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Technologies de libération ?
Réseaux : la loi du tous contre Un

2011, années des révoltes arabes, a remis en cause nombre de certitudes sur le fonctionnement de la politique.

Dès janvier les observateurs occidentaux découvrent des "foules arabes" qui ne correspondent à aucun cliché ; elles ne répètent pas les slogans à la gloire du dictateur (tout au contraire, elles lui disent "dégagent"), et elles ne brûlent pas de drapeaux occidentaux. Elles réclament liberté et dignité.
Ces foules ni soumises ni haineuses, sont jeunes, inventives, pacifiques et résolues. Et leur exemple devient contagieux.

Dès qu'il est évident qu'une première charge de police ou un discours télévisé du leader ne suffisent plus à renvoyer les gens chez eux, bref, lorsqu'il faut bien convenir qu'une vraie révolution a commencé, le thème du "nous n'avions rien prévu" se répand.
 Non sans raison : nombre de services diplomatiques ou de renseignement commencent à s'interroger sur des méthodes qui ne leur ont permis d'anticiper ni le 11 septembre, ni ce qui va apparaître à beaucoup comme un anti onze septembre, ces révolutions dites "de jasmin" ou "2.0". D'où est née cette spontanéité audacieuse des masses ?
Une nouvelle vulgate met l'accent sur leur caractère universel, technologique et générationnel des événements. Elle en exalte les caractères :
- "high tech" :tout semble s'être fait d'un clic (du moins, jusqu'au moment où des foules en chair et en os ontboccupé les rues et défié une police dont les armes n'avaient rien de virtuel) 
-  non hiérarchique : des blogueurs représentatifs, des martyrs, des porte-paroles, certes, mais pas de vrais leaders. Des rassemblements, mais guère de présence de partis ou de syndicats avec programmes et revendications traditionnels.
 - spontané : tout le monde semble s'être donné le mot (sur Facebook ?) et chaque fois la révolte part d'un incident particulièrement révoltant dont la nouvelle se répand comme une traînée de poudre, pas d'un évènement institutionnel prévu comme une élection ou de grands changements en politique étrangère
- pacifique : les manifestants se réclament des réseaux sociaux, des lieux d'échange comme Twitter et Facebook et opposent l'arme de l'information -affirmant en un slogan qu'ils sont "devenus le média"- aux panoplies habituelles des émeutiers : coktails Molotov et Kalachnikov.

En début d'année, un débat fait rage sur la "part" qu'il faut attribuer aux technologies de l'information dans ces révoltes : accélérateur, déclencheur, cause au même titre que la démographie, le chômage, etc..
Les "technoptimistes" prédisent que les réseaux sociaux sont forcément démocratiques puisqu'ils permettent 
- l'expression étouffée des voix de la société civile
- la diffusion des informations, nouvelles gênantes pour le régime, succès de l'opposition, soutien de l'étranger, preuves des exactions de la police..
- l'émergence d'une intelligence collective pour prendre des décisions et trouver des solutions
- la capacité de s'organiser sans recourir aux formes traditionnelles structurées (parti, groupe révolutionnaire) et donc de faire réagir les masses plus spontanément et plus vite.

Ce discours recueille un très vaste consensus dans les médias et chez les internautes, enchantés de macluhanisme simplifié qui prête aux nouveaux médias un pouvoir de transformation politique.
Le thème est également très bien reçu aux États-Unis où la "doctrine Clinton" prône une aide systématique à toutes les cyberdissidences, la diffusion de moyens de connexion qui défieraient les régimes autoritaires. Elle postule que l'accès à Internet favorise automatiquement les idées démocrates et libérales et que le développement d'un forum planétaire ouvert à tous est objectivement favorable aux intérêts US. Ce n'est pas sans rappeler la "diplomatie publique" de guerre froide, pour laquelle le développement de médias émettant vers l'Est et donnant accès à des informations "libres" sabordait objectivement le système soviétique. 

Face à ces optimistes, les réalistes rappellent que la capacité des États d'utiliser des technologies de contrôle (et notamment des méthodes de traçage et anticipation sur les réseaux) ne peuvent se résumer aux maladroites tentatives de Moubarak de fermer Internet.  Les techniques de contrôle évoluent très vite aussi.
Les pessimistes rappellent le rôle immense qu'avaient joué un déjà "vieux" média, les chaînes satellitaires dans la contagion des révoltes.
Ou encore qu'il ne faut pas confondre volonté du peuple (telle qu'elle s'exprime notamment dans des élections) et nombre de "followers" sur Twitter ou buzz le plus repris sur Facebook.

