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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Soft power, smart power & co....
Quand l'État persuade et séduit



Pour un État qui a une ambition internationale, la question de la politique d'influence, considérée à la fois comme prolongement, substitut ou limite de la politique de puissance, se pose inévitablement. L'influence ne présente théoriquement que des avantages ; obtenir des gouvernements étrangers ou de leur population (ou des groupes dont escompte des avantages) qu'ils pensent ou se conduisent comme on le souhaite. Qui ne rêverait d'y parvenir sans courir le risque sous-tendu par la force (ou par la menace qui peut échouer, ou produire des effets inverses) ni sans verser la contre-partie inhérente à toute négociation ?



En quête d'influence



L'influence est une sorte de Graal stratégique : elle rend le comportement de autres acteurs plus prévisible, épargne risques ou pertes tout en permettant au final d'agir sur leur volonté, rend plus facile la conclusion d'un accord, commerce ou alliance géostratégique.


Accessoirement, l'influence est gratifiante pour celui qui l'exerce, qu'il soit persuadé de l'excellence de sa culture, de ses valeurs, de son mode de vie ou de ses idéaux, ou qu'il éprouve simplement le plaisir de se sentir admiré. Et que l'on ait de bonnes ou de mauvaises intentions, il est rassurant de savoir que l'autre vous fait confiance. En intelligence économique, l'influence intervient comme une forme de relation psychologique ou culturelle : elle est censée à la fois garantir contre l'hostilité, aider à trouver des partenaires et rendre des consommateurs plus réceptifs. Qu'il s'agisse des rapports de pouvoir politiques, des intérêts économiques ou de la propagation des valeurs et des croyances, partout l'influence sous toutes ses formes,prestige, persuasion, réseaux …


Le problème de l'influence est qu'elle ne se commande pas ni ne se produit mécaniquement avec assez de moyens et de techniques. Et que personne n'en a le monopole.



S'il existe des effets de mode en ce domaine, et si les anglicismes foisonnent depuis quelques années, la pratique de l'influence peut se réclamer des plus glorieux ancêtres. Sans évoquer l'inévitable Sun-Zi et sa méthode pour exploiter les prédispositions psychologiques des acteurs afin de préparer manœuvres et stratagèmes, on peut au moins remonter à Alexandre. En se faisant adopter par les dieux locaux, en ordonnant à ses officiers de prendre ses épouses du pays et d'en suivre les coutumes, le conquérant donne aux modernes un leçon de ce que personne ne songe encore à appeler inculturation.


Louis XIV et sa politique de prestige - toute l'Europe imite l'architecture, les fastes et les arts de Versailles - ou encore, la troisième République inventant le principe de l'Alliance Française pour séduire les élites étrangères démontrent que la Fance n'ignore pas le pouvoir de l'influence.


Si l'on va par là, la propagation des idées des Lumières autour de la Révolution Française ou du marxisme-léninisme par les Internationales, un pouvoir de la contagion idéologique n'est pas non plus d'hier. Et les premières agence de relations publiques qui font du lobbying pour un pays et défendent son image auprès des médias, des décideurs ou des populations étrangères datent au moins de 1917.



La Guerre Froide donne aux Américains l'idée de ces grands projets planétaires d'influence dont ils ont le secret, les moyens et surtout le vocabulaire. "Manufacturing consent", "Winning their hearts and minds", "Making The Rest Of the World a safer place for USA "... Ce dont témoigne l'action ce grandes fondations qui répandent une culture "démocratique" au nom de la trilogie Paix, Liberté (notamment économique) et Démocratie. Pour sa part, la CIA se lance dans la guerre culturelle, tantôt encourageant les intellectuels anti-marxistes, tantôt les productions culturelles, dont l'art abstrait, qui doivent produire un effet subversif sur le populations de l'Est soumises à la langue de bois et à,la "Proletcult". On en gardera souvent l'idée de la nécessité d'une diplomatie culturelle (où notre pays n'est pas le plus mauvais).


