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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Souveraineté, influence et réseaux
La vision traditionnelle celle de la philosophie politique classique, ou celle du système inauguré des traités de Westphalie repose sur quelques principes :

  • L'autorité - comme faculté d'obtenir une obéissance -  s'exerce par et sur le territoire, ce qui suppose symétrie des relations entre acteurs internationaux, essentiellement étatiques.

  • La souveraineté ne connaît, par définition, pas de limite ou de concurrence dans sur son territoire.

  • Hors frontières, les États connaissent des  rapports de guerre ou diplomatie d'égal à égal

  • Les ambitions de puissance extérieure d'un État sont limitées


            - par l'exercice de la force ou de la menace d'une autre puissance
            - par les obligations qu'il s'impose à lui même à travers les pactes et traités
            - par les contraintes économiques : rareté de ressources, besoin de débouchés, etc.
            - très accessoirement des facteurs comme le pouvoir spirituel du pape...

Dans cette configuration, on n'ignore certes pas la notion d'influence, complémentaire de celle de puissance et dont les finalités sont immuables :
- limiter l'hostilité (éviter les conflits)
- favoriser la confiance ou l'alliance (rendre les autres acteurs plus favorables à nos desseins et plus prévisibles dans leur comportement)
- susciter la contagion idéologique (rendre l'autre semblable à soi)
- gagner en prestige (séduire)
- déstabiliser un adversaire (affaiblir).

Mais, si on peut trouver des exemples historiques d'exercice de l'influence d'un État hors de ses frontières, voire des ébauches de théorisation (chez Sun Zi par exemple), ces stratégies sont forcément limitées à l'emploi d'agents d'influence, éventuellement à l'expédition clandestine de brochures subversives ou à des stratégies de prestige reposant sur la réputation de splendeur de sa cour (ou celle des artistes et écrivains que l'on emploie).

C'est ce que nous appellerons la trilogie puissance / autorité / territorialité.

Il n'est évidemment pas difficile de démontrer combien tout ce qui précède a changé dans un société en réseau et mondialisée.

Parmi les tendances lourdes qui jouent en sens contraire:
- l'internationalisation des idéologies et des cultures
- les systèmes impériaux
- la dépendance de l'échange liée et circulation instantanée et incessante des informations, des marchandises. des capitaux, mais aussi des hommes
- la conviction -vraie ou fausse- que les lois de l'économie s'imposent partout, le système TINA (There Is No Alternative)
- la répugnance des sociétés individualistes au principe d'autorité
- l'émergence de nouveaux acteurs infra ou supra nationaux, la puissance des contre-pouvoirs et de ce que nous avons appelé Organisations Matérialisées d'Influence (de type ONG, lobbies, etc)
- l'insertion du pouvoir d'État entre une pluralité d'instances régionales et internationales,
- et on pourrait sans doute prolonger la liste

Bref, la nouvelle trilogie semble être devenue :

influence / contrôle / réseaux.

Ceci ne signifie nullement que les frontières disparaissent ou que l'emploi de la force soit obsolète! Simplement, la place, d'une part de techniques et organisations humaines, d'autres part de technologies matérielles (en particulier celles dites "de l'information et de la communication"), et qui sont toutes liées finalement à la gestion de l'opinion joue un rôle croissant.

Soit l'exemple du binôme autorité / influence.
La notion d’autorité se place quelque part entre reconnaissance de compétences, admiration, respect, prestige des origines, foi en une justification philosophique ou religieuse, mais aussi habitude d’obéir… Le mystère de l’autorité renvoie à celui de l’obéissance qui ne nécessite pas (ou plus) le recours à la menace, tant elle est intériorisée. Pour La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire, tous se soumettent à Un parce qu’ils sont séparés et que personne ne se sent la force de se rebeller seul, mais aussi parce que le pouvoir mobilise un dispositif, des relais, des subordonnés. L’autorité, c’est un appareil plus un apparat. Si la base conteste par des mobilisations collectives l’autorité, elle la remet en cause. Mais il arrive aussi que l'autorité peine à se faire reconnaître, et se sente dépassée par une forme de contestation qui la remet en cause et sur le plan des valeurs et sur celui de la justification rationnelle de la décision. Dans les démocraties, il semble qu'elle se heurte à la fois à une résistance culturelle, celle des nouvelles mentalités, et à ses nouvelles formes sociologiques et technologiques d'expression.

