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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme dans tous ses éclats
Terrorisme, entre violence et commmunication, l'idéologie

À l'occasion de l'émission de Florian Delorme sur France Culture : Culturesmondes, le Terrorisme dans tous ses états.


Que le terrorisme soit, à sa façon, un mode de communication, c'est ce qu'exprime assez bien la citation souvent reproduite de Raymond Aron : "une action violente est dénommée terrorise lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques". On répète souvent aussi que "le terroriste ne veut pas que beaucoup de gens meurent, mais que beaucoup de gens regardent". Nous-mêmes avons soutenu avec les médiologues que le terrorisme est un "spectacle", qu'il est au moins autant "propagande par le fait" que "guerre du pauvre", et que c'est au fond un média d'un type très particulier.


Du reste, l'histoire du terrorisme est rythmée par l'histoire des idées (nihilisme, anarchisme, nationalisme, révolutions internationales, djihad...), par l'histoire de son armement (pistolet, dynamite, armes automatiques pour guérilla urbaine, voiture piégée, ceinture d'explosifs etc.) mais aussi par ses rapports avec les médias. il existe un terrorisme du tract et du journal clandestin, un terrorisme de l'ère de la radio et de la télévision, un e-terrorisme. Avec chaque fois une stratégie différente : transmettre un écrit, obliger les journaux a priori hostiles et " au service du système" à passer vos communiqués, fournir des images spectaculaires aux chaînes internationales d'information continue, mettre en ligne...


Mais au fait, que "communique" le terroriste ? La peur ? certes ! Une menace et l'annonce de ses prochains objectifs? assurément. Une signature et une revendication ? bien sûr. Des encouragements à ses partisans pour qu'ils rejoignent la lutte armée ? Une promesse de victoire ? Une justification ? Un message de défi et d'humiliation lancé à la face de ses adversaires ? Ses griefs à leur égard et l'énumération de leurs crimes ?Tout cela est vrai. Le terrorisme, c'est une action sanglante plus une proclamation symbolique. Plus exactement, tout est symbolique dans sa stratégie : elle frappe un homme pour signifier une idée, elle suscite des groupes clandestins pour représenter des foules visibles mais silencieuses, elle attaque les manifestations ostensibles de l'adversaire pour atteindre son prestige et dissiper l'illusion de son invincibilité.


Il est tentant de résumer tout cela en disant que le terrorisme remplit une fonction idéologique. Mais laquelle ?


La réponse la plus simple à la question du rapport idéologie et terrorisme semble : la première produit le second. En somme l'idéologie - que la tradition libérale envisage comme une fumée de l'esprit coupées du réel et le marxisme comme la traduction des intérêts réels en catégories idéelles - amènerait par un funeste enchaînement les fanatiques à commettre les pires horreurs en croyant construire un monde parfait. Cause/effet. Simple ?


Ce n'est pas totalement faux. Certes, comme le dit Hannah Arendt "Une idéologie est précisément ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée…. L’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience."


D'un côté, le terroriste est bien, en effet, celui qui, poursuivant une fin fixée par son système, par exemple l'idée de la Révolution, utilise les moyens les plus radicaux. Il se trouve entraîné à en utiliser de plus en plus extrêmes au service d'un but qui recule sans cesse, si bien qu'il croit toujours y atteindre par un supplément de violence. À sa façon, il "monte aux extrêmes".


Cette explication nous semble qu'elle néglige une dimension dans la logique du terroriste "d'en bas" : il ne veut pas seulement réaliser l'idée en tant qu'objectif : il se veut producteur et vecteur de l'idéologie. Il n'est pas uniquement motivé comme l'est un soldat convaincu que sa cause nationale est juste et qui obéit jusqu'au bout à ses chefs. Pour ce soldat auto-proclamé qu'est le terroriste, l'action incarne l'idée, la rend plus compréhensible ( que ce soit à son camp et au camp ennemi) ; elle est pédagogique et contagieuse. Mais en retour, l'idée rend compte de l'action


Ou plutôt, précisons : il existe deux sortes de terroristes. Il y a les simples soldats, pour qui la doctrine expliquée par les chefs, justifie l'obéissance. Mourir en martyr ou contribuer à avancer la libération du peuple : voilà qui leur suffit. Cette piétaille de l'idéal tue et se fait tuer sur ces simples motifs.


Mais dès que le terroriste théorise, et c'est souvent le cas, il se pose une question liée à son statut minoritaire : puisque sa cause est si visiblement juste et dans le sens de l'Histoire, comment se fait-il que le peuple, ou l'Oumma, ou les vrais patriotes ne le rejoigne pas immédiatement. Pourquoi faut-il une minorité active pour incarner et éveiller la masse et par quels moyens.


