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Secret et conflit
Secret et conflit : de la ruse à l’infodominance

(extrait de « Autour des secrets » colloque du Forum de Nancy)



Partons de l’idée que le secret est une information que son détenteur rend délibérément inaccessible . D’où une relation duale et dramatique. L’essence du secret, à suivre l’étymologie (secernere) est d’être séparé, exclu . Or, une telle opération ne se fait pas sans travail ni résistance, sans peine ni opposition. Qui a un secret a nécessairement un adversaire, fut-il virtuel : au mieux ou au pire, celui qui menacerait ledit secret s’il venait à en apprendre l’existence. Cet adversaire, ce peut aussi être soi-même : c’est du moins ce que la psychanalyse nous enseigne : nos secrets nous menacent et nous les menaçons. Nous défendrons ici une conception du secret qui en fait une des formes, des causes et des instruments du conflit, au moins autant qu’un moyen de l’éviter. Le secret serait donc justiciable d’une approche polémologique (comment se produit le conflit), stratégique (comment les acteurs emploient force et intelligence à défendre et attaquer le secret) d’une histoire des techniques (avec quels moyens) et, on s’en doute, d’une médiologie, puisqu’il est ici question de ce que nous croyons et de la façon dont nous les transmettons ou pas.

Le secret ne constitue pas seulement un facteur discriminant entre ceux qui le possèdent et ceux qui en sont exclus. Ni une simple composante du pouvoir et par l’imprévisibilité qu’il confère et par le prestige qu’il confère. C’est un processus qui pourrait bien être faire partie des universaux anthropologiques. Le secret serait à ranger parmi les « propres de l’homme », comme la technique, le langage, l’organisation politique, auxquels il est toujours lié. Tous les hommes ont des secrets et nous serions tentés de dire qu’aucun animal n’en a, pas plus qu’il ne peut mentir. Certes, avec son corps, il peut réaliser des ruses et des feintes, cacher ce qu’il veut protéger, s’abstenir d’émettre des signaux, faire le mort, il peut en quelque sort « être » secret. Mais, pas plus qu’il ne peut exprimer une information imaginaire, il ne peut conserver ou dissimuler un énoncé. Avoir un secret, c’est-à-dire pouvoir le conserver, le refuser à tel, mais le livrer à tel autre, le partager ou le négocier, tout cela suppose des capacités culturelles.
Avec raison Simmel fait du secret le contrepoint de l’interdépendance et de la confiance nécessaire dans tout groupe humain, comme il voit dans le conflit la rançon de la coopération. Pas de société sans secret. Il est présent, en puissance, derrière tout ce qui nous réunit : la croyance, le politique, la production. Mais, en même temps, sa forme et son ampleur dépendent de facteurs historiques et technologiques.
Le secret peut porter sur le passé (qui a fait quoi), sur le futur, un plan, un traité, une conspiration (qui fera quoi) ou sur un présent virtuel (comment faire quoi) : c’est le cas des procédés qui permettent de rééditer une performance, comme un brevet, un logiciel, un plan. Mais surtout, il traverse tous les domaines de notre activité.

Des initiations sacrées aux arcanes de la puissance



Ainsi, il hante le sacré, dont le domaine déborde celui de religion, notion occidentale tardive. Des rites magiques aux théologies monothéistes en passant par les cultes à Mystères, il subsiste partout une forme quelconque d’initiation. Suivant une tendance peut-être générale, tout enseignement conférant des pouvoirs ou un statut, comme celui du jeune chasseur, du myste, de l’acousmate, ne saurait se dispenser sans rites, épreuves et serments de mutisme,menaces. La transmission doit être réservée à un impétrant spirituellement préparé et fiable. Faute de quoi la connaissance folle ou dangereuse serait profanée.

Ce secret rituel ou spirituel relie les initiés qu’ils cherchent l’art de chasser le bison, le salut de leur âme, les moyens de fabriquer la pierre philosophale ou les desseins du grand Architecte. Souvent, une forêt de symboles, un enchevêtrement d’indices ou d’arcanes sont censés protéger le secret des dieux ou du Cosmos. Sous des formes différentes, les trois monothéismes connaissent la tentation ésotérique voire gnostique : réinterpréter l’écriture sacrée ou la Création comme un cryptogramme. Entre l’initiation, qui consiste à maîtriser la transmission pour protéger la vérité, et l’ésotérisme qui suppose un sens dissimulé derrière le sens apparent, le sacré est toujours entouré de défenses.

