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Réseaux et contrôle
Notre vision des rapports entre médias et mouvements sociaux s'est longtemps inspirée de l'image du filtre : le média épure et porte du visible au pensable. La vie, la vraie vie hors de la caverne, comporte d'une infinité d'événements et d'opinions. Pour que le peuple puisse participer démocratiquement, il faut qu'il sache assez de la vérité pour y discerner un sens général. Il doit pouvoir examiner les jugements les plus élaborés pour se rallier au plus rationnel. Les médias fonctionnent comme des filtres techniques qui distribuent, dans le sens un vers tous, vérités compréhensibles et opinions autorisées.
 À la sélection technique de lisibilité s'ajoute une autre : pas de pouvoir sans secret et interdit. Dans un système autoritaire, beaucoup de choses sont dangereuses à publier et de pensées à énoncer. Dans un système démocratique, on espère réduire au minimum la proportion des vérités à cacher (le secret défense, par exemple) et des opinions ayant  un tel pouvoir incitatif  ("discours de haine ") ou subversif qu'elles ne puissent être publiées ni qualifiées d'opinion. Mais ce minimum subsiste : en France, au moment des lois scélérates de 1893 et 1894, l'anarchisme est  un délit et non un avis, et la complicité intellectuelle avec les ennemis de la société ou l'incitation au désordre sont réprimées. De nos jours, ce rôle est tenu par la négation de certaines vérités historiques, ou les discours qui stigmatiseraient telle ou telle communauté. Dans tous les cas, une autorité qui  s'exerce sur un territoire empêche de savoir ou de propager.  Et ce qui n'a pas été interdit par le politique (ou réprimé après diffusion si le système a mal fonctionné) le sera par l'économique - les propriétaires des médias éviteront ce qui contrarie trop leurs intérêts ou choque trop les convictions dominantes - mais aussi par l'idéologie, dont une des fonctions est de décider ce qui n'a pas la dignité d'être envisageable ou discutable.
C'est ce schéma qui a été remis en cause par l'émergence progressive de ce que l'on a appelé "self media" dans les années 80, médias citoyens dans les années 90 et maintenant réseaux sociaux. Ils ont maintenant deux caractéristiques : l'une est la facilité d'expression (en ce sens que chacun peut facilement témoigner, s'exprimer, formaliser des messages qui ont théoriquement une chance de toucher la terre entière : si Google et les "e-influenceurs" le veulent, n'importe quel site ou blog ou simple message de Twitter peut en principe être consulté par un citoyen du monde), l'autre la faculté de liaison (on appartient à un groupe d'affinités, des gens qui, au minimum, ont décidé de s'intéresser à la même chose et de s'informer sur ce thème, et ce groupe crée des rapports sociaux d'un nouveau type avec des correspondants distants qu'il n'est pas nécessaire d'avoir rencontré "dans la vraie vie").

Venant après les affaires de Google en Chine, celle du virus Stuxnet ou Wikileaks,  après de multiples cas d'espionnage industriel, et des débats sur le contrôle et les dangers de la Toile, les révolution baptisées "Facebook" ou "2.0" ont révélé un autre aspect du rôle géopolitique d'Internet.
Et surtout de ce médium de l'indignation, de la dénonciation, de la contagion, et de la mobilisaition que se sont révélés êtr les réseaux sociaux.
Cette nouveauté a d'ailleurs à plusieurs dimensions :
Le contrôle de l'État sur l'information circulant sur son territoire, donc sur l'opinion est remis en cause. En sens inverse, des systèmes autoritaires cherchent aussi à adapter aux nouvelles technologies les pratiques de censure surveillance et propagande sur lesquelles repose leur pouvoir. D'où le débat, surtout aux USA ; il oppose cyberoptimistes persuadés du pouvoir irrésistible éclairant et libérateur du Net (la doctrine Clinton modernise une rhétorique de guerre froide sur la "diplomatie publique" et les médias qui sapent les systèmes autoritaires) et d'autre part des "cyberpessimistes". Ces derniers sont persuadés que les systèmes autoritaires vont trouver de nouveaux instruments sur la Toile.
l'État peut aussi espérer gagner une influence au-delà de ses frontières grâce à ces mêmes technologies 2.0, ou du moins déstabiliser des États rivaux, que ce soit en encourageant des mouvements d'opinion ou en suscitant des attaques informatiques
l'entreprise, parfois prise à partie par les acteurs étatiques ou militants, devenant d'autres fois un acteur au service des libertés numériques, ne peut plus se réfugier dans une prétendue neutralité économique, elle est exposée au premier rang.

Le "printemps arabe" alias "Facebook révolution" de 2011 ( expression née plus d'un an après que se soit popularisée l'idée d'une "Twitter révolution" manquée en Iran) a souvent été interprété comme une promesse démocratique garantie par la technologie : grâce aux réseaux sociaux, les tyrans ne pourraient plus empêcher leurs peuples de savoir. La logique même du progrès technologique et du développement économique les obligerait à prendre le risque politique de laisser se développer Internet. Donc la parole citoyenne. 
Mais il n'est pas possible réduire l'impact de ces technologies sur les révolutions politiques à leur simple capacité de dénonciation : faire connaître les exactions du pouvoir ou les images de la répression. Elles posent aussi la question d'un mode de mobilisation politique inédit et d'une forme de représentation des masses qui ne l'est pas moins.
Même considérés en tant qu'outils d'expression, les réseaux sociaux fonctionnent de manière complexe, adressant un message d'encouragement et de révolte à l'opinion intérieure, un défi symbolique au pouvoir, et une demande de soutien aux médias internationaux, sans oublier le lien avec la diaspora.

On a vu que les régimes menacés ont réagi par toute une gamme de mesures : couper Internet, en faire baisser le débit (pour éviter que les manifestants ne transmettent des vidéos), envoyer ses propres cohortes de bloggers patriotes, filtrer des mots clés et interdire l'accès à certaines adresses, passer des accords avec Google ou Blackberry pour contrôler les navigations de ses nationaux, repérer les éléments subversifs par leurs messages, etc..

Et bien sûr, nous avons applaudi à tout rompre quand Guignol numérique ridiculisait le gendarme, comprenez, quand les cyberdissidents se moquaient de la censure et des tentatives de repérage pour continuer à témoigner et pour organiser des manifestations toujours plus spectaculaires. Nous y avons même tellement applaudi que personne ne s'est indigné de l'aide qu'apportaient les USA en subventionnant, en formant ou en aidant techniquement des "bloggers démocrates" que l'on risque pourtant de désigner par là comme des "complices de l'impérialisme US" lors de futures répressions.
Le problème est que certains commencent à se demander s'ils n'ont pas ouvert la boîte de Pandore et à regretter le temps de la bonne vieille censure. Au nom du secret défense, comme les USA. Au nom de la lutte contre les propos de haine et l'incitation à la violence contre "l'Autre" comme cet éditorialiste connu qui, sans rendre exactement responsable du massacre d'Oslo les site anti-immigrations francophones, regrettait quand même que l'on ne puisse rien faire contre ces gens qui n'expriment pas un opinion, mais commettent un délit. Tout récemment, ce sont les autorités anglaises qui souhaitent maintenant priver les émeutiers de moyens de communication sur leurs téléphones mobiles. Sans oublier les inusables arguments contre les pédophiles, les terroristes sur Internet, ou les violeurs de propriété intellectuelle.

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