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Indignés et réseaux

Les indignés se signalent par une première particularité remarquable : leur nom. Il ne se réfère pas à une idéologie, à un objectif ou à un principe général comme le socialisme, la Nation, une autre mondialisation qui serait possible ni même à la Liberté. Ni à ce qu'ils combattent comme le font les anti quelque chose. Ni à un père fondateur. Ni à une caractéristique sociale ou identitaire de leurs membres qui seraient ouvriers, paysans, bosniaques, irlandais... Ni à un sobriquet comme sans-chemises, parti orange, black blocs...

À notre connaissance, c'est la première fois qu'un mouvement international se définit par un sentiment moral. C'est à dire par une réaction affective à une situation que l'on peut effectivement juger injuste et scandaleuse, mais sans que la dénomination apporte plus de précision.

Surprise complémentaire, ce sentiment leur est inspiré par un impératif "Indignez-vous!" énoncé par un Monsieur de plus de 90 ans qui utilise un médium d'un autre temps, le pamphlet, pour délivrer le plus vieux message qui soit : "Tout va mal, c'est un scandale."

Si l'on va un peu plus loin, le discours minimal et consensuel de Hessel, combine des thèmes très rassembleurs (contre les inégalités excessives, la dégradation écologique, le pouvoir illimité de la finance, pour les valeurs sociales du Conseil National de la Résistance) avec des propositions stratégiques assez larges : désobéir à un pouvoir injuste, mais ne pas recourir à la violence.

Nous ne rentrerons pas ici dans le débat pour savoir s'il s'agit d'une illusion idéologique "soft" ou, au contraire d'une forme politique nouvelle et créative. Pour le moment, contentons nous de noter qu'une telle attitude (nous n'osons pas dire idéologie ou doctrine) et une structure en réseaux se prête assez mal aux formes habituelles d'organisation politique -parti légaliste ou révolutionnaire - ayant un programme, des chefs, des représentants attitrés, des moyens de propagande, etc.

 

Stratégie transfrontalière

 

Pourtant, le mouvement des indignés réussit une performance stratégique : réunir des centaines d'associations qui se sont comme auto-proclamées et auto-reconnues comme faisant partie du même réseau et partageant les mêmes objectifs. Le mouvement touche maintenant les principaux pays européens (avec des succès très inégaux) et les USA où l'occupation de Wall Street (et quelques dizaines d'autres "campements indignés" dans d'autres villes) fait toujours l'actualité. Il s'étend en Israël, en Asie, en Australie et au Canada. La journée internationale du 15 octobre était censée rassembler les indignés de 82 pays dans 950 villes. Son succès a été très variable, mais avec plusieurs caractéristiques communes :

- l'absence théorique de leaders, de partis se présentant aux élections, de programme officiel, le manque de revendication clairement énoncée et à laquelle un gouvernement pourrait céder, mais aussi la référence à la non-violence (même s'il arrive que des manifestations.

- le caractère international de la mobilisation (même s'il existe d'énormes différences locales)

- un discours d'affirmation de soi, ou plutôt un accent mis sur l'expression et la représentation. L'expression : il s'agit d'abord de pousser un cri de colère et de manifester un état d'esprit plutôt que de vraiment réclamer quelque chose (sinon le vague impératif : arrêtez votre politique et dégagez). La représentation : le mouvement se pose comme expression authentique des aspirations populaires et signifie aux dirigeants élus qu'ils ne peuvent parler en leur nom ou au nom du peuple. Voire qu'ils ont trahi leur mission qui est de poursuivre le Bien Commun. A fortiori, quand ils s'adressent à la finance internationale et lui reprochent de sacrifier l'intérêt commun, les indignés parlent donc au nom d'une "vraie démocratie" qui ne saurait être que directe ; ils contestent le système parlementaire et le marché ; ils réclament un retour aux sources : les règles du vivre ensemble dans la Cité. L'appel mondial des indignés dit d'ailleurs qu'il s'agit de "faire savoir aux politiciens et aux élites financières qu'ils servent, que c'est à nous, le peuple, de décider de notre avenir."

- la prééminence du discours centré sur l'économie, les déceptions et les injustices vécues au quotidien, ce que l'on aurait appelé autrefois les doléances (il y a d'ailleurs des cahiers de doléance qui circulent en Espagne). Le thème de la "jeunesse sans avenir" revient par exemple très souvent, témoignant à la fois de la structure sociologique urbaine du mouvement (beaucoup de jeunes diplômés, même s'il y a aussi des indignés septuagénaires) et du souci des situations concrètes

- l'importance de l'affirmation symbolique (camper à Wall Street, par exemple) et de la prise de conscience de sa propre identité, sa propre souffrance partagée,. Tout ceci suppose une certaine théâtralité et le recours à des défis lancés à la face des puissants : camper sur leur territoire, franchir un pont, se rassembler à un endroit interdit, etc., mettant chaque fois l'adversaire en situation de devoir recourir à la force et de montrer ainsi son vrai visage. La revanche des "sans-voix", des anonymes qui ne se reconnaissent ni dans les institutions ni dans les partis, revient également très souvent.