Ce n’est pas moins vrai pour l’économie. Le secret est un moyen de produire de la rareté, donc d’augmenter ou de conserver une valeur. Cette rareté peut être celle des moyens. Garder l’exclusivité d’une technique, de l’emplacement d’une ressource, en constitue la forme la plus évidente. Il y a avantage à se réserver l’accès ou la fabrication de richesses. Ce fut vrai, des siècles durant, pour des matériaux ou des objets : soie, verre, épices, poudre, papier, porcelaine ont, suivant les périodes, fait la fortune de leurs détenteurs exclusifs. À l’époque industrielle, la formule du coca-cola ou tout autre secret protégé par des brevets ou des coffres-forts ont constitué un capital inestimable. C’est encore plus vrai avec la dématérialisation de l’économie. Quand celle-ci consiste toujours davantage à « vendre » de la connaissance ou des états de conscience, , comme actuellement, le secret devient la seule protection contre la duplication, facilitée par le numérique, et le seul remède contre l’obsession du piratage ou de la déstabilisation. Il devient le garant invisible d’un capital intangible.

L’instrument de l’échange lui-même, l’argent, suppose un secret, puisqu’il faut bien qu’une autorité ait le monopole de sa formule et nous préserve de sa prolifération. Ceci peut s’obtenir par un identifiant, tel le filigrane d’un billet qui résiste à l’imitation. Un système bancaire ou financier est une machine à gérer du secret, celui des comptes bancaires ou des transactions électroniques. Désormais, des méthodes sophistiquées combinant cryptographie et moyens de surveillance assurent que le paiement émane bien de un tel est bien valable sans dévoiler pour autant la nature de la transaction, ni celle des moyens de certification. Demain le moyen de sécuriser l’échange peut aussi être « biométrique ». L’identification à distance repose sur des techniques de mesure de nos impulsions nerveuses, d’identification de l’iris de notre œil ou de notre voix, de transmission et vérification de nos empreints digitales ou tous les autres procédés qui recourent à ce code secret oublié : notre code génétique.



Il est un domaine de l’activité humaine dont le rapport avec le secret est essentiel : le politique. Le politique est une activité conflictuelle opposant des groupes poursuivant des finalités inconciliables. Il recourt tout naturellement au secret quand il s’agit de surprendre et protéger. Des conspirateurs qui se dissimulent, une censure qui recèle des documents, une police secrète, d’autant plus efficace que les citoyens en ignorent les pouvoirs effectifs et les crimes réels, forment trois manifestations d’une seule logique. Elle vise à la conservation d’un avantage contre l’adversaire actuel ou potentiel, voire contre le peuple pour l’empêcher de s’indigner et se révolter. Il faut dissimuler l’inavouable, cacher ses fins être imprévisible, impressionner ceux qui ignorent la source et l’étendue de ses pouvoirs, se réserver la connaissance des moyens efficaces. Ces principes-là sont immémoriaux.

Des siècles avant notre ère, les philosophes chinois de l’école des « légistes » exaltaient déjà la nécessité politique du secret :
Quand « Le Prince a perdu son mystère/ Des tigres s’attachent à ses pas » avertissait le livre de Han Fei .
Ce classique chinois fait l’éloge de qui «ne révèle point ses ressorts». Notre propre tradition philosophique n’ignore pas l’efficacité de la ruse, depuis que les Grecs exatent la Métis, ni ne néglige l’art de cacher pour surprendre.

A la Renaissance, la pensée politique européenne fait du secret une virtu une qualité de l’homme d’exception. Ce caractère rend son possesseur plus redoutable (« Qui ne sait dissimuler ne sait régner » disait Louis XI). Savoir surprendre est une des aptitudes du Prince. Le secret se rattache aux « arcanes », méthodes occultes du souverain, arme d’exception répondant à des fins exceptionnelles. Les arcana Republicæ puissances dissimulées au sein de l’État, les arcana dominandi, méthodes pour manipuler le peuple ou l’opinion, les arcana belli techniques guerrières constituent une panoplie . Le jésuite Gracian exaltera pareillement le secret « sceau de la capacité » politique car « C'est la marque d'une supérieure maîtrise de soi et se vaincre en cela est un triomphe véritable."

