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Retour sur les révolutions 2.0, 1° partie
Il n'y a pas que des cyberdémocrates

Au début de cette année, les révoltes arabes déclenchaient un enthousiasme quasi unanime : les révolutions "twittées" semblaient concilier une idéologie occidentale, les droits de l'Homme avec une technologie universelle, le Web 2.0 (à moins que ce ne soit le contraire). On ne compte plus discours et articles célébrant l'inventivité des peuples : ils remplaçaient la Kalachnikov par le clavier et substituaient au cocktail Molotov la page Facebook. Le débat portait alors sur la part qu'il fallait attribuer au changement technique dans le bouleversement politique : déclencheur, catalyseur, accélérateur ? Déterminant, secondaire ? En première instance, conjointement à la démographie, à la culture, à l'économie ? Tout ceci est sympathique, mais maintenant un peu dépassé : les Lybiens ont aujourd'hui davantage besoin de munitions que de murs d'amis et les bloggeurs égyptiens de bons avocat plutôt que de haut débit. Sans parler de l'Iran, etc.

On nous dira que seuls les naïfs pouvaient croire :

a) qu'une sorte de loi de l'Histoire rendait inéluctable le triomphe des foules intelligentes et branchées (comme si la contradiction marxiste détention/développement des forces productives était remplacée par la contradiction détention du pouvoir /propagation du savoir). Pour le dire autrement : que les Bons gagnaient à la fin grâce à la technologie.

b) qu'un mode d'expression, voire de contestation et auto-organisation en ligne suffisait à assurer une transition politique. Ce qui est une force à un moment - ne pas avoir de chefs mais des porte-paroles, ne pas se rassembler par des médiations traditionnelles, associations, syndicats, partis, mais en réseaux mouvants, décider d'un clic tous ensemble, ne pas avoir de plans que la police peut saisir, exprimer une indignation pour qu'elle se transforme action...- n'est pas forcément un atout lorsqu'il faut construire des institutions. En d'autres termes : la révolution se "révolutions ">twitte" peut-être, mais surement pas la démocratie durable.

Mais il se pourrait bien aussi que le regard occidental commence à changer.

Les événements de l'été 2011 en Grande-Bretagne ont mis en lumière une utilisation possible des réseaux sociaux comme instruments de coordination pour émeutiers. On se rappelle la réaction de David Cameron cherchant comment en couper l'accès à tous ceux qui préconisent ou organisent la violence.
Au même moment, les États Unis s'inquiètent de la présence des islamistes et talibans sur le Web 2.0.

