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Doctrine Clinton : cyberguerre et dissidence

Hillary Clinton vient de faire le point sur les supposées révolutions d'Internet, ce 15 février, dans un discours qui non seulement résonne comme une réponse à nos deux derniers articles, mais qui, surtout, réactualise la doctrine américaine en la matière. Le propos actuel prend tout son sens par rapport à un autre discours, dit "de cyberguerre froide" déjà évoqué ici, et sur le même sujet en Janvier 2010. C'était en pleine affaire Google contre Chine (c'est-à-dire quand la multinationale menaçait la seconde puissance du monde de sanctions pour la punir d'avoir, disait-elle, mené une opération d'espionnage électronique contre ses serveurs). On sait comment s'est finie l'affaire Google : piteusement et par la reddition du moteur de recherche, mais discrètement. En revanche l'évolution de la stratégie américaine sur un an est flagrante.



Janvier 2010 : sans nommer explicitement la Chine, la Secrétaire d'État menace les États qui prétendent mener des opérations cyberguerrières ou censurer leurs cyberdissidents. Sur le plan philosophique, Mrs Clinton plaçait le droit de se connecter à Internet sur le même plan que les autres libertés fondamentales défendues par les pères fondateurs. Mais comme cette liberté politique suppose des instruments techniques, elle encourageait les entreprises américaines à boycotter les pays qui n'assurent pas la liberté d'Internet et annonçait d'obscures opérations de soutien aux dissidents qui leur fourniraient des moyens d'expression, d'anonymisation, d'effacement de leurs traces numériques... Le discours prenait des accents reaganiens : les sociétés ouvertes s'empareraient de l'arme numérique pour abattre les murs ou déchirer les rideaux de l'information et envoyer vers l'autre camp des électrons libérateurs. Les tyrannies ne reposant que sur l'ignorance et la censure allaient voir ce qu'elles allaient voir.



Février 2011 Évitant le débat sur la nature des réseaux sociaux, - intrinsèquement libérateurs ou potentiellement contrôlables par les tyrannies - Mrs Clinton se contente de remarquer que la vraie question est celle des revendications des peuples. Sur le plan des grands principes, les USA se placent bien sûr du côté des sociétés ouvertes, œuvrent pour un réseau libre, s'indignent de la censure qui règne en Chine, à Cuba, en Birmanie et en Iran. Mais cela s'accompagne de formulations prudentes : Internet a un énorme potentiel démocratique et créatif mais peut aussi servir à de mauvais usages et faire un écho à des discours de haine et d'exclusion. Il faut bien reconnaître que dans le contexte de la lutte indispensable contre les terroristes, les discours hostiles, l'appel à la violence, la cybercriminalité, la diffamation, etc., l'Amérique doit bien interdire certaines formes d'expression. Même si c'est dans un cadre légal.


Et Wikileaks ? Rien à voir avec la dissidence et la liberté d'expression, riposte-t-elle : l'affaire Wikileaks résulte d'un vol. Or " Les États-Unis ne pourraient ni promouvoir la sécurité de nos citoyens, ni promouvoir la cause des droits de l'homme et de la démocratie autour du monde si nous avions à rendre public chaque étape de leurs opérations les plus sensibles. Des communications confidentielles permettent à notre gouvernement d'accomplir un travail qu'il ne pourrait réaliser autrement." On ne pas jusqu'à suggérer qu'Assagne est un agent liberticide des mollahs ou de Poutine..., mais on montre le danger pour les dissidents sincères.


Mrs Clinton revient accessoirement sur un thème bien connu : les pays autoritaires et qui tentent de s'isoler des libres flux d'information seront confrontés à ce que certains nomment "le dilemme du dictateur" : ou bien ils s'isolent, mais s'isolent aussi des flux économiques ou de l'innovation technique, ou bien ils s'ouvrent, mais l'ouverture vaut aussi sur le plan politique. Le sens de l'Histoire va donc vers l'épanouissement de sociétés ouvertes, mais en attendant.... Nous ne sommes pas convaincus de l'argument devant l'exemple chinois, mais ceci est une autre histoire.


En attendant, pour la diplomatie US, il s'agit de trouver un équilibre "Liberté et sécurité. Confidentialité et transparence. Tolérance et liberté d'expression." Suivant son humeur, on appellera cela un discours mi-chèvre mi-chou ou de la Realpolitik.



Du reste, il est en parfaite concordance avec la politique extérieure de l'administration Obama. Celle-ci oscille entre sympathie pour les aspirations des peuples ou appel aux réformes et souci de conserver un équilibre géopolitique que les USA ont largement subventionné et qui n'était pas le plus mauvais pour Israël. On n'est plus à l'époque où les néo-conservateurs (tenant paradoxalement vers 2004 un discours très militant des droits de l'homme ou "de gauche") annonçaient avec des cris de joie qu'un "tsunami démocratique" allait secouer le monde arabe. Et qu'un printemps des peuples soulevés contre "l'islamo-fascisme" allait reproduire celui qui avait renversé le Mur. On s'est déjà aussi passablement éloigné du discours du Caire d'Obama en 2009 appelant à des changements démocratiques. Plus d'accents prophétiques cette fois davantage de réalisme. Le messianisme d'Internet passe à la trappe comme l'agenda démocratique pour le Moyen-Orient. Certes, les USA continueront à former des blogueurs démocrates ou à pratiquer ce que certains nomment la "Twitter diplomatie" en présentant la version américaine sur le Toile. Au passage, on apprend que l'administration US passera son budget d'aide à la liberté sur Internet de 20 à 25 millions de dollars l'an prochain pendant qu'elle ouvre des comptes Twitter en persan, arabe, et bientôt chinois, russe, hindi. Mais nous savons déjà que l'utopisme ou le triomphalisme (yes we can !) ne sont plus à l'ordre du jour. Et pour longtemps.




P.S. : pour permettre au lecteur de se faire son idée nous reproduisons dans un document téléchargeable les deux discours d'Hillary Clinton.


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