L'idée se développe sous Eisenhower qui crée l'Us Information Agency. Elle finance des médias (des radios à,l'époque, comme Radio Free Europe) qui émettent vers les pays de l'est et dans leur langue ; l'idée est d'informer les populations de l'autre côté du rideau de fer. Elle encourage également les bourses et organise des voyages pour inciter le jeunes et les journalistes d'autres pays à visiter les Usa et à se faire une idée plus juste de la liberté et de l'american way of life. Baptisée "diplomatie publique" dans les années 60, cette méthode de lutte idéologique, humaine et médiatique garde longtemps les faveurs des Républicains qui y voient une des raisons de leur victoire sur le communisme et une des méthodes à réemployer dans une nouvelle guerre planétaire pour les idées et les valeurs, celle que l'Amérique doit mener contre l'islamisme.



Douceur du pouvoir



Pour leur part, les démocrates préfèrent, surtout dans la décennie 90, la formule du "soft power", théorisé par Joseph Nye. Le softpower naît de tout ce qui est séduisant aux USA, de leur capacité à produire des industries culturelles "mainstream" qui plaisent dans le monde entier à leur image de liberté et de prospérité, en passant par leurs valeurs "universelles" ou leur faculté, au moins sous certaines présidences, de nouer des alliances. Le mélange d'attraction et de multilatéralisme doit permettre à l'hyperpuissance de faire accepter sa prééminence dans tous les domaines militaires, économique, scientifique.. La différence avec la "diplomatie publique ? Outre ses connotations plus politiquement correctes et moins agressives, le soft power est plutôt l'exploitation d'un potentiel d'image qu'une stratégie de lutte, au moins en une époque où les États-Unis ne se savent pas d'autres ennemis qu'une poignée de dictateurs archaïques que doit bientôt balayer le courant de l'Histoire. Parallèlement, en économie, se dessine la voie du "formatage" des marchés à conquérir, qu'il s'agisse de la culture des élites ou des goûts des consommateurs. On parle bientôt de Nation Branding ; la technique de "vente" de l'image d'un pays ou de sa promotion à des fins économiques,, comme l'on parle du branding et du logo des entreprises.



Le 11 septembre et la découverte de la façon dont les jiahdistes utilisent les médias change la donne. Les Occidentaux se reconvertissent, OTAN comprise, à des méthodes d'action psychologique visant les populations locales et l'opinion internationale. Il faut visiblement quelque chose de plus efficace que la seule image télévisée du paradis américain. D'autant que l'on découvre, notamment avec le succès d'al Jazeera, que les USA ne sont pas les seuls à savoir lancer des chaînes internationales d'information, ce qu'avait un peu fait oublier l'effet CNN pendant la première guerre du Golfe. Depuis, la prolifération des "CII" (chaînes internationales d'information) est devenue un des domaines les plus évidents de la compétition pour l'influence.


Jamais en panne de slogans, J. Nye lance alors la formule du "smart power", vite adopté par Hillary Clinton et qui consiste simplement à utiliser suivant les circonstances la meilleure combinaison de soft power et d'outils plus traditionnels de puissance que sont la puissance militaire, économique ou politique ou les instruments juridiques.


Désormais l'influence est sur tous les fronts, qu'il s'agisse de "déradicaliser" dans le cadre d'une lutte contre les racines de "l'extrémisme violent", de l'expansion économique grâce à la bonne image d'un pays ( mais la Chine a, elle aussi, bien compris l'intérêt économique du soft power), ou de façon plus générale, de répandre la démocratie à travers le monde, arabe en particulier, en favorisant le développement de l'information pluraliste.


Parallèlement, et puisqu'il faut toujours des instruments internationaux d'action sur les esprits, la diplomatie publique se trouve rajeunie en "nouvelle diplomatie publique" : elle s'enseigne désormais dans les universités américaines ou européennes.


