huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
DSK story
Bienvenue dans le désert de l'entertainment

De l'affaire Strauss-Kahn, on a répété à satiété qu'elle était un «vrai feuilleton». Il faut préciser lequel : la série américaine «New York Unité Spéciale». Elle raconte les enquêtes de la brigade chargée des délits sexuels. Surtout, elle décrit la procédure judiciaire qui s'ensuit avec ses preuves contestées, ses retournements de témoins, ses négociations, et tout ce qui fait qu'aux USA les cas qui semblent les plus assurés (comme l'affaire O.G. Simpson ou celle de Michael Jackson) peuvent se terminer par un acquittement ou l'inverse.
L'affaire DSK rapportée par les médias a connu quatre temps forts :
1 l'arrestation surprise avec commentaires sur la cruauté des images, la présomption d'innocence, la bizarrerie du système US, la chute des géants et une première vague de théories du complot.
2 l'acceptation progressive de la vraisemblance du témoignage de la femme de chambre (à la fois l'enquête qui la montrait comme une vertueuse immigrée et les preuves matérielles, ADN et autres qui s'accumulaient). Parallèlement, un débat franco-français sur les propos machistes des amis de DSK et l'omerta qui règne dans le milieu médiatique autour du thème  " Tout le monde savait bien qu'il ne fallait pas le laisser seul avec une femme, mais comme il n'en a jamais violé devant mes yeux, je crois dur comme fer à son innocence."
3 Le retournement, accompagné de l'inévitable seconde vague de théories du complot. La vertueuse musulmane réfugiée politique devient de l'aveu même du procureur une menteuse pathologique. On trouve trace de quelques tricheries dans sa vie ( pour obtenir sa carte de séjour, des subventions), de l'argent blanchi, cinq téléphones, des liens suspects avec un truand dont on dit même qu'elle l'aurait épousé religieusement et une conversation en dialecte peul où elle avoue son intention de faire payer DSK. Bref, même Marine Le Pen n'aurait pas pu imaginer une immigrée plus antipathique.
 Du coup, et même s'il n'y a pas de lien logique entre les deux (on peut violer une menteuse, fut-elle décidée à profiter de l'occasion pour faire payer une  fortune au pigeon après coup sans avoir fait un complot avant), son innocence est tenue pour assurée, quand les partisans de DSK ne fantasment plus que sur son retour en France.
- Ébauche d'un nouveau retournement. Comme le procureur Vance ne renonce pas, et qu'une vieille affaire revient à la surface en France, ce sont à nouveau les bruits sur des employées du Sofitel que DSK aurait harcelées et sur une jeune femme qui l'aurait accompagné la veille. Retour de la suspicion. La communauté noire soutient N. Diallo : qu'elle ait menti sur sa vie ne l'empêche pas d'être victime.

On notera que les quatre épisodes fonctionnent exactement sur le modèle d'une série de type "New York police judiciaire" ou de ses avatars.
-  prégénérique : rapide introduction des personnages, crime et premier épisode dramatique (un des hommes les plus puissants de la planète faisant le "prep walk" devant les objectifs)
-  générique
-  enquête rapide de l'équipe du procureur qui accumule les preuves. La défense engage un des avocats de la Mafia. Le juge accorde la détention. Des épisodes du passé remontent et confirment les certitudes de la police ou du procureur.
-  pub
-  premier retournement. Une des bases de l'accusation s'effondre.Un témoignage ou un indice devient irrecevable. Le doute s'infiltre chez les enquêteurs. Les médias se déchaînent. Certaines  preuves qui semblaient en béton pourraient être irrecevables. L'avocat se frotte les mains et refuse la négociation que lui propose le procureur.
- pub
-  reprenant courage, et malgré ses tensions internes l'équipe du procureur repart sur une seconde piste : d'autres témoins, d'autres indices. L'affaire se révèle plus compliquée et suscite des commentaire sur un problème social, sécuritaire ou ethnique de la société américaine. Accusation et défense construisent leur système sur fond de polémiques raciales. religieuses, politiques ou de débat sur l'éthique.
-  pub
-  La défense marque des points. L'équipe du procureur se réunit et feuillette une dernière fois le dossier. La jolie assistante du procureur dit " Tiens, c'est bizarre, en regardant cette liste d'appels...." ou "mais il devait y avoir une caméra de surveillance". Ou encore, le procureur songe à une astuce de procédure ou à un témoin négligé jusque là.
On retourne à la salle d'audience. chacun produit son dernier argument et on attend le verdict du jury.

Dans le feuilleton, il y a deux possibilités. Soit la découverte de dernière minute de l'accusation l'emporte en un ultime retournement,  soit elle perd et voit repartir libre un homme qu'elle sait coupable (il n'y a pas forcément de happy end dans New York Police Judiciaire ou New York Unité Spéciale..)! Mais si le prévenu s'en tire, c'est toujours pour une raison qui révèle des contradictions  de l'Amérique, comme l'obsession de  la sécurité après le 11 septembre ou les tensions ethniques.

Générique de fin. L'équipe du procureur marche dans un couloir ou va prendre un dernier verre à Manhattan.

Comme nous en sommes à l'épisode 3 de la réalité ou au début du 4, nous ignorons si la jolie assistante du procureur va s'exclamer " en relisant le dossier cette nuit j'ai trouvé quelque chose de bizarre.". Et comme on voit mal la défense plaider qu'il n'y a pas eu relation sexuelle du tout au vu de toutes les évidences matérielles, le jeu reste très ouvert.Personne ne peut savoir combien de jurés new-yorkais penseront que cette relation a été forcée, combien croiront à une passe qui a mal tourné et combien se diront qu'une femme qui ment aux services d'immigration et qui a des copains truands mérite son sort.
Dans tous les cas, nous sommes assurés que la campagne électorale française sera polluée par des révélations à rebondissement sur la sexualité de DSK, ses rapports avec les prostituées, avec l'argent et avec le pouvoir qui entraîneront sans doute d'autres affaires à connotations sexuelles en France, pour lui ou pour d'autres. Bien entendu, et même en supposant que la plupart des hommes politiques répètent le mantra "c'est une affaire privée ; laissons faire la justice." ce ne sera certainement pas un progrès pour les valeurs républicaines. Les dégâts pour le PS sont difficiles à estimer, par ce qu'ils tiendront moins au reproche d'avoir failli prendre pour candidat un riche obsédé sexuel, qu'au sentiment vague qu'il y des magouilles et de combines partout et que les puissants sont à l'abri. Les avantages que pourrait retirer un Hollande à jouer de l'effet de contraste - non pas super Dupont mais super- normal -  sont aléatoires. 
Plus une inconnue qui est l'attitude de DSK lui- même. Ses amis du PS allument sans doute des cierges pour qu'il choisisse de se consacrer à son affaire judiciaire et ne joue pas les trouble- fêtes. Mais un DSK vaticinant sur la politique française depuis New York peut exercer un effet perturbateur.
Il n'y a qu'une seule chose de certaine : l'unanimité médiatique et idéologique à suivre chaque fois la même direction, et la prééminence du reality show sur la réalité politique. Donc le triomphe de ce que Francesco Masci appelle "l'entertainment".
"L'entertainement est la manifestations parfaitement inversée de la domination. L'indifférence céleste du souverain omnipotent des théocraties orientales correspond ainsi à l'indifférence des modernes subjectivités fictives à la réalité de leur existence. Dans l'entertainment, il n'y a plus de représentation du pouvoir, mais une production d'événements qui reconfigurent entièrement les relations entre les hommes sur le plan fictif." 


 Imprimer cette page