La conviction que les enfants doivent obéir aux parents, les élèves aux professeurs, les malades aux médecins, les subordonnés aux supérieurs, les justiciables au juge, argument qui avait très bien fonctionné pendant des siècles, se heurte à la difficulté de faire reconnaître cette différence d’où découlait auparavant l’autorité. Le principe d’identité et d’égalité - à l’école ou dans les rapports entre parents et enfants, dans l’institution judiciaire ou médicale- nourrirait une exigence incessante d’adhésion et de contrôle. L’individualisme postmoderne, outre l'esprit revendicatif et sceptique, favorise le juridisme pointilleux et le refus du discours d’autorité, voire d’expertise. Mieux : l’autorité ou l’institution (voire l'entreprise) doit d plus en plus démontrer son absence de responsabilité dans les dommages passés ou futurs subis par autrui et se justifier en termes moraux : refus de toute atteinte aux droits individuels, à ceux des minorités, de la Nature ou des générations suivantes, …

Les réseaux électroniques transforment les modes de mobilisation et de vérification/évaluation de l'autorité  :  moins de contacts directs, moins d’actions ritualisées (comme la grève, la manifestation) et, il faut le dire, moins de risque et de peine en règle générale. La mise en cause massive de l’autorité se limite, du moins au début, à quelques clics et à la rédaction de quelques commentaires. Et même les éléments les plus engagés, qui par exemple participent aux forums altermondialistes, peuvent mener des actions internationales avec des facilités inimaginables à l’époque du télex et de la ronéo. Sans parler des révolutions arabes dites "2.0".La multitude de groupes contestataires travaille en réseau. Ainsi l’information circule mieux et les différentes entités (associations, individus, ONG, etc.) peuvent s’agréger pour critiquer une organisation ou une institution.

Exercer de l’influence, pour une Nation, cela consiste et a consisté suivant les cas, à diffuser le marxisme-léninisme, à propager le cinéma hollywoodien, à lancer un média international multilingue, à placer ses ressortissants aux bons postes dans les organisations internationales… C'est aussi devenu un complément indispensable de l'action militaire.

Pour une organisation ou un groupe de pression, à entretenir un réseau, à lancer un terme qui sera repris dans les discours officiels ou médiatiques, à avoir des représentants habitués des plateaux de télévision.

Pour un individu à être admiré, à attirer l’attention ou à gérer discrètement un petit système de services réciproques, à pouvoir suggérer aux puissants…
Si l’on tente de décomposer la notion très englobante d’influence en une série d’actions susceptibles d’être pensées stratégiquement, organisées voire de susciter des techniques, nous pouvons établir une longue liste : le prestige, la force du discours, l’utilisation des émotions, l’inspiration, le formatage, l’agenda, le maillage, etc.

Bref, l’influence peut prendre des formes multiples, mais elle a toujours un résultat unique : quelqu’un –appelons le l’influencé – a fait ou pensé ce que désirait l’influent sans contrainte ni contrat, sans subir de violence ou sans en tirer de contrepartie, sans y être obligé ni par son infériorité ni par la nécessité.

L’influencé éprouve l’influence comme si elle provenait de son tréfonds, comme si elle ne faisait que lui révéler ce qu’il désirait secrètement, comme si la relation était spontanée, symétrique et égalitaire (là encore une différence avec l’autorité qui repose sur une altérité ostensible). Influence, c'est, au fond, faire adopter ou intérioriser une conviction ou un point de vue par autrui.

L’influence s’enseigne, y compris aux vendeurs d’aspirateurs. Elle fait l’objet de techniques d’action sur le cerveau d’autrui, ce qui ne saurait être le cas de l’autorité qui est nécessairement innée ou reçue (de Dieu, de l’institution, des ancêtres..). L’influence peut être invisible voire occulte,  alors que l’autorité a besoin de visibilité… Mais l'influence, faute de canaux hiérarchiques par lesquels descendre, a besoin de vecteurs techniques et de relais humains.

L’influence est un jeu de tous les jours dans notre espace démocratique. Plus une loi, une norme ne s’adopte sans qu’auparavant les uns et les autres n’aient essayé de faire valoir leur point de vue. Dans un monde où la taille des crevettes est normée, les lobbies et organisations d'influence jouent un rôle non négligeable et utile dans l’élaboration de la décision publique. En théorie, ils informent le décideur qui lui-même tranchera en fonction de l’intérêt général. Bref, une instruction à charge et à décharge y compris sur les décisions les ténues.

 Et,  bien entendu, les technologies numériques amplifient ces tendances.
Outre qu'elles sont accessibles à tous, hyperrapides, économiques, sans frontières, etc, elles remplissent trois fonctions indispensables à l'action sur et par les médias :

  •  une fonction "preuve", ou du moins établissement et publication de certains faits

  • une fonction "expression" qui permet de propager le jugement (souvent dans le registre de la dénonciation, de l'indignation. bref du contre-pouvoir)

  • et enfin une fonction "rassemblement" qui transforme des individus devant leur écran, unis par le "lien faible" du partage d'un intérêt sur Internet en communautés qui peuvent se tourner vers l'action dans la "vraie vie".


Tout ce qui précède impliqué-t-il que l'État ait perdu au jeu de l'influence et qu'il soit sans réponse face soit aux contre-pouvoirs citoyens, soit face aux puissances économiques sans frontières ? La réponse est évidemment non, et c'est ce qui fera l'objet de ce cours.

Les participants pourront le prolonger en lisant :

Géopolitique d'influence

ou le numéro 8 de l'Observatoire Géostratégique de l'information Diplomatie publique, softpower, influence d'État

 

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