Ce qu'il y a de vraiment nouveau dans cette méthode est qu'elle s'efforce de prendre en compte deux dimensions de l'influence internationale : les médias et les médiations, en l'occurrence le Web 2.0 et les organisations non gouvernementales d'influence



Nouvelles règles



Depuis ses débuts, la vision dominante d'Internet hésite trois scénarios qui deviennent des mythes obsédants : Big Brother ou le contrôle absolu par un maître qui sait tout, le "Big One", une grande attaque informatique (baptisée Pearl Harbour ou Cybergeddon) qui détraquerait tout le système, et enfin la grande utopie du forum planétaire. La troisième vision était déjà populaire dans les années 90, quand il état il encore question de NTIC ou de Web tout court et non pas 1.0. Tous émetteurs et non plus récepteurs passifs de messages standardisés, toutes les opinions disponibles sur la Toile, toutes les informations circulant en dépit des censures : telles étaient les perspectives qui s'ouvraient aux plus optimistes. Le Web 2.0 collaboratif a ravivé ces espérances en faisant de chacun à la fois un émetteur, voire un journaliste, un membre d'une communauté partageant de l'information (mais aussi des goûts, des tendances culturelles, de indignations, voire des enthousiasmes militants). Chacun est aussi un expert qui donne son avis, un commentateur et un citoyen recommandant, évaluant, conseillant... La combinaison d'une facilité technique à s'exprimer ou à animer des communautés en ligne avec la non moins extrême facilité à se relier (potentiellement) à tous les internautes, depuis un terminal nomade fait le reste.


La mutation technique s'accompagne d'un changement culturel : d'autres façons d'être ensemble sur la Toile et de traiter l'information comme un environnement personnel.


Pour l'État cela a deux conséquences. D'abord qu'il est menacé dans son monopole (relatif et déjà très entamé par les télévisions par satellite) de régulation des moyens de communication sur son territoire, d'autre part que la notion d'autorité, fondée sur la distance et sur une parole venue d'en haut et solennelle n'est pas mois remise en cause. Même s'il existe des tentatives de censure y compris sur le Net et même si l'État peut développer des stratégies plus fines que celles qui consistent à couper Internet, les réseaux sociaux semblent incontrôlables et par leur extension dans l'espace (tout point peut être en contact avec tout autre dans le monde sur les réseaux) et par leur vitesse de réaction et connexion qui déborde souvent toute tentative de censure.



Seconde leçon en termes d'influence : l'État peut aussi choisir une stratégie "puisque les événements nous dépassent, feignons de les organiser". En l'occurrence, il s'agit, comme le font les USA d'encourager les bons réseaux (par exemple en fournissant de la formation et des instruments techniques aux "blogueurs musulmans modérés") et de s'exprimer sois-même sur les réseaux. Cela donne la "Twitter diplomacy" qui cherche à provoquer le "buzz positif" par sa "communauté" ou à défendre sa "e-réputation" nationale comme une entreprise soucieuse de l'opinion. La lutte pour imposer sa vision de la réalité et son "récit" passe aussi par la présence sur les réseaux. Sous diverses désignation- communication "globale" ou "stratégique" ou "publique" -l'acteur souverain entre en compétition pour faire entendre un discours qui soit se faire séduisante, attirer l'attention et être repris par les réseaux.



L'autre grand phénomène est la vitesse (d'ailleurs liée en partie au facteur précédent, le Net) à laquelle des organisations privées, ONG, mouvements internationaux de protestation, lobbies, think tanks, et de façon plus générale, tous les représentants supposés d'une société civile mondiale, se sont imposés dans la vie politique et économique comme acteurs d'influence. Pour ne prendre que les ONG, leur rôle dans la critique des États (libertés, écologie) ou des entreprises, dans la promotion de valeurs et d'idées, dans l'inspiration d'instruments juridiques et de pratiques de gestion en font des acteurs de premier plan. L'État a le choix entre les combattre (comme c'est le cas des USA avec Wikileaks), coopérer avec elles, ou les instrumentaliser.



De nouveaux rapports s'établissent entre le faible et le fort, mais aussi entre les champs culturels et techniques, politiques et économiques, entre l'espace privé et l'espace public, entre les moyens du pouvoir et sa nature. Avec eux, des stratégies d'influence à inventer et dont nous commençons seulement à entrevoir les règles.




Voir Soft power : l'apprenti sorcier ainsi que Géopolitique d'influence (à télécharger

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