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Cameron contre Blackberry
Réseaux sociaux et émeutes


Mis en cause pour l'inefficacité de la police face aux émeutes en Angleterre, David Cameron s'est livré une série d'effets d'annonce, dont cette phrase qui a soulevé beaucoup d'émotion : "Lorsque les gens utilisent les réseaux sociaux pour des actions violentes, nous devons les en empêcher. Nous travaillons avec la police, les services de renseignement et les industriels pour étudier la manière d'empêcher ces personnes de communiquer via ces sites et services lorsque nous savons qu'ils préparent des actes criminels ou violents." 
Explication : les émeutiers utiliseraient Facebook, Twitter et surtout le service de messagerie gratuite de Blackberry BBM, réputée plus difficile à décrypter, pour mieux organiser pillages et attaques et pour éviter la police.
Quelques mois après que les Occidentaux unanimes  aient fait l'éloge des "révolutions 2.0" et des réseaux sociaux qui permettaient aux opposants de s'exprimer  et de se coorodonner dans la rue en dépit de toutes les polices et de toutes les censures, cette déclaration a  fait sourire certains pays. Par exemple les Iraniens qui s'amusent à appeler les Anglais au respect des droits de l'homme, ou les Chinois, grands champions de la censure du Net, qui avaient notamment coupé l'accès à Internet lors d'émeutes en 2009 dans le Xinqiang

Sans céder à la facilité qui consiste à hurler à Big Brother dès que l'on émet la moindre critique contre les réseaux sociaux, il faut remarquer que la position de Cameron comporte un certain nombre d'absurdités ou d'ambiguïtés et sur le plan technique et sur le plan politique.

Techniquement d'abord. Les réseaux sociaux permettent-ils de faciliter des crimes ou des délits ? Oui, comme l'écriture, le télégraphe Chappe et les signaux de fumée. Qu'ont ils de particulier, ces réseaux 2.0 ? 
D'abord le facteur vitesse : des émeutiers courant dans les rues peuvent se coordonner beaucoup plus rapidement en cliquant sur un clavier tout en se déplaçant. C'est incontestable et d'ailleurs les émeutiers ne font que s'inspirer de stratégies militaires dites de "swarming" (essaimage) qui consiste à agir en groupes mobiles reliés par des systèmes de communication instantanés et à ne converger qu'au moment de l'attaque. Pour se disperser à nouveau aussitôt que possible
Seconde particularité : les réseaux sociaux permettent de relier plus de deux interlocuteurs qui s'appellent comme le vieux téléphone. Un groupe a la possibilité de laisser en dépôt des messages ou instructions que peuvent consulter soit celui qui parvient à cette adresse grâce à un moteur de recherche, soit celui qui est membre d'une communauté et qui sait a priori quel type de message s'échange sur ce réseau. Dans les cas des émeutiers, cela veut dire que des gens qui ne connaissent peut-être pas leurs noms et adresses respectifs, mais qui sont unis par un même intérêt, en l'occurrence voler et détruire, peuvent décider ensemble voire produire une forme nocive d'intelligence collective.
On peut accorder un point à David Cameron : ce n'est pas la même chose que d'exprimer une opinion d'ordre politique et philosophique et de donner des conseils, incitations ou instructions en vue de l'action, surtout si l'action doit consister à brûler et piller. Mais pour le reste...

Que peut espérer faire la police pour rendre les émeutiers, sinon moins motivés, du moins plus vulnérables, plus repérables et moins efficaces ? Qu'envisage concrètement Cameron (à supposer qu'il ait bien saisi la complexité technique du problème ?

- Cameron songerait-il à priver certains citoyens connus pour leur propension à la violence, éventuellement récidivistes, d'avoir accès au Web, comme on empêche des hooligans d'aller au stade ?
Ou à couper certains sites, certains comptes Twitter ou Facebook ? À interrompre le service Blackberry pou certaines périodes "chaudes", dans certaines zones ? Là encore, sans parler libertés publiques, on voit mal comment appliquer cette mesure. Y aurait-il des numéros de téléphone ou de cartes SIM marqués du sceau de l'infamie, désactivés ou confisqués en cas de danger ? Nous attendons qu'on nous explique comment les repérer et comment faire. Rappelons qu'il est possible d'accéder à un compte Twitter ou Facebook, à travers un avatar, gratuitement,  sans laisser sa carte d'identité, simplement connu à travers une adresse mail que n'importe qui peut créer sans se faire tracer. Et quand bien même un compte serait désactivé, il serait possible de le recréer en trois minutes du cybercafé du coin ou de n'importe quel appareil. Tout au plus pourrait-on envisager de contraindre les fournisseurs d'accès à supprimer certaines adresses, mais suivant quelle procédure, avec quels moyens de contrainte et à quelle vitesse ? Ou alors il s'agit de priver tout le monde de la possibilité de communiquer ou d'accéder à certaines adresses sur Facebook et Twitter ? Dans ce cas, il y a beaucoup de victimes collatérales innocentes.
- Deuxième hypothèse ; il s'agirait de repérer les émeutiers, éventuellement de les géolocaliser, au moins d'accumuler des preuves de leurs échanges illicites en vue d'une arrestation ou d'un procès après coup, etc ? Sans rentrer trop dans les détails, distinguons les cas. 
Ou bien l'on connaît l'appareil utilisé par un suspect, et, dans le cadre d'une procédure légale, éventuellement d'urgence, on le surveille, et, dans ce cas, nous sommes devant un cas classique d'interceptions électroniques, comme pour prendre et inculper des truands... Mais cela suppose de savoir préalablement qui l'on doit surveiller et d'être assuré qu'il utilise un appareil déclaré et non volé ou acheté sans laisser son nom. Or des gens qui sont capables d'affronter la police ou de piller des magasins sont sans doute capable de se procurer des cartes SIm ou des appareils non repérés aussi facilement qu'un simple joint. 
Le principal problème des émeutiers est de ne pas laisser de traces qui pourraient être utilisées pour les incriminer, comme de messages explicites et surtout qui puissent être retracés jusqu'à eux.
Autre éventualité : la police espionnerait les tweets, les chats, les forums.., ce qu'elle peut déjà faire comme n'importe quel citoyen, éventuellement en se faisant passer pour des sympathisants.Ici l'action policière porterait sur la surveillance des contenus échangés (même sans savoir forcément qui a écrit ou mis en ligne quoi exactement).
Faisons aussi remarquer que les technologies des réseaux ne sont pas utiles uniquement aux bons blogueurs arabes démocrates ou au mauvais émeutiers anglais. Elles servent, on l'a vu en Angleterre, à diffuser des informations utiles pour lutter contre l'émeute, identifier les coupables, aider des groupes d'auto-défense citoyenne, etc., pendant que la police recourt à des techniques sophistiquées d'identification faciale d'après les images des caméras sur la voie publique. On ne répétera jamais assez que la technologie est ambivalente. Les messageries instantanées et les réseaux numériques permettent de mieux exprimer des révoltes politiques, mais aussi de mieux mettre une ville à sac, comme de mieux surveiller et anticiper une population cible.

Reste le problème politique : de quel prix veut-on payer une éventuelle efficacité de la répression ? Si c'est en donnant l'impression que les pays occidentaux font hypocritement ce qu'ils reprochent aux dictatures et que l'on encourage la cyberdissidence dehors pour pratiquer le cyberflicage dedans, ce n'est pas un très bon calcul.

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