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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Dix ans de stratégie contre-terroriste
.Après deux conflits et des morts que des rapports évaluent aux alentours de 250.000 ou plus, il est difficile de qualifier la «guerre à la terreur» de triomphe
Globalement, les analystes (dont l'auteur de ces lignes) lui reprochent et reprochent aux néoconservateurs qui l'ont inventée et réclamée trois péchés majeurs :

  • Une rhétorique apocalyptique contre-productive. En polarisant toute leur politique autour de l'objectif unique, al Qaïda, ennemi et danger suprêmes, en lui subornant, au début au moins, toute considération géopolitique et toute alliance, en adoptant des mesures liberticides, en donnant l'impression de violer leurs propres valeurs à Guantanamo ou ailleurs, les USA n'ont certainement pas gagné en sûreté ce qu'ils ont perdu en termes d'image. La démocratie imposée par les armes, la "longue guerre"  ou guerre "préemptive" qui devait éviter tout danger en l'écrasant à temps, bref cette bizarre guerre que certains baptisaient "quatrième guerre mondiale" plus l'obsession d'une attaque sur le territoire US (le "worst case scenario" comme référence permanente), voilà une combinaison redoutable pour produire plus d'ennemis chaque matin.

  •  Une guerre d'Afghanistan qui dure plus longtemps que celle du Vietnam et d'où l'on espère au mieux se sortir sans produire des images qui rappelleraient la chute Saïgon... Un allié Pakistanais qui pose plus de problèmes que certains ennemis. Autant d'échecs pour une politique peu lisible où alternent triomphalisme, incompréhension des réalités culturelles et politiques locales, relations tendues avec les autorités et impuissance à régler le problème d'un ennemi triple : jihadistes "étrangers", plus talibans afghans, plus talibans pakistanais...

  • Troisième erreur  : la guerre inutile en Irak avec ses justifications imaginaires et sa capacité d'engendrer un chaos contagieux. La seule réussite de l'administration Bush en ce domaine fut de produire un plan d'irakisation de la guerre, destinée à diminuer les pertes US et à donner l'impression que le problème avait été réglé par la méthode Petraeus de contre-insurrection (beaucoup de troupes reprenant le contrôle de zones entières progressivement et sûrement à partir de ses bases et en évitant de soulever l'hostilité de la population ).


Pas de chance : c'est l'administration Obama qui en touche les dividendes au moins médiatiques. Tout le monde est persuadé que c'est le nouveau président qui a retiré les troupes américaines, alors que l'Irak n'est certainement pas pacifié et que l'accord avec les autorités date d'avant l'élection présidentielle.

La guerre proclamée, la guerre mal planifiée et la guerre inutile ont donc été incroyablement contre-productives.

Dans ce contexte, le très charismatique Obama, en proclamant que l'ennemi n'était pas l'islam (message simple que les Républicains n'avaient pas sur faire passer) et en annonçant l'ère du multilatéralisme, jouissait d'un effet de contraste maximum. L'élimination de ben Laden qui permet d'abaisser la priorité de la lutte contre le terrorisme sans apparaître comme un tigre en papier ou un "libéral au cœur saignant" incapable de comprendre les nécessités de la sécurité nationale, est également un atout.

Enfin, cette administration a bénéficié d'un affaiblissement de la structure centrale d'al Qaïda (un affaiblissement auquel dix ans de traque ne peuvent pas être totalement étrangers) et qui l'a rendue incapable après 2005 environ de rééditerdes attentats spectaculaires contre des cibles US. Ce n'est pas que des Américains ou des Occidentaux ne périssent plus dans des attaques jihadistes, mais cela ne se passe pas aux USA ou en Europe et ces Occidentaux (sauf quelques touristes comme à Marakech) sont généralement des soldats, des coopérants, des expatriés... L'impact sur l'opinion publique est donc tout à fait différent.