Mais le secret politique devient vite plus trivial voire bureaucratique. Dans les sociétés modernes, il se gère en masse et au quotidien. Généralement, il suppose un méta-secret : le secret de ce qui est secret dans un certain ordre politique. L’instance politique détermine, au moins dans l’abstrait, la forme et l’intensité du conflit sur son territoire. De la même façon, elle contrôle droit du secret et droit au secret là où elle est souveraine. Elle l’alloue ou l’autorise à certains – secrets de l’intimité, de la vie privée – elle l’impose à d’autres - secret défense ou secret d’État, secret professionnel. Elle en contrôle les instruments. C’est ce que démontre l’interdiction faite aux citoyens de posséder ou d’exporter des logiciels de cryptologie trop puissants, au même titre que des armes de guerre . Dans nos systèmes, l’État dessine les territoires du secret sous forme d’un triagle : secret des citoyens entre eux, secret de l’État à l’égard les citoyens et celui des citoyens face à l’État. Dans tous les cas, il s’agit de tracer la frontière entre une connaissance licite (et le cercle des initiés peut être fort vaste) et sa diffusion nocive parce que contraire aux intérêts généraux, aux règles déontologiques, aux droits des individus, au moral de la population, etc.

Le régime le plus démocratique suppose de tels droits au secret, ne serait-ce que celui du vote ou de la correspondance. Ils protègent la vie privée et l’exercice de la pensée libre. Il limite la connaissance que les individus peuvent acquérir sur leurs vies respectives pour en rendre la cohabitation supportable. Enfin, ce même système démocratique ne peut totalement renoncer à son propre secret, pour conserver sa liberté d’action : procédés, fonds, services, traités secrets, et autres attributs d’une raison d’État échappent au droit ordinaire. Quant aux États totalitaires, le secret leur est consubstantiel : chacun se méfie de l’autre, personne n’ose dire à haute voix des vérités connues de tous, des « secrets ouverts ». Il se rend ainsi complice du silence général et renforce le pouvoir qui le surveille. Il se peut que celui-ci occulte des pans entiers de réalité la plus évidente : l’existence du Goulag, ou celle des villes stratégiques dites secrètes, non photographiées, non mentionnées sur les cartes, en ex-U.R. S.S.


Secret dans la transparence


Mais aujourd’hui ? Revenons sur cette notion ressassée selon laquelle notre société serait de l’information. Société du Savoir pour les optimistes : la connexion des intelligences et le partage des connaissances rendront désuète toute politique de rétention de l’information. Société du spectacle, pour les critiques : nous nous épuisons à poursuivre et consommer des signes, esclaves des apparences. Pour Guy Debord "Le secret généralisé se tient derrière le spectacle, comme le complément décisif de ce qu'il montre et, si l'on descend au fond des choses, comme sa plus importante opération." Et le père du situationnisme d’énumérer les traits principaux de nos modernes sociétés du spectacle : renouvellement technologique incessant, fusion économico étatique, secret généralisé, faux sans réplique, présent perpétuel.

Société de l’exhibition, peut-être : à l’ère de loft story, des Web cams, des psyshows, chacun, de l’homme politique au manager branché, dévoile sa personnalité voire son intimité. Histoire d’être « star un quart d’heure », de « changer le regard des autres » ou « d’être visible », on montre tout : âme, fesses et confesse.

