huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie de l'histoire
La rhétorique casse encore des briques

« Le propre de la rhétorique, c’est de reconnaître ce qui est probable et ce qui a l’apparence de la probabilité. » Aristote *


« L’art d’extraire de tout sujet le degré de persuasion qu’il comporte. » Roland Barthes **


 


Rhétorique *** évoque emphatique. Le mot fait songer à un discours ronflant ou à des arguments spécieux. Cette discipline, telle qu’elle fut enseignée en France jusqu’au XXe siècle, rappelle une collection de figures aux noms compliqués (les tropes comme l’allégorie, l’ellipse, l’hyperbole ou l’oxymoron) ou une façon de composer les discours selon une structure rigide. Elle a dérivé vers la stylistique et l’éloquence. Et plutôt vers le «beau parler», qui vaut l’admiration ou les suffrages.


Il n’en a pas toujours été ainsi. Au moment de son invention, cinq siècles avant notre ère, la rhétorique servait à un usage pratique. Et d’abord à gagner au tribunal contre un adversaire (cette discipline naît en Sicile dans le cadre de procès immobiliers). L’art de vaincre par convaincre est formalisé : des auditeurs notent les « trucs » qui réussissent et les systématisent. Cette façon de « bien dire et persuader » selon la définition d’Aristote a joui à côté de la grammaire (parler selon les règles de la langue) et de la logique (parler selon les règles de la raison) d’un statut majeur : elle enseignait à s’exprimer en accord avec les règles de l’efficacité. 


Elle s’applique en politique pour emporter le suffrage des citoyens. Aux deux genres, judiciaire et délibératif, s’ajoute le genre dit épidictique. Il sert à montrer qu’un personnage ou une chose est supérieur à l’autre (l’origine du marketing politique ?). Il s’agit donc bien de faire penser comme l’orateur. En cela, les frontières sont floues qui séparent la rhétorique de la sophistique, emploi des raisonnements d’apparence logique pour amener l’interlocuteur aux conclusions que l’on désire.


Aristote enseigne que le rhétoricien efficace doit jouer dans trois registres.


·     Il y a celui du logos : il s’agit d’amener à certaines conclusions à partir d’arguments et de raisonnements.


·     Il y a le pathos : la parole a le pouvoir d’émouvoir, de mettre le destinataire dans certaines prédispositions psychiques.


·     Il y a enfin l’ethos qui joue sur l’autorité morale de l’orateur et de sa cause, donc sur les valeurs partagées avec l’auditoire. Filer un brillant syllogisme, émouvoir, s’appuyer sur des croyances, exploiter le probable et l’apparent pour persuader, telles sont les voies du succès.


 


La rhétorique au sens large est donc à la fois art d’argumenter (amener autrui à penser certaines choses), art de séduire (lui faire éprouver certains affects), art de s’imposer (le faire opiner en s’appuyant sur une autorité). C’est aussi une façon de vaincre un contradicteur en une compétition. Les puristes préfèrent appeler « éristique », l’art de la controverse, y compris par des coups bas qui déstabilisent l’adversaire.


La pensée grecque distingue la démonstration (de façon quasi mathématique, déduire une conclusion irréfutable de prémisses admises par tous) de l’argumentation qui, elle, s’appuie sur l’opinion commune, des jugements et des passions propres à chaque interlocuteur pour les exploiter en faveur d’une thèse.


L’ancienne rhétorique ne pouvait surgir que dans des conditions particulières : une civilisation de la parole entre égaux, une Cité qui recherche le suffrage de l’auditeur au tribunal, à l’assemblée ou dans une discussion, mais aussi un goût pour l’esthétique du discours. Plus une culture qui estime autant le courage que la ruse (métis), qui prise stratégie et stratagèmes, une morale qui exalte le combat des glaives et des mots.


Dans Phèdre, Platon met dans la bouche de Socrate l’éloge d’une rhétorique qui conduit l’âme au vrai par la force du verbe. Il la distingue de la mauvaise, celle des sophistes, qui prouvent indifféremment le vrai ou le faux. Aristote considère que la rhétorique ne sert que face à des interlocuteurs non-philosophes, ceux qui ont besoin d’émotions, d’artifices et d’ornements pour adhérer. Les sages, eux, ne cèdent qu’à la raison. Dans les deux cas, l’homme de bien doit connaître la rhétorique, ne serait-ce que pour contrer la sophistique.


Plus tard, l’Église ne condamnera pas : «La rhétorique est l’art de faire un discours qui puisse persuader, c’est-à-dire éclairer l’esprit et attacher la volonté aux devoirs de la vie» affirmait Balthazar Gibert dans sa Rhétorique de 1730. 