Le terroriste croit que chacun de ses actes doit d'une part révéler à chaque fois un peu plus combien l'idéologie est vraie, et faire partager sa vérité. Il est (ou se prend pour) un intellectuel au sens moderne où l'intellectuel n'est pas quelqu'un qui se caractérise par un usage particulièrement fréquent de son cerveau, mais par la volonté de peser sur les affaire du monde par le poids des idées. Un intellectuel d'un genre particulier, car contrairement à l'intellectuel de papier qui est autorisé à faire connaître son opinion privée sur les affaires publiques par le consentement des médias, le soutien de ses admirateurs ou la reconnaissance de ses pairs, l'intellectuel de poudre s'autorise à interpeller le monde par l'audace de son acte. Cet acte, l'attentat, est plus sophistiqué que la violence directe, dans la mesure où il repose sur le calcul d'une réponse probable (répression ou soumission des autorités, imitation par d'autres révolutionnaires, enthousiasme des masses, panique des ennemis...). Il appartient aux stratégies indirectes. Comme le note très justement David Fronkin : "La spécificité de la stratégie terroriste réside en ceci : qu'elle atteint ses buts non par l'effet de ses actes, mais par la réponse à ses actes." Le fait souvent souligné que le terrorisme s'adresse à un "public" par le bruit de son acte plutôt qu'à la victime de l'acte, contribue à le rapprocher d'une activité d'intellectuel dont le discours s'adresse à l'opinion.


À chaque bombe ou à chaque coup de pistolet, l'activiste veut signifier deux choses : il prétend révéler et propager. Souvent, plus l'organisation terroriste recrutée par cooptation est groupusculaire et isolée), plus elle est obsédée par la justification doctrinale. Ceci est particulièrement vrai pour les groupuscules marxistes des années 90 (il devaient résoudre un douloureux problème : Lénine condamnait le terrorisme comme pratique petite bourgeoise coupée des masses)


Révéler : tout acte doit être pédagogique, il doit faire progresser la conscience et dévoiler une situation - une oppression, un rapport de force, la "vraie nature" du régime - et ouvrir les yeux des opprimés. Il doit aussi les encourager, en leur montrant, par exemple, que l'autocratie n'est pas si redoutable - les maîtres aussi peuvent éprouver la peur - ou encore que la démocratie formelle n'est que le masque de la contre-révolution impérialiste. Souvent aussi, la pratique terroriste mobilise le thème de la résistance : sa violence exercée sur les dominants ne fait que montrer et compenser celle que subissent chaque jour les opprimés. Il faut aussi convaincre que la méthode clandestine et armée est plus efficace que la patience, la légalité démocratique ou l'attente de l'a révolte des masses. Tout cela, il faut le faire comprendre : il faut en quelque sorte sous-titrer le spectacle de l'attentat. Sauf les cas où les auteurs d'un attentat pensent que son sens s'impose avec évidence, l'acte terroriste s'accompagne souvent d'une explication. Elle peut prendre la forme d'un bref tract ou communiqué de revendication, mais qui peut aussi parodier la forme judiciaire, un jugement avec des attendus. Il y a même une part d'herméneutique dans le discours terroriste : il explique que ce signe (nous venons de frapper Untel) est à la place de cette idée (il incarnait la répression, il représentait l'État ou la bourgeoisie, l'occupant, les Juifs ou les Croisés il symbolisait tel crime dont sont victimes nos camarades ou tous les citoyens ou le vrais croyants).


Propager : tout terroriste est prosélyte. Chacune de ses initiatives vise à faire partager sa croyance, à ses alliés naturels et opprimés Pour lui, agir, c'est proclamer, faire savoir, convaincre. Répandre l'idéologie (qu'il ne nommera jamais comme telle, puisque par définition, c'est le pouvoir haï qui utilise l'arme de l'idéologie pour tromper les masses). L'idéologie pense les moyens de son avènement et discute leur efficacité, elle désigne l'obstacle, la méthode et l'acteur (le fameux sujet historique) ; d'où l'avant-garde armée.


L'acte doit prouver la vérité de l'idée comme l'idée prouve la nécessité de l'acte. D'où la tentation pédagogique (la violence rend les choses telles qu'elles devraient être).


La lecture d'un livre ne rend pas terroriste (même si certains aiment citer leurs bons auteurs) et le problème n'est pas tant comment l'activiste interprète la théorie en termes programme, mais comment il traduit sa propre praxis en termes de théorie. Il est rare qu'après avoir médité un opuscule révélant que le système est abominable et condamné, l'on sorte dans la rue pour tirer des coups de pistolet. En revanche, si l'on appartient à une communauté relativement close qui passe son temps à interpréter et commenter de telles lectures (comme un cercle anarchiste du Paris en 1890, le département sociologie de la faculté de Trente en 1969, un squat en 1977 ou une madrassa aujourd'hui), et si l'on est motivé par une indignation personnelle - un camarade, un concitoyen, me un cercle anarchiste du Paris en 1890, le département sociologie de la faculté de Trente en 1969, un squat en 1977 ou une madrassa aujourd'hui), et si l'on est motivé par une indignation personnelle - un camarade, un concitoyen, une victime qu'il faut venger - on peut s'engager dans un processus - par d'incessants retours entre action et interprétation en termes doctrinaux - processus qui mène à l'action armée. Et à l'apprentissage d'un véritable métier avec des outils de destruction et de communication.


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