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Nouvelle stratégie US de contre-terrorisme
Pragmatisme face au péril tous azimuts

Passé presque inaperçu en France, "Stratégie nationale de contre-terrorisme", un texte de doctrine de la Maison Blanche pour l'après ben Laden est pourtant révélateur, ne serait que par ce qu'il ne dit pas. Il montre surtout que personne ne croit le péril écarté et qu'Obama conserve, surtout en période électorale, la question terroriste et sécuritaire pour priorité : il s'agit, répète-t-il, de "désorganiser, démanteler et défaire" al Qaïda et ses métastases.

Certes, la Maison Blanche se félicite de la mort du chef jihadiste et de la difficulté croissante qu'éprouve la direction d'al Qaïda à se coordonner en son "cœur" (en Afghanistan et au Pakistan)
Certes, on y célèbre les révolution arabes de 2011 : le succès des mouvements démocrates et pacifistes a démontré que la seule alternative aux régimes dictatoriaux (et, la brochure oublie de le rappeler pro-occidentaux subventionnés par l'Amérique) n'est plus seulement le jihadisme violent et l'instauration de régimes islamistes. Ce que le temps va se charger de vérifier.

Pourtant le ton est tout sauf triomphaliste.
Comme le dit Obama : “En dépit de nos succès, nous continuons à faire face à une importante menace d’al Qaïda et de ses adhérents. Nos adversaires terroristes se sont montrés souples et adaptatifs. Les vaincre demande que nous poursuivions une stratégie encore plus souple et adaptative. Pour triompher d'al Qaïda, nous devons définir avec précision et clarté qui nous combattons et fixer de objectifs concrets et réaliste adaptés aux défis spécifiques que nous rencontrons dans les différentes régions du monde” Cela ne s'appelle pas allumer les lampions.
Pour ceux qui n'auraient pas compris, la brochure précise que les États-Unis sont en "guerre". On croyait le terme tabou depuis la très contre-productive "Guerre au Terrorisme" de G.W. Bush, alias "Quatrième Guerre mondiale" des néo-conservateurs. On s'imaginait que le vocabulaire politiquement correct était désormais "Lutte globale contre l'extrémisme violent", grotesque, mais censé ne pas froisser les masses arabes.


Mais il est bien question d'une guerre à al Qaïda; Guerre que doivent d'ailleurs relayer tous les outils de la puissance américaine : diplomatie classique et diplomatie dite "publique" cherchant à influencer idéologiquement les populations, action économique de développement, communication...

Seconde grande leçon : si l'on fait la guerre à al Qaïda, c'est qu'al Qaïda survit.


Sous cette étiquette, on regroupe :
- des "adhérents" et des "affilés", ces deniers s'y rattachant par des liens plutôt symboliques ou psychologiques que par une vraie appartenance
- des organisations rattachées hiérachiquement, d'autres simplement proches d'al Qaïda, et enfin des individus, comme les fameux "loups solitaires" auto-radicalisés et presque auto-recrutés qui ont parfois des passeports occidentaux et qui rejoignent le jiahd.
- des sanctuaires et des bases du jihadisme dans la zone AFPAK (Afghanistan et Pakistan) , le cœur, et d'autres zones an Afrique et au Moyen Orient où prolifèrent d'autre groupes.


Pour le "cœur", et bien que la récente annonce du retrait de 10.000 hommes soit passablement contradictoire avec la politique de "surge" et de "contre-insurrection" avec de très gros effectifs pratiquée jusque là, la Maison Blanche semble s'en tenir aux recettes connues, sans trop préciser comment on les applique au Pakistan. Interrompre les communications ennemies, maintenir la pression, susciter des tensions entre les jihadistes purs et durs et les talibans aux objectifs plus "locaux"...


Mais il y a aussi la "périphérie" qui n'inquiète pas moins :
Al Qaïda pour la péninsule arabique avec le problème de gérer des alliés locaux comme l'Arabie saoudite ou le Yemen
l'Afrique de l'est et al-Shabbab, avec la question de la Somalie et de son désordre contagieux
le danger transfontalier d'a Qaïda pour le Maghreb islamique
al Qaïda en Irak qui n'a pas disparu
les organisations jihdistes dans le sud est asiatique
le danger en Asie centrale à ne pas négliger
sans oublier le risque persistant d'attentats en Europe voire aux USA
etc..
Par rapport à cela, le Hamas, le Hezbollah ou les Farc colombiennes sont mentionnés de façon presque secondaire



Vaste programme que d'appliquer partout la trilogie "désorganiser, démanteler, défaire".


Pour cela la nouvelle ligne doctrinale propose quelques principes :
- le respect des valeurs essentielles de l'Amérique. Comprenez qu'il ne faut pas au nom des succès tactiques proches perdre sur le long terme en montrant une contradiction entre les valeurs que prônent les USA et celles qu'ils appliquent dans le conflit. Un noble propos qui serait plus crédible si Obama avait réussi à tenir sa promesse de fermer Guantanamo.
- le réseau d'alliances et le recours au multilatéralisme chaque fois que possible
- une stratégie coordonnée utilisant tous les outils du contre-terrorisme. Y compris les armes idéologiques de l'influence
- une culture de la résilience. Même si ce terme semble répondre à un effet de mode, il traduit une vision plus réaliste : plutôt que de supprimer tous les risques d'attaque terroriste, ce qui est impossible, il vaut mieux espérer s'y préparer et y réagir de façon raisonnable et en acquérant la capacité de revenir au plus vite à une situation normale.


En dépit de tous les points qu'elle laisse dans l'ombre (comme le problème des gouvernements irakien, afghan et pakistanais à qui il est pour le moins difficile de passer le relais de la lutte anti-terroriste, ou encore les négociations avec les talibans dans une perspective de retrait honorable d'Afghanistan), la nouvelle doctrine traduit un peu plus de réalisme et de pragmatisme. Nous sommes certes éloignés des rodomontades de l'ère Bush - doctrine de guerre "préemptive" contre les États complices du terrorisme, "construction" d'États alliés), mais cette vision d'un danger multiforme, imprévisible et dispersé, reste dans la perspective de l'ennemi unique et de la guerre sans fin.


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