Certains y trouvent des raisons d’optimisme. Les juges et les caméras pourchassent les mystères. Internet se moque des censures et des frontières. Les hommes politiques promettent plus de clarté et moins de langue de bois. De la transparence dans la politique, nous passons à la transparence de la politique. Elle devient l’art d’exprimer et satisfaire des « demandes ». L’entreprise se veut communicante, éthique et ouverte. La vie privée fait le succès public. Quelle place pour l’archaïque secret ? Baudrillard répond : « Que deviennent les choses jadis secrètes ? Elles deviennent occultes, clandestines, maléfiques : ce qui était simplement secret, c’est-à-dire donné à s’échanger dans le secret, devient le mal et doit être aboli, exterminé. »

Les forces dominantes semblent bien sonner le glas du secret :
- La Mondialisation : elle fait circuler choses, gens, idées, images
- Le Marché : il suppose l’échange généralisé
- Les Médias : les médias de masse mettent tout sur la place publique du village global ; les nouveaux médias informatiques offrent toutes les données « où je veux, quand je veux, comme je veux »
- La Morale ou plutôt le Moralisme triomphe : contre les systèmes autoritaires, les lois du silence ou les discriminations, il se réclame des différences et des transparences, du débat public, de la libre expression.

Pourtant, il semblerait, sinon que le secret soit partout -et la vérité ailleurs, comme le proclame X-Files - du moins que la lutte par, pour et contre le secret s’étende . Les indices pullulent : événements étouffés, données sensibles dissimulées.

Le secret suscite des politiques de rétention, surveillance, dissimulation, pénétration, tromperie impliquant des acteurs étatiques et infra-étatiques, économiques et idéologiques, des groupes et des particuliers. Quelques indices :

- Le nombre de documents classifiés (des millions !) augmente ,
- Les révélations vraies ou fausses sur diverses formes d’Omerta dans nos sociétés : agissements de pédophiles, turpides financières des partis politiques ou divers scandales de type épidémies agroalimentaires,
- Les fameuses « grandes oreilles » de la National Security Agency, qui, soit dit en passant, ont fait négliger la formidable montée en puissance de la N.R.O., National Recognition Organisation, les « yeux » des satellites espions ,
- Les luttes quotidiennes des internautes pour le droit de crypter, contre le traçage, et le fichage, pour la protection de la vie privée
- La place dans les doctrines militaires et géostratégiques de notions comme la domination informationnelle, la panoptisme , ou l’intelligence totale, via le cyberespace et l’espace stratosphérique .
-Les affaires d’infoguerre économique : elles se résument généralement à des affaires de vrais secrets violés ou de faux secrets révélés pour déstabiliser .
Alors, vrai ou faux ? Ou alors, bon secret, celui du citoyen, ultime refuge de la liberté versus mauvais secret, celui du Système, de Big Brother qui, pour recourir au contrôle invisible plutôt qu’à la violence visible, n’en serait pas moins redoutable ?

Pour répondre, il faut en revenir à la définition du secre comme conflit : à l’idée que le secret est secret contre quelqu’un dont il faut se protéger et qui représente un concurrent ou une menace.

Tout confirme cette parenté entre secret et conflit que ce soit comme enjeu (lutte pour connaître le secret ou le défendre), comme arme (la dissimulation des moyens ou des objectifs pour mener l’offensive) ou enfin comme mode d’évitement du conflit (en cachant à l’autre sa faute ou sa faiblesse). Le secret est une relation agonale, où les objectifs de chacun des camps sont incompatibles. Chacun s’efforce de vaincre la résistance de l’autre, passivement ou activement. Interdire de faire par l’usage de la force, (y compris sous la forme extrême qui consiste à éliminer l’autre), et interdire de savoir par l’usage d’informations, (dont évidemment le secret), sont, au final, deux manifestations d’un même dessein.

Un secret pour personne n’existe pas, sinon sous la forme plaisante du secret de Polichinelle. Un secret caché à tous, sans détenteur, est une contradiction dans les termes. Un secret sans objet est apparence ou farce. N’étant ni l’invisible, ni l’ineffable, ni l’incompréhensible, ni l’inconnu même s’il en adopte les apparences, le secret n’est pas non plus le mystère. Le mystère émane de choses qui échappent, et, peut-être, échapperont toujours à notre intelligence. Le secret suppose des gens qui possèdent une information et ne la laissent pas connaître à d’autres. Il doit être connu d’au moins une personne et caché à une autre. Il doit, pouvoir s’énoncer sous forme de description d’une réalité vraie ou fausse. Qu’il porte sur une information imaginaire ou délirante n’en change pas la nature.

