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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
La mort de ben Laden, communication de crise


Les médias ont assez répété le mot : ben Laden était un symbole. Certes, mais comment tuer un symbole ? La mort d'un homme qui n'avait plus guère de prise sur les événements et qui ne commandait plus beaucoup de combattants, puisqu'ils étaient devenus ou autonomes ou fantomatiques, doit s'évaluer en gains politiques et stratégiques. Les gains politiques - outre ceux, électoraux, qu'engrange le candidat Obama, mais l'élection est encore loin - sont en terme d'image et de fierté américaine. Les foules qui se sont assemblées pour célébrer la punition du "evildoer" absolu (le méchant total) voient triompher leur vision du monde : justice est faite, l'honneur rétabli et l'humiliation vengée. Nous pouvons mal juger cette vision un peu cinématographique où le shérif traque le criminel dix ans pour un happy end spectaculaire, mais c'est celle de gens qui ont subi un traumatisme sans précédent. Voire être choqués. Une Amérique qui a vaincu ben Laden sera plus sûre de ses valeurs qu'elle croit voir triompher dans les révolutions arabes. Mais ceci peut aussi se traduire en termes de soulagement : l'ère de la guerre au terrorisme est close (on notera au passage qu'Obama dit bien qu'il faisait "la guerre" à al Qaïda) et beaucoup se demanderont s'il est encore utile de rester en Irak et en Afghanistan.
Stratégiquement l''administration Obama aura plus de mal à expliquer pourquoi elle soutient en Irak une administration corrompue qui flirte avec l'Iran et pourquoi elle mène en Afghanistan une guerre qui a duré plus que celle du Vietnam. Une partie de l'opinion publique poussera dans ce sens et Obama recevra des encouragements de l'étranger Y compris de ses ennemis qui tapent sur le clou : "il était inutile d'envahir deux pays et de provoquer des centaines de milliers de mort. Rentrez chez vous puisque vous avez atteint votre objectif supposé". L'argument est spécieux mais efficace et l'Iran ne se prive pas d'y recourir. De l'autre côté, si les talibans sont "dédiabolisés" par la perte du grand référent, il sera plus facile de négocier avec eux. Tout sera affaire d'image, mais cela c'est pour demain.
Dans l'immédiat, les USA doivent résoudre un problème auquel ils ont déjà été confrontés : éviter d'avoir plus d'ennemis demain que l'on n'en tue aujourd'hui.
Dans son enthousiasme, l'opinion américaine est globalement prête à accepter une version héroïsée des choses (même si les révélations de CBS sur les interrogatoires musclés de Mouhadjidines dans les centres de détention roumain au cours de cette traque font un peu tâche). Les détails qui changent dans les versions successives - ainsi : c'est un garde du corps qui s'abritait derrière une femme, puis c'est le lâche ben Laden, puis il était désarmé - ne gênent guère et l'histoire est si belle que personne ne pinaille.
Il en va évidemment tout autrement de l'autre destinataire, l'opinion du monde musulman.
Ici le message est à plusieurs étages.
Les faits d'abord : quelle preuve de mort apporter ? Aucune démonstration ne saurait convaincre universellement, tant sont puissantes les forces de résistance au réel. Il y a quand même plus de raisons à la prolifération des délires interprétatifs sur la mort de ben Laden que sur celle d'Elvis et de lady Di. Le mythe roi caché, le chef que l'on croit mort et qui n'est que caché pour revenir sauver ses fidèles ne demande qu'à être réactivé. Pendant que l'Amérique débat de la question des photos qui seraient choquantes ou pas...
Et ceux qui démontrent que tout est mis en scène dans le 11 septembre trouveront sans peine des indices du complot ou de la manipulation. Il est impossible que... Vous ne me ferez pas croire qu'avec les moyens qu'ils possèdent... Ce n'est pas par hasard que... Une photo ou un test ADN ne convaincra pas les sceptiques pathologiques. Et la seule preuve vraiment rationnelle et négative, le silence définitif de ben Laden qui ne manquerait pas de démasquer ses ennemis et de les ridiculiser s'il vivait encore, ne sera pas très efficace.
Le pire danger pour la communication américaine est qu'elle doit se situer dans deux registres.
Il y a celui, martial et triomphant du vengeur. Ce qui est après tout un assassinat ciblé à l'israélienne sur le territoire d'un État souverain et en principe allié, implique une rhétorique sans complexe de la force.
Mais, en même temps, les USA s'évertuent à multiplier les signes que ben Laden a été châtié pour ce qu'il a fait et qui a universellement répréhensible, tuer des innocents, et nous pour ce qu'il voulait représenter, les musulmans ou, du moins, une tendance de l'islam. L'affaire du corps immergé est assez caractéristique. D'une part on insiste sur le fait qu'il été traité suivant toutes les prescriptions rituelles (on imagine en effet parfaitement les trois lavements rituels dans une atmosphère de calme et de recueillement, parmi les marins figés de respect, quelques heures après l'action et pourquoi pas au garde-à-vous !) et d'autre part on balance le corps à la mer, alors que tout musulman sait qu'un cadavre doit retourner à la terre.
Le signaux de ce type, au moment où les USA ne cessent de se féliciter des aspirations démocratiques de la rue arabe, auront intérêt à être sans ambiguïté.
Même en laissant de côté la question des représailles (rien n'indique qu'un groupe jihadiste ait le moyens et la volonté de faire maintenant un énorme attentat, mais en ce domaine il n'y a pas de certitudes), les USA doivent apprendre à vivre sans ennemi principal et sans dette de vengeance. Reste à savoir si ce sera une expérience heureuse.


En guise de post-scriptum trois remarques médiologiques :

- La maison de ben Laden a été repérée entre autres raisons parce que ses occupants n'utilisaient ni Internet ni téléphone, paraît-il. Donc ou vous communiquez et la Nsa vous repère ou vous ne communiquez pas, et c'est suspect ?

- Au moment de la guerre du Golfe, on avait beaucoup parlé de la guerre comme jeu vidéo. Mais quand on voit ces images de la "war room" de la Maison Blanche ou le président et son équipe ont suivi les événements seconde par seconde, par écrans interposés ( il ne manquait que les manettes pour faire d'Obama un parfait "videogamer"), quelle expression faut-il employer ?

- Les photos de ben Laden ne seront finalement pas publiées. Finalement, leur coût symbolique (leur force d'offense ou d'incitation à la vengeance) est supérieure à leu avantage (leur valeur probante). Plus efficaces par leur absence (nos sait qu'elles existent, mais on ne les voit pas) que par ce qu'elles représentent ?

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