Sans compter le taux d'échec surprenant des tentatives d'attentat (échec à Time Square, échec de diverses tentatives de faire exploser des vols aériens, échec relatif des colis piégés, 40 complots jihadiste anti-américains déjoués dans la décennie, etc.). Ceci est dû à l'amateurisme de certains "loups solitaires" qui tentaient de frapper seuls ou presque et sans formation  "sérieuse" acquise en combattant sur un front. Ces échecs reflètent aussi le fait que les forces "périphériques" d'al Qaïda comme AQMI ou AQPA (Al Qaïda pour le Maghreb Islamique, Al Qaïda pour la Péninsule Arabe), sans parler des talibans ou  al-Shabaab en Somalie, n'ont guère le désir ou l'expérience pour frapper "l'ennemi lointain" américain chez lui. Ce qui, soit dit au passage, manifeste l'échec de la stratégie de Zawahiri : frapper le Juif et le Croisé sur son territoire, ne rechercher qu'un objectif mondial pour une victoire globale.

La nouvelle stratégie de contre-terrorisme, publiée un mois après l'élimination de ben Laden (et que nous avons analysée sur notre site) peut-elle réussir pour autant ? Cette stratégie préconise beaucoup d'action psychologique, le recours à des instruments plus "soft", le respect de valeurs essentielles des droits de l'homme dans la lutte, l'influence idéologique contre le jihadisme, une stratégie adaptée au printemps arabe et parlant aux populations arabo-musulmanes et une politique d'alliances : toutes choses excellentes mais qui ne suffisent pas à assurer une victoire.
 Rappelons au passage que le même Obama s'il a renoncé à parler de "guerre au terrorisme" (et a un moment envisagé une phraséologie grotesque comme "Lutte mondiale contre l'extrémisme violent") parle maintenant de "guerre à al Qaïda"). Même si certains républicains protestent contre le renoncement au "hard power" et aux alliances bilatérales, même si les néo-conservateurs réclament plus de fermeté et plus d'interventionnisme, l'idée de la nouvelle méthode contre-terroristv n'est pas en rupture absolue avec l'ère précédente. L'idée principale reste quand même de "désorganiser, démanteler, défaire" al Qaïda.  Non sans certains succès, d'ailleurs, comme la difficulté apportée aux communications entre  groupes talibans, par exemple.

Mais, globalement, qu'est-ce cela implique ?
Ce n'est pas la stratégie US en AFPAK qui va nous éclairer. Après avoir choisi le "surge" et la stratégie de "contre-insurrection" et envoyé 30.000 hommes pour cela, l'administration annonce un calendrier de retrait des troupes et entreprend des négociations pour le moment confuses avec les "talibans modérés". Cela peut se comprendre d'un point de vue électoral, mais il est difficile d'avoir trois fers au feu et de ne pas se brûler.
Sans parler de l'effet sur les alliés d'une stratégie aussi hétérogène et sans oublier l'embarras des USA à l'égard du Pakistan (la découverte de la cache de ben Laden se concilie mal avec l'image d'un Pakistan faisant de lents progrès et menant d'importantes opérations contre les bases arrières des talibans).

Pour le reste, cette stratégie est suspendue au développement du printemps arabe. Après avoir soutenu, au nom de la lutte qu'ils menaient, disaient-ils, contre l'islamisme, les régimes les moins présentables, puis aidé leur chute, les États-Unis semblent attendre le résultat des courses. Entre désir de paraître accompagner une formidable émergence démocratique, peur pour la sécurité de l'allié israélien et difficulté à distinguer l'avantage qu'islamistes et jihadistes tireront de la situation, il y a, en effet de quoi hésiter.

Mais cela ne résout pas la question principale qui est la réadaptation d'un système contre terroriste orienté contre "la Qaïda mère" et sa structure centrale qui doit maintenant faire face à trois formes du terrorisme :

  • les fameux "loups solitaires", généralement peu "performants" mais parmi lesquels il pourrait se trouver un jour un "Breivik de l'islamisme" capable de tuer des dizaines de gens dans une capitale occidentale.

  • un terrorisme de type Hamas ou Hezbollah sponsorisé par des États et poursuivant des logiques étatiques

  • la "périphérie d'al Qaïda" qui est de plus en plus détachée de la structure centrale, mais fait preuve d'une impressionnante capacité de nuisance. Elle ne demande qu'à se développer dans des zones "grises" de désordre : AQMI, AQPA, AQI (al Qaïda en Irak), Jihad islamique égyptien, Boka Haram, groupes nigérians et somaliens, Laskar-e-Toiba pakistanais et toutes les mouvances talibanes sont tout sauf inactives. Et savent profiter des désordres liés au printemps arabe, par exemple pour des évasions de Jihadistes.



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