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Le bel avenir des think tanks
Think tank ? Tout commence par une difficulté de traduction : ce sont des boîtes où penser ou des réservoirs où puiser des idées, suivant la façon d'entendre cette expression issue de l'argot américain. Le terme s'est popularisé dans les années 60 (même si le phénomène des instituts de recherche pour fournir des réponses aux problèmes politiques est bien plus ancien).
Depuis, sont apparus des milliers de think tanks, y compris en Europe et en Asie. Penser pour peser découvrir des solutions pour inspirer des politiques : le think tank se situe toujours quelque part entre le modèle de la recherche pure, en principe indépendante (mais sur des questions actuelles intéressant le Bien Commun) et la volonté d'influencer. Cela implique souvent de persuader des décideurs, d'avoir des réseaux, de soutenir des amis politiques, de trouver des vitrines médiatiques, de se faire financer... Quelque part entre intellectuel collectif et groupe de pression, oscillant de la quête d'une pensée originale à la production d'un discours efficace, ces organisations se définissent surtout négativement  : elles sont en principe non lucratives, non partisanes, non dépendantes des autorités publiques, etc. Dans la pratique, la taille, le financement, le budget, le prestige, le champ de compétence des think tanks varie énormément, mais aussi leurs objectifs voire leur inspiration idéologique.


Penser et influencer


Et comme l'étiquette think tank est devenu attirante, toutes sortes de groupes s'en réclament : clubs politiques élaborant une doctrine ou des argumentaires, groupes soutenant une personnalité politique et lui fournissant des éléments pour son programme, réseaux sociaux où les élites aiment se retrouver pour réfléchir sur des thématiques d'actualité (surtout si elles partagent une éventuelle "sensibilité" ou des "valeurs"), centres de réflexion de syndicats, d'administrations, d'ONG, mais aussi sociétés de conseil vendant leurs prestations intellectuelles, ou encore lobbies cherchant à parer de l'étiquette de réflexion sur l'avenir ou la société la simple défense des politiques favorables à leurs intérêts. La distinction entre un think tank et une institution universitaire, une fondation encourageant la recherche, une revue ou un centre de recherche et développement, une société savante n'est pas toujours non plus très évidente.


La meilleure façon d'approcher le phénomène est sans doute de considérer les think tanks au pluriel comme une communauté où l'on reconnaît ses membres, où s'établit une hiérarchie des réputations et des influences et où se dessinent des concurrences et oppositions. Le trajet d'une idée - du cerveau qui la produit pour la première fois au décideur qui y adhère et la met en œuvre - n'étant pas facile à établir, donc leur pouvoir, à mesurer, celui des think tanks peut donner lieu à des débats (voire à des disputes sur la paternité de telle ou telle politique qui a été finalement adoptée). Mais il est un point sur lequel tout le monde est d'accord : la montée en puissance des think tanks (ou organisations assimilées). Pour ne donner qu'un exemple, le Global Go Think Tank Ranking de l'Université de Pensylvanie qui établit un classement annuel consulte près de 6500 think tanks de 169 pays pour établir un classement qui n'est pas sans évoquer celui de Shangaï pour les Universités. Et la liste n'est certainement pas exhaustive.


La montée en puissance


Plusieurs facteurs se conjuguent pour favoriser la montée des think tanks :


- Ils apparaissent de plus en plus comme les outils d'une conquête ou d'une reconquête idéologique. L'exemple des conservateurs américains dans les années 70, puis des néo-conservateurs dans les années 90 ont beaucoup fait réfléchir y compris hors USA à la façon dont une poignée d'intellectuels a pu inspirer les politiques de Reagan et G.W. Bush, leur conférer une importante visibilité médiatique et parfois même peupler les ministères pour appliquer directement leurs principes. La récente multiplication de think tanks "démocrates" ou "obamistes" outre-Atlantique n'est sans doute pas pour rien dans l'intérêt récent de l'UMP ou de nombreuses personnalités du PS pour cette méthode de conquête du pouvoir. Et pas seulement pour crédibiliser un candidat en lui préparant des dossiers. De telles organisations pourraient tout à la fois imprégner la société civile et inspirer les élites, fournir des problématiques et des programmes à leur camp, faire l'agenda et conférer à leurs partisans l'initiative dans les débats de fond, crédibiliser un candidat, lui fournir des réponses techniques et lui amener des soutiens d'intellectuels. Elles pourraient servir de sas de recrutement dans l'hypothèse de la victoire et lorsqu'il s'agirait d'appliquer leurs solutions. Avantage collatéral : les médias ont besoin d'expertise pour éclairer l'actualité, et plus ils font appel aux experts proches de vos idées, mieux cela aide à les répandre. Tout milite donc à droite comme à gauche pour inciter à se doter de son think tank ou se rapprocher de ceux qui existent. Reste à savoir ce que vaudra en 2012 cette stratégie à l'américaine.


- Le succès des think tanks va de pair avec la montée de ce que nous avons appelé les organisations matérialisées d'influence, comme les ONG, les groupes dits de la société civile, les lobbies... Qu'ils défendent des idées (les think tanks), des causes ou des valeurs (les ONG) ou des intérêts (les lobbies), ou qu'ils fassent un peut des trois, ces groupes ont en commun d'agir sur l'opinion, souvent à travers les médias. Ils en utilisent ou imitent à certains l'égard la fonction de présentation au public des alternatives et des débats.
L'État central, en concurrence avec d'autres pouvoirs supra ou infra nationaux, la classe politique dépassée par la complexité et l'interaction des problèmes tendent de plus en plus à se tourner vers des fournisseurs d'idées, à la fois pour la qualité de leur expertise et pour la confiance qu'elle peut inspirer à la société civile. Le principe d'autorité relevant de l'élection (donc l'idée qu'un parti au pouvoir n'a qu'à appliquer son programme et ses valeurs) est battue en brèche par la montée des contre-pouvoirs et l'intervention de la société civile. Or les think tanks peuvent à la fois suggérer et mettre en forme les thèmes qui se propagent de cette façon et son appuyés par des sources d'influence et de légitimité. Et comme conseillers et comme garants d'une certaine acceptation des solutions politiques par la société civile, ils ont tout pour devenir les partenaires des pouvoirs.


- La technicité et l'internationalisation des questions favorise l'épanouissement des think tanks. Les Organisations Internationales Gouvernementales, les autorités européennes en particulier dépendent de structures d'information et de décision de plus en plus complexes. Leur mode de décision est lourd. Elles ont elles aussi toutes les raisons de se tourner vers les think tanks comme médiateurs et inspirateurs, voire comme partenaires. L'idéologie de la bonne gouvernance, la recherche du consensus, le besoin de propager des idées à l'échelle internationale sont autant d'atouts pour les think tanks qui affirment leur vocation européenne ou ont une structure transnationale.


Conseillers du Prince, experts autonomes, inspirateurs, médiateurs et médias, réseaux d'influence, mélange d'un peu de tout cela à la fois, les think tanks ont, au moins à moyen terme, toutes les raisons de prospérer.


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