Les USA s’engagent dans le cyberespace pour y combattre ce qu'ils nomment désinformation et appels à la haine, et pour opposer aux extrémistes violents une “diplomatie numérique”, nouvelle forme d'influence d'État réadaptée au monde des réseaux. Lors de la récente attaque de kamikazes à Kaboul, on a vu les deux parties polémiquer sur la Toile pendant qu'elles se tiraient dessus
Le massacre d'Oslo a également montré comment des plans de massacre pouvaient s'étaler sur Internet sans attirer l'attention d'un service de police. Certes, Breivik, le solitaire, a cessé de communiquer une fois qu'il est entré en action (et pour cause), mais lors des attentats de Mumbai, un commando a utilisé de simples Smartphone pour coordonner ses attaques en plusieurs points de la ville. Autant de démonstrations du potentiel "stratégique" de terminaux que chacun de nous a dans sa poche.
Même si préparer un carnage, recruter des extrémistes ou pratiquer des émeutes urbaines sont des opérations de nature différente, elles impliquent un usage des médias sociaux et des objets nomades que ne prévoyaient pas les chantres de la société numérique. Si notre système judiciaire sait peut-être punir après-coup les excès de la liberté d'expression, il sait moins bien prévenir ces mobilisations par contagion. La question est ici d'empêcher des actes futurs et non de sanctionner des propos,fussent-ils scandaleux, publiés sur des mass media ; il s'agit de mesurer l'impact d'un système d'interaction au sein de groupes, non de déclarations émanant a priori de sources dotées d'une certaine autorité (et, en tout cas, bien repérables).
Les médias sociaux servent à protester contre l'oppression, à dénoncer des régimes tyranniques, à organiser des manifestations non-violentes et finalement à chasser des dictateurs, aux applaudissements des Occidentaux dont certains subventionnent ou forment d'ailleurs des "blogueurs démocrates arabes". Ce qui pourrait nourrir la théorie du complot occidental dans certains pays.
Mais ces mêmes réseaux peuvent se mettre au service de tout autres valeurs. Leur potentiel stratégique - échapper au contrôle de l'État, permettre l'expression et la coordination de groupes - vaut pour d'autres causes. La question est moins simple que le suggéraient les célébrations enthousiastes des "Facebook révolutions", maintenant qu'il est question des "Blackberry Mobs" et du "jihad 2.0".
Le problème est technique. Comment l'État peut-il contrôler les flux de messages instantanés circulant au sein de communautés ?
Les réponses ont souvent été fournies par des régimes autoritaires. Couper Internet provisoirement, en abaisser le débit, filtrer des mots clés, interdire certaines adresses sur la Toile, cibler les individus dans le cyberespace pour les réprimer, surveiller et censurer les contenus et éventuellement les falsifier, s'infiltrer dans les réseaux pour les combattre, créer un Internet sous contrôle en tenant les accès au monde extérieur... Dans le match foules contre État, le pronostic n'est pas toujours en faveur des premières.
Sans faire la moindre considération morale ou éthique, les méthodes applicables dans des pays où il y a un nombre restreint de fournisseurs d'accès Internet, dépendants de l'État et avec peu de points d'accès aux circuits nationaux, se transposent mal dans nos économies ouvertes. Il ne s'agit pas de combattre des virus ou des intrusions informatiques, mais d'empêcher "juste à temps" un usage nocif des messageries, sans en pénaliser l'emploi normal, légal et indispensable au fonctionnement de nos sociétés.
La seconde question est politique et juridique : elle touche à l'opinion et à son expression. Même dans le cadre de l'État de droit, censure ou surveillance sont elles justifiées, efficaces ? Ne deviennent-elles pas contre-productives et par les arguments qu'elles fournissent à l'adversaire et en obturant des canaux par lesquels pourrait s'exprimer une exaspération pas nécessairement violente ? Donc en favorisant la radicalisation qu'elles prétendent combattre. De là l'importance de bien tracer la frontière entre discours critiques et organisation d'actes illégaux.
On objectera qu'un discours de haine contraire à nos valeurs fondamentales, une désinformation délibérée ou des instructions en vue de crimes et délits n'ont pas leur place dans l'espace public. Le problème est d'abord que c'est l'argument des gouvernements iraniens ou chinois lorsqu'ils veulent la répression de la cyberdissidence. La transposition de lois qui, historiquement, ont accompagné la liberté de la presse audiovisuelle ou écrite, à l'époque lorsque contenus, auteurs et diffuseurs étaient bien connus et physiquement repérables, se heurte à d'autres problèmes : anonymat des connexions, circulation transnationale des messages, élaboration collective des contenus, complexité de l'imputabilité du contenu intellectuel, traçabilité difficile des échanges, etc. Nous ne sommes plus dans la situation où une autorité peut autoriser ou interdire des propos en fonction de normes touchant la pornographie, la diffamation, l'antiracisme, l'incitation au crime, etc.. Nous sommes devant un espace d'échange transformé en espace de lutte. Comment en tenir compte dans un État de droit ?

D'autant qu'à une fonction traditionnelle des médias (la persuasion même si c'est en l'occurrence, l'incitation à des actions illégales), les réseaux sociaux en ajoutent d'autres : usage politico-stratégique (ils organisent l'action et en accélèrent le tempo) et création d'un lien. Les communautés rassemblées autour de valeurs ou d'objectifs ne trouvent pas seulement sur les réseaux des moyens d'expression et représentation : elles se constituent par eux.Dans le cas des émeutes ou des attaques via Internet, intrefèrent deux autres facteurs. D'une part, des médias sociaux, initialement voués à des échanges assez superficiels sur ses goûts, relations et intérêts se transforment en machines à mobiliser, attisant des passions fortes et menant jusqu'à un engagement militant ou à une violente ouverte. D'autre part, l'utilisation tactique des terminaux mobiles pour lancer des mots d'ordre "dans la vraie vie" et dans la vraie rue les fait nettement sortir du champ de l'opinion ou de la critique.

Bref, nous passons de l'enthousiasme utopique au constat stratégique. Notre réflexion a-t-elle progressé entre temps. C'est ce que nous allons tenter de comprendre en poursuivant cette série sur ce blog.

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