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Tunisie et Web 2.0 : e-révolution ou accélérateur
Réseaux sociaux et révolte

Une semaine après la chute de ben Ali, il n'est plus question que de contagion dans le monde arabe. La révolution de jasmin va-t-elle toucher-t-elle l'Algérie, l'Égypte, la Syrie ? Quel sera le prochain régime à tomber ? Et certains de prophétiser la propagation de la liberté grâce aux nouvelles technologies et au Web 2.0. Dans cette version high-tech de la théorie des dominos, la e-révolution Internet dite aussi révolution Facebook joue un rôle central. Elle rend les régimes autoritaires hors d'état d'empêcher leur peuple de savoir et de se rassembler. Outils par excellence de dénonciation et de rassemblent les les technologies accèdent ainsi à la dignité d'acteurs de l'Histoire. Et les médias de célébrer la Tunisie. 2.0, le pays où les blogueurs révolutionnaires deviennent ministres,. Le Web reprend ainsi le rôle que tenait le passage de la conscience subjective du prolétariat à la conscience objective dans la théorie marxiste. Méfions nous de nos enthousiasmes Les réseaux sociaux libérateurs : c'est plus facile à comprendre et plus plaisant à expliquer sur un plateau de TV.


La thèse du déterminisme technologique (outils d'expression pour tous égale démocratisation politique) est à la fois simpliste et ancienne : elle sous-tendait le discours des années 90 sur le grand forum démocratique grâce aux autoroutes de l'information et aux Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, comme on disait alors.


Chacun comprend bien que le renversement par des foules arabes d'un régime haï sinon de façon spontanée, du moins sans obéir à un parti prédominant et bien organisé est un événement immense. Et qu'il ne se serait pas produit aussi facilement si les opposants en avaient été réduits aux tracts tirés dans des caves et aux appels de cabines téléphoniques (à cause de la police qui écoute les conversations). Cela dit, nous savons bien que pour faire une révolution, ils faut des foules qui affrontent la police, des vrais morts (une centaine en Tunisie, semblerait-il) et surtout un pouvoir usé, maladroit, ne sachant ni réprimer assez férocement, ni reculer assez habilement, et pour qui personne n'a vraiment envie de se battre. Par ailleurs, il ne faut pas faire l'impasse sur des facteurs fondamentaux comme l'attitude qu'a adopté l'armée, très vite rangée du côté de révoltés et luttant actuellement contre les restes des milices de ben Ali.


Des analystes plus pondérés (on se doute que nous nous rangeons dans leur camp) considèrent seulement les technologies comme simples accélérateurs ou multiplicateurs de révoltes produites par bien d'autres facteurs déterminants, économiques, sociaux, moraux, démographiques... Surtout, il semble important de ne pas céder aux prophétisme de bazar et au mcluhanisme cheap (cinquante ans après !). Méfions nous des prédictions à chaud.


En attendant d'avoir le recul suffisant pour des analyses vraiment documentées, quelques remarques en vrac (et au conditionnel) :


-La Tunisie - où, d'après certaines estimations, 20% de la population est sur Facebook et où Internet joue un rôle plus important que la presse quotidienne -resterait quand même particulièrement tournée vers le Web


- La Tunisie n'est pas une île : une pays arabophone où l'on peut recevoir des télévisions étrangères en arabe, consulter des sites en arabe d'autres pays, avoir accès à la presse des pays voisins n'est pas coupé de l'information, en dépit de tous les efforts de son gouvernement et de son contrôle sur les médias nationaux.


- L'interaction entre Web 2.0 et médias classiques a, comme toujours, été constante.


- L'appellation Web 2.0 recouvre ici divers instruments qui ont joué des rôles différents.


Ainsi Wikikeaksce a eu une place marginale mais pas nulle dans les événements surtout au début ; Rappelons que les révélations produites par le site de whistleblowing et vite baptisée "Tunileaks" ont confirmé et entretenu l'indignation contre le système ben Ali (à l'égard duquel la population n'avait, il est vrai, aucune illusion).


Les sites "classiques" d'information, dont le très important site d'al Jazeera, le plus consulté dans le monde arabe ont contribué à diffuser l'information. Nawaat.org semble aussi avoir joué un rôle fédérateur.


Les blogs ont, évidemment, été une référence pour beaucoup. Ils ont fait émerger des porte-paroles réprimés, des figures auxquelles s'identifiaient les protestataires.


