller les consciences.

 

La souffrance, la présence, l’arrogance

Qu’est-ce qui passe mal ? L’emphatique, l’ampoulé, l’exalté, le pompeux bref l’excès dans l’expression des convictions. Et surtout l’agressivité : le téléspectateur ne déteste rien tant que la violence du verbe rompant la quiétude de l’image. L’énervé télévisuel a déjà perdu comme le savent depuis longtemps tous les candidats à un débat politique. Mc Luhan notait déjà en vertu du principe que la télévision, médium froid, rejette ceux qui « chauffent » trop que “Hitler aurait rapidement disparu si la télévision était apparue à une vaste échelle pendant son règne. Et eût-elle existé auparavant qu’il n’y aurait pas eu d’Hitler du tout.”. Nos démocraties softs n’ont fait que renforcer cette règle de la moindre aspérité. La télévision, medium de la séduction de proximité, a contribué à dépassionner, voire désidéologiser, les affrontements politiques. Du préau d’école au plateau de télévision, le leader est descendu d’un piédestal pour se montrer plus proche, plus sincère, plus capable d’écoute, plus semblable à nous, plus « sympa ». En temps de guerre, la leçon a été retenue : pas de pathos, pas de Patton ou de Bigeard, pas de grandes gueules, des techniciens. Le soudard qui se vantait d’en avoir envoyé un bon paquet au tapis doit être remplacé par le communicant qui salue d’une moue désolée tout dégât collatéral : sorry, technical casualties ! Avec les Malouines, la Somalie, le Golfe, l’art de faire la guerre est aussi devenu l’art de gérer les victimes et les images.

D’où le renversement de la valeur symbolique de la force et de la faiblesse, de la violence victorieuse et de la violence subie. Les stratégies médiatiques traduisent cette mutation qu’on nommera suivant le cas : crise de la violence légitime, refus que Léviathan prélève son impôt de sang, ou peut-être hypocrisie de la puissance qui ne se justifie que par le refus de la force. Le sort d'une guerre dépend de ce qui en est visible : des tracés de Scud et pas de dégâts collatéraux, des réfugiés ou des guerriers. Pour gagner, il s'agit moins de produire du faux que du présentable et du représentable. Moins d'inciter par des fictions exaltantes que d'émouvoir par l'agencement du réel. La guerre était l'art de faire beaucoup de morts, elle devient l'art de ne pas faire de victimes visibles et de filmer les bonnes victimes.

 

Toute guerre est mondiale



Mc Luhan disait aussi « Avec le prolongement du système nerveux central par la technologie électrique, même les armes rendent plus évident le fait de l’unité de la famille humaine. Parce qu’elle est une arme globale, l’information nous rappelle quotidiennement que la politique et l’histoire doivent désormais servir à concrétiser la fraternité humaine ».

La guerre devient ou trop planétaire ou trop locale et l’ennemi se dénationalise, s’identifiant à une entité abstraite (le fanatisme) ou à une particularité quasi folklorique (les haines “ethniques” de ces gens-là). Celui qui souffre est de nulle part et de partout, il est un fragment d’humanité, sans nationalité. Son malheur se produit à la fois ici et maintenant (c’est urgent, vous êtes concerné, nous répète-t-on) et de manière intemporelle (c’est toujours la Guerre, l’horreur, quelque part là-bas).

Et comme de surcroît, la télévision est un grand instrument à dépolitiser et à démontrer la “force des choses”, toutes les guerres deviennent égales, pareillement confondues dans la catégorie des catastrophes ou de l’éternelle folie des hommes.

Restera l’action humanitaire, toujours spectaculaire (parce qu’elle a un début, un déroulement, une fin, un enjeu concret) et participative (soit personnellement en envoyant des couvertures et du café au Sahel, soit par nos représentants interposés nous aurons « fait quelque chose », « refusé de rester les bras croisés devant une des grandes catastrophes du siècle »). C’est, suivant l’expression de Finkielkraut, « un engagement où l’on gagne à tous les coups ».

 

Du mortel au virtuel



Le militaire rend hommage à la puissance des médias. Ainsi : la doctrine française intègre désormais les opérations psychologiques de légitimation du conflit : c’est faire ce que le général Francart appelle « la guerre du sens ».

Au Pentagone, l’idée de vaincre par l’information est un quasi lieu commun qui donne lieu à force rodomontades. Pour le Général Glenn Otis "Le combattant qui l’emporte est celui qui gagne la campagne de l’information. Nous en avons fait la démonstration au monde : l’information est la clef de la guerre moderne –stratégiquement, opérationnellement, tactiquement et techniquement" Et, en écho, pour le Général Lawlord : "L’information est capable de rendre les soldats inutiles. Si, grâce à l’information nous pouvons amener un État à faire ce que nous voulons ou ne pas faire ce que nous ne voulons pas, nous n’avons plus besoin de forces armées, c’est vraiment révolutionnaire."

Désormais toute guerre sera de l'information.

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