Bref, si pour qu’il y ait secret, il faut qu’il y ait risque réel ou imaginaire, sa connaissance se trouver valoriésée. Valorisé négativement quand sa perte entraînerait un dommage, le secret peut l’être positivement : celui qui est seul à détenir l’information, réalise des performances propres ou, plus simplement, vend son information rare. Mais même cette valeur positive renvoie toujours au risque de perte. Le secret ne vaut que tant qu’il est contrôlé et que l’on sait qui sait. Il suppose nécessairement une crainte : crainte d’un événement (si on savait mon secret, je serais arrêté, par exemple), d’un jugement (je serais disqualifié aux yeux de l’opinion) ou de la perte d’une exclusivité (je ne serais plus le seul à pouvoir faire ceci). Il sous-entend antagonisme au moins potentiel envers un adversaire concret ou envers une force abstraite Loi, Opinion, Société. Le secret garantit immunité, exclusivité ou supériorité.

Cette trilogie détenteur-contenu-menace, appelle un quatrième élément : la protection. Il faut des moyens matériels pour maintenir ce rapport délibéré et asymétrique. Il se peut que l’existence même du secret soit ignorée, qu’il n’en existe ni indice ni soupçon et seul le détenteur puisse le trahir et se trahir par un aveu. Dans ce cas limite, la situation est simple : le silence suffit. Il faudrait alors parler d’une stratégie d’abstention : ne pas dire, ne pas trahir, agir sur soi, ne pas laisser filtrer d’indice. Mais cette stratégie appelle vite des compléments : stratégies de rétention, contrainte, ou confusion. Elles agissent sur les choses qu’elles cachent, sur les gens qu’elles empêchent de savoir ou de faire savoir et enfin sur les signes qu’elles brouillent.

Technologies de la dissimulation

Souvent donc, le secret requiert des manœuvres complexes : dissimulation ou protection de traces physiques -enfermer un document dans un coffre, interdire une zone d’accès- ou dissimulation des signes et signaux -chiffrement , stéganographie ou tactiques de déception -. Enfin, il y a la contrainte pure et simple. Elle peut consister en une menace, celle des foudres de la loi, des lois de l’honneur de l’omerta maffieuse ou de la colère divine.
Le secret repose autant sur des moyens techniques de maîtriser traces, signes ou gens, sur des organisations et sur des puissances symboliques, que sont les croyances partagées. Cette relation conflictuelle implique des politiques raffinées. Ceci est d’autant plus vrai qu’interviennent des outils ou processus de haute technologie pour conserver, transporter ou traiter de l’information .

La technologie numérique rend la notion de secret plus protéiforme que jamais. Le secret protégeait contre l’imitation, la dénonciation ou l’anticipation - disons contre le Même, le Supérieur, l’Adversaire. Il a acquis d’autres fonctions. Désormais il protège contre la localisation dans l’espace, le traçage dans le temps, le profilage, la prédiction de comportements, la prise de commande, celle d’un ordinateur ou d’un réseau. Loin de faire reculer le secret, la technologie lui trouve plus d’emploi que ne l’aurait prévu notre imagination.

Il est des secrets dont l’unique fonction est de rester tels. Peu importe leur contenu, seule compte leur rareté organisée. Ils identifient des possesseurs légitimes, certifient ou limitent le nombre de copies autorisées, qu’il s’agisse d’objets ou de données reproductibles. Telle est la fonction d’un mot de passe, d’un marqueur caché, ou d’une ligne de code informatique interdisant la duplication d’un original. De tels secrets conventionnels garantissent non seulement que l’information n’est pas prélevée, mais aussi qu’elle n’est pas falsifiée. Le secret conventionnel atteste également qu’elle émane bien de qui l’on croit et prouve qui y a accès. La complication de ces systèmes de connaissance restreinte est à la mesure de la rapidité et de l’ubiquité des transmissions en réseau. Là où il y a des nœuds de pouvoir, prolifèrent secret et contrôle. Deleuze en avait bien vu le rapport avec les techniques de rétention et de certification: " Dans les sociétés de contrôle l'essentiel n'est plus une signature ou un nombre, mais un chiffre : le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés disciplinaires sont réglées par des mots d'ordre. "