- la dépendance des réseaux sociaux. On se rappelle que le mouvement est né de l'action de quelques centaines de jeunes Espagnols en mai dernier. Et plus précisément d'une page Facebook qui a très vite attiré des milliers de "fans", militant d'abord d'un clic, mais parfois aussi prêt à rejoindre le mouvement dans la rue. En quelques semaines des centaines de milliers de gens ont manifesté qu'ils "likaient" le mouvement

 

À titre d'exemple, on sait l'importance de la question des hashtags (ces signes # qui permettent de repérer un sujet d'intérêt commun sur Twiter) dans le développement du mouvement et les accusations qui ont été portées contre Twitter de saboter certains Hashtags, sans doute sur instruction du gouvernement US.

Voir aussi la manière qu'ont les indignés dès qu'ils se rassemblent quelque part de s'assurer d'un système de transmission, si possible gratuit et de moyens de rester en contact avec le reste du monde pour le tenir au courant minute par minute. Le virtuel semble compter au moins autant que le réel pour cette génération qui semble utiliser ses smartphones comme des prothèses mentales. Ainsi le mouvement espagnol se désigne lui-même comme "#spansihrevolution", l'emploi délibéré de l'anglais et du # étant tout sauf un hasard.

 

Quels que soient les caractères nouveaux du mouvement, ils appellent la comparaison avec deux mouvements : l'altermondialisme et les révolutions arabes.

 

Il était une fois l’altermondialisme

 

Pour l'altermondialisme (surtout en cette année de dixième anniversaire des émeutes de Gênes à l'occasion du sommet du G8), la comparaison s'impose : des mouvements transnationaux, fédérant un multitude d'associations, provoquant de grands rassemblements et interpellant les "maîtres du monde"

 

À titre de comparaison nous reproduisons un texte que nous écrivions il y a quelques années sur l'altermondialisme et ses théoriciens (Hardt et Négri) :

 

Les contagions numériques se font par transmission à une multitude de militants qui deviennent à leur tour des éléments de production et pas seulement des relais. Les mobilisations transnationales se développent sous la forme de réseau virtuel de connivence sur Internet.

 

Transmission en réseaux et organisation politique en réseaux créent une synergie. Ceux qui la théorisent comme Negri et Hardt y voient trois avantages majeurs. Tout d’abord ces organisations sont spontanées, peu hiérarchiques et potentiellement plus démocratiques que les vieux partis ou les vieux syndicats avec leurs bureaucraties. Second avantage : à société en réseaux, contestation en réseaux. Il y a donc correspondance entre une forme dominante de production basée sur le travail intellectuel, la circulation des flux d’informations et la réorganisation perpétuelle et la forme de résistance qui la combat. Contre le pouvoir en réseaux des grandes entreprises et des instances internationales, une mobilisation de la « multitude » par les réseaux. Enfin, et surtout, c’est l’efficacité de cette forme de lutte qui plaide en sa faveur. Quitte à s’inspirer des doctrines de la révolution in military affairs et des chercheurs de la Rand Corporation – gens qu’on peut difficilement traiter de gauchistes subversifs - Negri et Hardt prônent une lutte non frontale, asymétrique, toujours riche en surprises et génératrice d’intelligence collective. Les réseaux offrent une cible plus difficile à combattre aux tenants de la répression ; ils se moquent des frontières, ils rassemblent une multitude de participants qui constituent autant de « cibles » dispersées et fuyantes. Ils permettent une économie maximale de moyens avec une concentration maximale de forces au moment de l’action. La méthode qui fait alterner dispersion et convergence applique le principe de la guérilla à l’échelle de la planète et des nouvelles technologies.

 

Modèle arabe

 

Seconde référence, évidente, le "printemps arabe". Même si il ne s'agit pas ici de renverser un dictateur et même si le risque de répression sanguinaire est sans aucune commune mesure, les indignés font explicitement référence à la jeunesse arabe par un phénomène de mimétisme (phénomène qui avait lui-même commencé dans le monde arabe, quand les diasporas ou les jeunes de pays frontaliers ont commencé à échanger sur les réseaux à propos du modèle tunisien puis à l'imiter). Sur ce site, nous avons largement critiqué les naïvetés qui consistent à croire que les événements du monde arabe s'expliquaient uniquement par la nouvelle facilité de publier des révélations ou des opinions critiques. Nous avions aussi critiqué la croyance naïve en l'impuissance de l'État face aux réseaux ou l'équation trop vite proclamée : branché = démocrate (on commence à découvrir avec retard que les islamistes tunisiens ou égyptiens étaient aussi très présents sur les réseaux). Mais cela ne change rien à une donnée fondamentale : les réseaux sont à la fois des facteurs d'identification à une cause, d'expression d'une parole interdite ou dominée, et d'organisation des masses par un processus d'intelligence et de décision collectives.

De par leur vitesse, leur résilience, leur omniprésence, leur capacité de contagion et d'incitation, etc.., les réseaux sont devenus de redoutables instruments pour combattre l'autorité. Sont-ils plus que cela ? Peuvent-ils construire un mouvement social, au-delà du stade où tous s'unissent pour chasser le tyran ou exprimer leur misère existentielle ?

Il appartient aussi aux indignés de nous apporter une réponse.

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