Le collectif international de "hackers résistants" Anonymous a apporté sa touche personnelle en lançant l'opération Tunisia : une attaque contre les sites officiels et contre la censure (surnommée là-bas Ammar) par des cyberattaques, des dénis d'accès, etc. Autrement dit, ils appliquent le principe de Julien Assange : si vous voulez combattre un Pouvoir qui complote contre les citoyens et contre le Bien Commun, attaquez vous à son point faible. C'est son réseau de communication qui lui est indispensable pour se coordonner et mentir au peuple. Par ailleurs, des groupes comme Anonymous ont fourni de l'assistance technique aux protestataires. Dans la lutte avec le pouvoir, la lutte pour la compétence technique compte beaucup (comme anonymiser ses connexions, comment contourner les défenses des sites officiels, comment accéder à des sites interdits, comment réagir aux tentatives de coupure de sites ou d'accès par la police...).


De manière plus sophistiquée, des cyberdissidents ont fourni à leurs amis des outils bien plus sophistiqués (comme des VPN, des réseaux de communication sécurisés).


Twitter a joué un rôle dans la diffusion très rapide de messages, forcément très courts ; couplé au téléphone (le terminal, en l'occurrence, le GSM, joue un rôle crucial), Twitter est par excellence l'instrument pour déborder la police, se regrouper très vite, lancer des nouvelles en quelques secondes, etc.. Et on a vu lors de la tentative de "révolution verte" en Iran qu'il permet aussi de diffuser des nouvelles à l'intention des médias étrangers.


Mais, de l'avis général, c'est Facebook qui a joué le rôle principal dans cette affaire. Facebook n'est pas seulement un vecteur narcissique de présentation de soi, c'est tout un système de relation à autrui, de formation de communautés, de communication, etc. Facebook a joué un rôle de forum pour une raison très simple : les réseaux préexistaient au contenu. De plus, Facebook offrait toutes les fonctions nécessaires :


°circulation instantanée des messages, beaucoup plus vite que ne pouvait réagir la police ou le pouvoir, donc propagation instantanées des instructions (où se retrouver, que faire..), mais aussi des indignations (une opinion publique se formait ainsi en quelques minutes en réaction au discours standardisé des médias "classiques" à la botte et décrédibilisés),


°développement des réseaux déjà existants (facilité de rejoindre de nouveaux groupes qui connaissaient une progression géométrique). Les fonctions de filtre de Facebook qui permettent de créer un espace sélectif semi-privé de relative confiance ont joué un rôle aussi


° Facebook, avec les photos et vidéos, c'est aussi l'incarnation des émotions. La victime trouve un visage, l'injustice ou la brutalité une incarnation qui parle immédiatement à tous et soulève les mêmes affects.


° L'effet d'amplification hors frontières est également incontestable : qu'il s'agisse d'obliger les médias arabophones ou francophones à refléter le mouvement ou de contacter l'importante diaspora tunisienne hors frontières.


° couplé à des réseaux humains et au bouche-à-bouche, Facebook permet à des courants d'attention de se porter vers le même lieu (numérique), il sert de référence commune, il constitue à proprement parler l'opinion nouvelle.


° dernier élément : Facebook dont une bonne partie de la population avait une bonne pratique a été un outil relativement sûr : il était facile, avec un peu de pratique, de prendre un pseudonyme, de se connecter anonymement, de rencontrer de nouveaux "amis" ayant les mêmes opinions, de déjouer les pièges de la police vite débordée... Des facteurs secondaires, comme par exemple le fait que les logiciels de censure, chargés de repérer les mots dangereux et les échanges subversifs, fonctionnent assez mal en arabe.


Ajoutons que les services de ben Ali (qui avaient lui-même un compte Facbook avec 273.000 "amis") n'ont pas été totalement stupides : repérage des cyberdissidents, censure des comptes gratuits, surveillance des fournisseurs d'accès, arrestation de dizaines de blogueurs, cyberattaques contre des sites contestataires, interventions sous de fausses identités, pollution des discussions...


Reste que les partisans de ben Ali ont perdu très vite cette bataille là et qu'ils ont été rapidement débordés. La vitesse, nous l'avons signalé plusieurs fois dans cet article, est un des facteurs décisifs dans un conflit dans l'espace informationnel.


De là à élargir le schéma et à prophétiser la victoire des gentils peuples branchés sur Facebook contre les méchants régimes appuyés sur leur télévision cathodique, il y a un pas qu'il ne faut pas franchir imprudemment. Il y a bien d'autres exemples de régimes parfaitement capables de contrôler leur Internet (la Chine, par exemple). Et les technologies d'indignation et de mobilisation peuvent aussi devenir des technologies de surveillance et de repérage. La lutte dans l'espace informationnel suppose une stratégie et la victoire d'aucun camp n'est jamais assurée par les seules possibilités technologiques.


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