Une polémologie du secret à inventer devrait aussi faire la part belle aux mentalités, aux stratégies et aux idéologies. Notamment à celles qui imprègnent l’actuelle doctrine stratégique des U.S.A. Elle s’articule autour de la notion de domination informationnelle ou infodominance . C’est, dans l’idéal, la situation du stratège qui dispose sur le champ de bataille de capteurs perfectionnés, de satellites et instruments d’interception, de moyens de communication et réaction instantanée. Cette vision postule le panoptisme au profit de l’armée dominante qui doit tout savoir de l’adversaire. Ce dernier est rendu sourd, aveugle, incapable de communiquer, ses infrastructures critiques bien vite paralysées par un bombardement chirurgical ou une cyberattaque. Du point de vue qui nous intéresse ici, cela équivaut à la volonté de percer tous les secrets grâce à la technologie. La guerre zéro-risque suppose l’intelligence-zéro secret.

L’infodominance a débordé ce domaine strictement militaire pour devenir un projet géostratégique. Dans un monde qu’ils pensent déterminé par la révolution numérique, les U.S.A. se voient chargés d’une mission de « monitoring de la globalisation » . Cela implique la détection, la prévention ou au pire la préclusion, c’est-à-dire la répression par la force le plus tôt possible, de tout trouble : État voyou, opération mafieuse, péril écologique, terrorisme... À l’échelle militaire tactique ou géopolitique, pareille ambition de contrôler toute l’information suppose une transparence absolue au profit de l’acteur principal, l’hyperpuissance.

L’infodominance, c’est donc le monopole planétaire du secret. Réel ou fantasmatique : cela est une autre question. Car il se pourrait bien qu’en s’efforçant de rendre le monde extérieur lisible, gérable et prédictible, donc de conserver à son seul profit la possibilité du secret, la société de l’information la plus avancée du monde, d’une part, s’assigne une mission impossible et, d’autre part, se désigne d’elle-même comme cible de tous les ressentiments.

Même obsession du secret chez d’autres acteurs, en apparence tout à l’opposé, les internautes libertaires ou protestataires. Tout tourne autour du secret, celui qu’ils réclament et qu’ils veulent illimité ou le secret qu’ils soupçonnent ou dénoncent derrière toute forme d’autorité ou d’institution.
Les facteurs qui poussent à cette guerre généralisée ne tiennent pas seulement à l’imaginaire des hackers ou aux imaginations des généraux. Des raisons plus tangibles poussent États, entreprises, groupes militants ou particuliers à s’affronter par, pour, contre le secret.

D’abord, il existe de plus en plus d’informations stratégiques dont il y a intérêt à conserver le monopole, ne serait-ce qu’en termes de valeur marchande : découvertes et techniques performantes ou connaissances plus triviales, comme une base de données sur les habitudes de consommateurs. Même prolifération des informations dont il faut empêcher la reproduction pour des raisons patrimoniales, des droits intellectuels et financiers sur des données reproductibles. La frontière s’atténue entre connaissances rares, celles que collecte l’intelligence dite ouverte, et les véritables secrets protégés par la loi ou par des boucliers numériques.

Comme, de surcroît, l’acteur économique doit pressentir les tendances porteuses dans les innovations ou les goûts du public, et mettre en avant son image et sa réputation, il redoute autant la perte du secret, qu’il porte sur ce qu’il sait (et qui constitue sa réelle richesse) que sur ce qu’il est (et qui le rend vulnérable).

À mesure que l’économie devient immatérielle, s’accroît intérêt qu’il y a à empêcher la concurrence d’accéder à des informations sensibles, un fichier de clientèle ou un projet de recherche et développement. Il faut interdire la diffusion ou l’usage de données, ou plus brutalement encore se défendre contre l’espionnage économique, la déstabilisation . Parallèlement à la défense de la « réputation » et à la prévention de la « crise informationnelle », la protection du patrimoine numérique donc de son intégrité, de son authenticité, de sa pérennité ou sa confidentialité deviennent une branche capitale de l’activité économique , Le risque de ne pas savoir à temps ou de laisser savoir engendre une insécurité obsédante. Et nous ne traiterons pas ici de l’immense domaine de l’économie criminelle, forcément clandestine.