 Sans être fausse, la rhétorique du "plus rien n'est comme avant à l'ère des réseaux sociaux" surévalue plusieurs éléments :
- un élément technologique : le pouvoir intrinsèquement libérateur que l'on attribue au Web 2.0, la capacité que possèdent des révélations ou des opinions circulant sur le Web en dépit d'inciter le peuple à renverser ses tyrans. et parce que chacun peut s'exprimer et parce que la structure décentralisée du réseau distribue nécessairement le pouvoir.
- un élément politique : en l'occurrence la nature "universelle" des revendications politiques dans les pays arabe en pays arabe. Ici l'illusion d'optique consiste à tout résumer au binôme des partisans stipendiés de l'ancien régime, contre des démocrates qui voudraient s'intégrer à un modèle planétaire de multipartisme, de bonne gouvernance, de marché, etc.
- un élément symbolique. Nous prenons ici symbolique au sens le plus simple : le fait de croire ensemble, de donner un sens commun aux mêmes représentations. En l'occurrence, on s'est arrêté à la figure du "tous contre Un" - peuple contre mauvais roi, les dominés soumis et fascinés par le chef partout exhibé en majesté, se détourant de la figure de l'autorité et se rassemblant pour le faire tomber de son piédestal. Il ne faudra guère de temps pour réaliser que le besoin de se reconnaître dans une identité collective ne conduit pas forcément cette société civile bien policée et uniquement soucieuse d'exprimer des intérêts légitimes. Identité nationale, identité arabe, identité islamique. Des thèmes symboliques comme celui des martyrs, présente dans toutes les révoltes, ou l'affirmation de la dignité retrouvée en défiant le chef ont joué un rôle décisif dans la mobilisation des foules. Reste à savoir quels thèmes peuvent désormais remplir la même fonction.

Depuis, il a évidemment fallu revenir quelques généralisations hâtives.

La contagion n'était ni totale, ni irrésistible. D'où une pluralité de situation : Barhein, où le mouvement est contenu avec l'aide de troupes du Golfe contre des manifestants chiites, en Syrie - au moins pour le moment - où les manifestants sont souvent sunnites et où la répression suscite une réprobation, au Yemen où  commencent vite des affrontements tribaux et les attentats suicide, en Algérie où l'état d'urgence est finalement levé. Tout cela sans parler de la Libye qui n'a pas fait l'économie d'une sanglante guerre civile, aux résultats politiques pour le moins indécis ou de la Syrie où les révoltes pourraient déboucher sur un autre scénario. Bref, l'automatisme de la contagion connaît pour le moins des limites et des retards.

Le résultat des élections tunisiennes et celui, probable des élections égyptiennes montrent que, si les régimes de ben Ali et de Moubarak avaient vendu aux Occidentaux leur image de remparts contre l'islamisme, le fondamentalisme existait en dépit de la répression. 
De la même façon, l'idée un peu simpliste que les révoltes démocratiques sortaient le monde arabe de l'alternative ou bien des autocrates pro-occidentaux, ou bien les jihadiste mérite aussi d'être révisée. Il ne faut pas s'en tenir au seul constat que la structure centrale d'al Qaïda n'a plus aucune prise sur les événements et que ses chefs en sont réduits à récupérer en paroles des révolutions auxquelles leurs forces n'avaient nullement pris part.. Des groupes territorialisés et armés, de type Aqmi, Aqpa, Boro Haram, Shebab... mêlant trafics, guérilla, enlèvements et attentats suicide.

D'autres éléments montrent que les réseaux sociaux  ne sont pas forcément non plus les meilleurs amis des démocraties au sens occidental. Qu'il s'agisse de l'utilisation des téléphones GSM dans les émeutes anglaises, des actions de Wikileaks ou des Anonymous ou de la découverte un peu tardive qu'il existe aussi une blogosphère islamiste...

