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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Guerre limitée, fraîche et joyeuse ?
Toute guerre limitée est un paradoxe.
Ceci était vrai du temps de Clausewitz qui théorisait un double mouvement. D'une part la fameuse "montée aux extrêmes" : du fait de l'escalade des moyens requis face par la résistance de l'ennemi (chacun "faisant la loi" de l'autre), chaque acteur tend à accroître son degré de violence et d'engagement, même si l'enjeu initial du conflit (ce sur quoi l on veut faire céder l'adversaire) était d'abord circonscrit. D'autre part, et c'est contradictoire avec le premier élément, il se révèle toutes sortes de facteurs aléatoires ou d'usure matérielle et psychologique qui font que la violence théoriquement illimitée finit de fait par trouver ses bornes.
Tout cela vous semble abstrait, tarabiscoté et vieux jeu ? Essayons d'appliquer à la Libye.
Dans l'intervention occidentale, il y a un mécanisme qui pousse au développement de la guerre.
C'est typiquement une guerre "post-moderne", dans la tradition du Kosovo , de l'intervention en Somalie ou des zones d'exclusion en Irak avant 2004.
Elle est menée au nom de valeurs universelles contre un dictateur réputé ennemi du genre humain (c'était le statut des pirates il y a quelques siècles) et non, précise-t-on bien, contre son peuple que l'on veut au contraire protéger sans en attendre le moindre avantage (et surtout sans la moindre visée sur le pétrole libyen).
Par ailleurs, il y a urgence et il se serait criminel de tarder sous peine d'une horreur pire encore. Le principe de la loi morale et de l'indignation face à des crimes excédant ce que les tyrans ont l'habitude de faire subir à leur peuple justifie ainsi le viol du principe de souveraineté.

Ces guerres menées en nom collectif et par une coalition de volontaires se posent donc dans la perspective du crime à faire cesser, sorte de légitime défense solidaire de nos frères humains, et non en vue du changement de souveraineté.
Pour diverses raisons, dont la moindre n'est pas question du mandat d'une organisation internationale et du degré d'engagement de la "coalition des volontaires", l'énoncé de la "mission" est crucial.
Le but est ici d'empêcher des massacres de civils. Ce qui n'est pas sans poser des problèmes. Ainsi : ne faut-il pas aussi empêcher le massacre de rebelles combattants ? Comment distinguer les premiers des seconds ? Aider les seconds à vaincre ne serait-il pas le meilleur moyen ? et comment arrêter un massacre sans commencer à détruire les outils et infrastructures qui le permettent ? Et les gens qui le perpètrent ? et le pouvoir politique qui l'ordonne ? N'est-on pas conduit à les arrêter et à les juger ?

D'où l'importance du discours justificatif qui accompagne la guerre (car, on l'oublie, la France vient de commencer sa seconde guerre actuelle) : rappel de l'universalité de la cause, de l'appui de pays arabo-musulmans, de son caractère provisoire, de la pureté de ses intentions nullement impérialistes ou liée à une guerre des civilisations, etc.

Et cela avec l'impératif d'une violence contrôlée

- dans ses objectifs,
- dans son coût (à commencer par son coût en vie de nos garçons ou de leurs boys) en une époque où les opinions occidentales n'ont pas très envie de se voir promettre des larmes et du sang
- dans ses règles et moyens (il ne faut pas soi-même tuer de civils innocents),
- dans sa létalité (même si personne ne croit plus aux frappes chirurgicales et au zéro-mort)
- à travers son image de marque "occidentale" (d'où la quête désespérée de pays musulmans à mouiller dans les opérations)
- dans son espace (on jure que l'on ne descendra pas au sol, et que l'on n'ouvrira pas le piège d'une troisième occupation d'un pays musulman par des troupes occidentales)
- dans le temps : l'usure des coalitions et surtout des opinions publiques est de plus en plus liée à un temps médiatique court.

Tout se résume d'ailleurs à une affaire de temps. Il faut que ce genre d'opérations réussisse très vite,: si, par exemple, Kadhafi (dont on a vu après les bombardements de 1986 et après le 11 septembre qu'il n'est pas insensible à la menace américaine) avait craqué ou été renversé par un complot de palais, tout serait parfait. Idem si les rebelles avaient balayé dans leur élan des troupes gouvernementales clouées au sol par l'attaque venue du ciel, à la façon de l'Alliance du Nord contre les talibans en 2001.
Ce n'est évidemment pas le cas pour au moins deux raisons : généralement une armée, même bombardée, est meilleure que des civils s'il faut faire la guerre et le colonel Kadhafi (qui doit vraiment regretter de ne pas avoir d'armes de destruction massive) n'a pas envie de finir au bout d'une corde comme Saddam. Qui croit sérieusement au scénario d'un Kadhafi se pliant soudain aux résolutions de l'ONU, pendant que les avions rentrent sagement chez eux et qu'on remet les bâches des missiles ?

Au contraire, à chaque heure s'accumulent des problèmes inhérents à ce processus de l'intervention humanitaire sur fond de médias évoquant l'enlisement ou l'engrenage, les précédents afhgans et irakiens (voire vietnamien) :

- la question de l'autorité sur la coalition, Otan comme le souhaiteraient les USA, ONU, ensemble des pays vraiment engagés et se coordonnant simplement ? l'UE ? Les discussions sémantiques surréalistes pour savoir qui jouera un rôle-clé sans vraiment coordonner mais tout en exerçant une forme de leadership sont assez révélatrices.
- la complexité des opérations dès que les troupes gouvernementales n'ont plus la complaisance de disposer des véhicules cibles dans le désert où on ne risque aucun dommage collatéral
- la faible capacité stratégique des révolutionnaires (dont personne n'a vraiment l'air de bien connaître les idées politiques)
- les fameuses "réticences arabes" qui ne demandent qu'à se transformer en protestation et ressentiment et le sentiment de malaise dans les pays musulmans (Kosovo, Afghanistan, Irak , Libye : quatre guerre menées par des Occidentaux théoriquement au seul profit des populations musulmanes et sans arrière-pensées, c'est beaucoup).

Bref, il y a moins d'une semaine c'était une opération moralement justifiée, politiquement correcte, imperdable du fait de disproportion des forces, dans le sens de l'Histoire et contre un des hommes les plus haïs de la planète, complètement aux abois....
Aujourd'hui ?

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