Le domaine du contrôle

Autrefois avoir un secret c’était avoir le monopole d’une information vraie, rare ou importante. Désormais le secret protège aussi des bases de données, et des systèmes entiers du prélèvement ou de la falsification de l’information. Il est au cœur des réseaux et des flux. Si les secrets sont désirables, ils sont aussi vulnérables et redoutables. Tous les traits que l’on prête aux nouvelles technologies - se jouer du temps et de la distance, rendre accessibles et navigables des mémoires quasi illimitées, réunir en un code unique sons, images, textes et programmes, permettre la connexion de toutes les intelligences : tout cela implique autant de possibilités de violer des secrets.

Nos mémoires sont « externalisées » c’est-à-dire confiées à des puces de silicone et électrons invisibles. Il devient aisé de les pénéterer instantanément, par des moyens modestes, sans péril. En période de « monoculture technique » si une faille apparaît dans un système de sécurité, la façon de contourner ses défenses est vite connue. Nos transactions ou communications se font à distance, électroniquement, d’où la multiplication de traces qu’il est possible de récupérer, rapprocher pour « profiler » les individus. Avec les télé-transactions, il est facile de se faire passer pour un autre et d’agir à sa place. Dans la mesure où nous employons les mêmes vecteurs, protocoles et logiciels, l’intérêt d’en percer le secret augmente. Dans une économie du temps et de l’accès, le secret compte davantage. L’information est du temps concentré ; c’est un procédé qui permet d’économiser du temps et des ressources pour obtenir un résultat. Le secret gardé est du temps garanti.

L’effraction informatique est invisible et indolore et la pénétration immatérielle : parfois la victime ne réalise pas que le secret a été violé. Ou, dans le cas de marquage, de “chips”, elle ignorera qu’il existe un moyen de reconstituer ses activités : il subsiste toujours une trace de tout ce que l’on a reçu et émis, un indice de tous ses mouvements physiques ou virtuels (connexions). Ceci fonctionne dans les deux sens : “prélèvement” d’informations, mais aussi pénétration. Cookies, chevaux de Troie, virus, bombes à retardement.... introduisent frauduleusement dans les systèmes informatiques des machines de guerre qui opèrent destruction, désorganisation, falsification, mais aussi des machines de contrôle. Celles-ci permettront de prélever de l’information ou d’exécuter des instructions. Les techniques de défense changent : ne pas laisser de points de passages aux signaux hostiles, sélectionner ces signaux, faire en sorte que l’information protége contre l’information. Dans le monde virtuel plus que dans le réel, distinguer l’ami de l’ennemi est crucial. D’où de nouveaux secrets en cascade : qui discriminer, comment discriminer.

De là aussi, le rôle de l’identification -authentification et signature-. Le “prouve qui tu es” répond à la revendication d’anonymat de l’usager. Il vit armé de codes, obsédé par la confidentialité, menacé par des délits informationnels ou des outils de fichage. Comme citoyens nous haïssons le secret (celui de l’État, ce que nous cachent les puissants, ce que nous taisent les médias...), comme particuliers nous le réclamons : nous ne voulons plus être filmés, écoutés, décryptés... Paradoxe : il faut un moyen secret pour s’identifier, et un moyen secret pour être assuré de son anonymat. Ce peut être un logiciel, un mot de passe,.

Ces équations - traçabilité, plus accessibilité, plus externalisation des savoirs, plus dépendance des procédés de traitement - se prêtent aussi bien à l’action hégémonique des puissants par surveillance et contrôle qu’à l’activité de déstabilisation des faibles. Désormais, le secret doit protéger l’information contre les risques de publicité, et, dans le même temps, en garantir la disponibilité et la lisibilité : il est indissociable du système même d’information, au cœur du processus de traitement et de décision. La puissance se confond avec la faculté de savoir ou de dissimuler.

Les technologies post-modernes donneraient alors une singulière actualité à la sentence de Lao-Tseu : “ Les armes du pouvoir ne se laissent point apercevoir ” (Tao-te-king verset 36)







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