Mobilisés par une jeunesse éduquée, ayant des contacts avec le monde extérieur, les réseaux se sont parfaitement adaptés à des "révoltes sans chefs". Ils sont capables de répandre des thèmes généraux et des "passions" comme l'indignation, mais aussi de favoriser l'engagement (du mur Facebook à l'action réelle dans la rue) et de permettre à des foules rassemblées de se coordonner (si possible plus vite que la police). Ils sont moins adaptés au temps de la construction démocratique, qui est celui des médiations et non plus seulement des médias. Des structures "dans la vraie vie" comme le parti avec des dirigeants et un programme retrouvent leur importance lorsqu'il est question de construire des institutions.  
Parallèlement, et par une sorte de paradoxe, les acteurs redécouvrent l'importance des frontières. Le études faites après coup sur les relations entre activité sur les réseaux sociaux et dans la rue montrent bien évidemment une corrélation (ne serait-ce qu'entre intensité des connexions et accélération des événements). Récemment l'Open Source Center de la CIA qui suit 5 Millions de Tweets par jour se vantait d'avoir prévu la révolte égyptienne par cette méthode (affirmation qui vaut ce qui vaut ce que valent les prédictions révélées après coup). Mais on s'aperçoit aussi que les effets de contagion sur les réseaux touchent largement les diasporas des pays concernés ou leurs voisins. Cela ne contribue pas peu à l'illusion d'optique qui fait que les médias tendent à confondre un pays comme la Tunisie avec sa blogosphère francophone. 
En ce moment même, plusieurs projets scientifiques tentent d'anticiper les mouvements sociaux (voire les mouvements boursiers et les comportements économiques) d'après l'étude des Tweets et de leur tonalité ou d'autres formes d'échanges numériques : ils développent l'idée que ce que l'on surnomme déjà les "technologies de libération", mesurées par l'intensité de leur utilisation, sont, sinon des causes, du moins des indicateurs fiables de futurs mouvements de masses. 
Surtout, il faut cesser de penser le rôle des réseaux sociaux uniquement en termes d'opinion légitime ou pas, censurée ou incontrôlable. D'une part, ils créent aussi un espace public de substitution et contribuent à former des communautés d'un nouveau type (passant d'un vague intérêt commun pour un sujet à un véritable engagement "dans la vraie vie").
D'autre part, la frontière entre s'exprimer et agir en se rassemblant dans la rue, mais aussi en menant des attaques informatiques est de plus en plus ténue.
Pour ne prendre qu'un exemple le groupe Anonymous qui jouit d'un publicité planétaire depuis le printemps arabe est successivement soupçonné (ou crédité) en quelques mois à peine :
- d'avoir menacé de cyberattaque massive et fait céder un cartel de la drogue mexicain 
- d'avoir ralenti le site du New York Stock Exchange
- d'avoir envisagé des attaques contre Facebook qui ont fait trembler la société de Zuckerberg
- d'avoir bloqué des sites militaires israéliens
- d'avoir piraté des milliers de sites de militaires américains
- le tout sans oublier ses opérations dans des pays arabes, alternant des représailles contre la Libye ou le Yémen avec des actions contre les frères musulmans, entre deux raids contre des sociétés comme Sony
- etc.

Autre tendance remarquable : le modèle "tunisien" ou "égyptien" de cyberdissidence est imité en dehors du monde arabo-musulman, et contre des adversaires qui ne sont plus des régimes autoritaires à la ben Ali.
Le mouvement des indignés, dont il faut rappeler qu'il est né à la fois d'un livre, celui de Stéphane Hessel, et d'une page Facebook, celle des indignés espagnols, fonctionne typiquement en réseau et par les réseaux sociaux. Il hérite d'un exemple qui est celui du mouvement altermondialiste : rassemblement d'une multitudes d'associations petites ou grandes en un lieu géographique pour exprimer une protestation contre une cible symbolique. Mais le mouvement indigné s'inspire de la logique stratégique inventée durant le printemps arabe  :
- coordination en amont par les réseaux
- établissement immédiat d'un réseau de communication rapide sur les lieux de manifestation 
- décision décentralisée et initiative de la base, consultée à chaque moment
- rassemblement physique sur une place publique théâtralement occupée sans violence, volonté de marquer le contraste entre les foules ("nous sommes 99%" disent les indignés de Wall Street) et leurs adversaires banquiers ou gouvernants protégés par la police
- création d'un espace public concurrent de celui de la démocratie représentative classique (l'élection) et des "vieux" médias.

Pour le moment, le mouvement des indignés, faute peut-être de cohérence idéologique et programmatique ne dépasse pas le stade démonstratif et symbolique. Mais il pose, comme le printemps arabe, la question de l'émergence de nouveaux contre-pouvoirs liés et par leur forme d'organisation et par leur mode de communication au monde des réseaux.
Et qui doit affronter le double défi de l'amélioration des technologies d'État (traçage,anticipation,infiltration,interruption des protestations) 
mais aussi du passage au stade et au temps de la construction politique, donc de l'autorité et de la durée.


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