 


D’excellents manuels aident l’apprenti manipulateur ou contre-manipulateur à repérer quelques figures (souvent connues par leurs noms latins) comme :


 


- Argument ad misericordiam. C’est l’argument compassionnel : imaginez la souffrance des X si telle mesure était adoptée ou si l’on proclamait telle proposition. C’est le paralogisme souvent employé pour expliquer qu’une thèse, un discours ou une image, « blesserait la sensibilité » de telle minorité. Donc qu’il faut l’interdire et si possible en proclamer la fausseté. La vérité d’une thèse n’a rien à voir avec l’humiliation ou la rage qu’elle peut provoquer. Cet argument se mêle souvent de celui dit « des conséquences » : telle chose est fausse, car si elle était vraie, imaginez les horreurs qui en résulteraient (ou au contraire, comme nous serions heureux).


 


- Syllogisme post hoc ergo propter hoc. Si l’événement B s’est toujours produit après l’événement A, c’est que A est la cause de B. Ce dont on conclut généralement qu’il faut supprimer A pour faire disparaître la malheureuse conséquence B. À ce compte, il suffirait de ne jamais proclamer la mobilisation pour qu’il n’y ait pas de guerres.


 


- Argument ad homimem : Untel qui est une crapule notoire pense comme vous sur ce point, vous avez donc tort. Ou encore : vous avez augmenté les impôts quand vous étiez au pouvoir, vous ne pouvez pas vous opposer à ce que d’autres prennent la même mesure (ce qui ne veut rien dire si l’opportunité de la mesure n’est pas la même dans les deux contextes)


 


- Raisonnement faussé en tirant une conséquence qui ne découle pas des prémisses notamment par généralisation : Untel a cité tel président qui a beaucoup fait la guerre, donc c’est un belliciste à tous crins.


 


- Argument ad crumemam dit « du plus riche » et ses variantes (l’expression ad audimatum n’existait pas du temps de Cicéron) : vous avez beau critiquer Machin, il vend à des centaines de milliers d’exemplaires (ce qui peut se combiner avec l’argument majoritaire : tout le monde pense que, les sondages sont en faveur de).


 


- « C’est peut-être vrai en théorie, mais en pratique c’est faux » – Sophisme par lequel on concède la vérité des raisons tout en rejetant les conséquences…. Ce qui est exact en théorie l’est aussi forcément en pratique ; s’il ne l’est pas, c’est qu’il y a une faute dans la théorie, qu’on a négligé quelque chose, que l’on ne l’a pas fait entrer en compte, donc, c’est également faux en théorie. » Nous empruntons ce dernier exemple à Shopenauer qui avait rédigé un petit traité de « dialectique érisitque » (l’art de l’emporter dans un débat et d’avoir « toujours raison »)**** .


 


et quelques dizaines d’autres…


 


 


La rhétorique connaît un renouveau à la fin du XXe siècle : les travaux de Roland Barthes, ou, dans le monde anglo-saxon, des recherches sur la pragmatique de l’argumentation scientifique lui redonnent du lustre. Le vocabulaire des sciences sociales reprend ses catégories. Les professionnels de la communication aussi. Un publicitaire peut expliquer que sa campagne pour le yaourt X est conçue sur le modèle d’une gigantesque métonymie tandis qu’un sémiologue décèlera les oxymorons ouanacoluthes d’un  story board.


 


Les figures de la rhétorique fonctionnent à tous les coups : en écoutant un débat télévisé entre deux candidats aux présidentielles, il est aisé d’identifier une mesure de « captatio benevolentiae », un raisonnement vicié par fausse analogie ou une pétition de principe. La rhétorique n’est pas faite pour convertir des peuples ou fanatiser des masses : elle amène un auditeur à passer d’une notion concernant ce qui est probable (dans l’ordre des vérités de fait) ou acceptable (dans l’ordre des jugements de valeur) à la conclusion préétablie.


 


Elle reste pourtant limitée à son objet même : convaincre. Elle est persuasion d’un énoncé clairement formulé et auquel l’interlocuteur adhère (X est coupable, il faut faire la guerre aux Y, Dieu existe, il faut cesser de fumer). Cela ne suffit pas à diriger les peuples sur les voies du salut, de la guerre ou de la révolution. Mais c’est une arme redoutable.


 


Elle vaut comme instrument analytique. Il faut l’utiliser pour décrypter une manœuvre persuasive. Le seul fait de donner un nom à la chose aide à n’en être pas dupe.



 



     

* Aristote : La Rhétorique (livre : 1er §: XIII)





** Roland Barthes définissant la rhétorique dans Communication n°16, 1970





*** Les quelques lignes qui suivent ne peuvent rendre justice, faute de place, aux questions de la sophistique, de la rhétorique… (ou plutôt des sophistiques et des rhétoriques). Nous renvoyons les lecteurs aux travaux de Barbara Cassin sur les sophistes, ou à n’importe quel manuel classique de philosophie. Mais pour une adaptation moderne des techniques rhétoriques, il est difficile de faire plus clair et plus amusant que le manuel de N. Baillargeon Petit traité d’auto-défense intellectuelle cité en bibliographie


 ****Stratagème 33 du court traité de Schopenauer intitulé « L’art d’avoir toujours raison » qui est divisé en « stratagèmes » comme un traité chinois et a connu plusieurs rééditions récentes (ici Circé 1990)





 

 Imprimer cette page