19 juin 2012 - L’INFORMATION ET SES ENNEMIS
Sept obstacles entre elle et nous

« Information » recouvre plusieurs réalités :

– des données, traces matérielles stockées, depuis une stèle de pierre jusqu’à des cristaux de silicone dans un disque dur. Elles perpétuent des signes (mots, images, sons, bits électroniques). Les données perdurent.

– des messages, de l’information en mouvement, destinée à un récepteur capable de l’interpréter et de la distinguer comme signifiante d’entre tous les signaux. Ils circulent à travers l’espace et s’adressent à quelqu’un.

– des savoirs, de l’information, interprétée et mise en relation avec d’autres informations, contextualisée et faisant sens. Les connaissances sont produites par un cerveau. – des programmes, depuis le code génétique jusqu’à un logiciel, qui contiennent des instructions destinées à un agent matériel. Les programmes « font » virtuellement quelque chose.


– L’information est une différence qui engendre des différences. Elle doit :
– 1. Émerger d’un fond ou d’un bruit, se distinguer ;
– 2. Susciter une réaction qualitative chez celui qui la reçoit et l’interprète, que ce soit la compréhension d’un sens ou un simple état émotif.

L’information comme catégorie générale est l’incessant processus de passage entre des données, des messages, des connaissances et des programmes. Or, dans l’usage courant et suivant le contexte, le même mot, information, désigne :

– – son contenu (ce en quoi elle renseigne et innove) ;

– – son acquisition (le fait d’être informé) ; – son mode de circulation (les moyens par lesquels elle parvient) ;

– – sa mesure (comme lorsque l’on parle de gigabits d’information) ;

– – et le résultat attendu (le fait de « mettre en forme », conformément à l’étymologie).


De là trois ambiguïtés.

– D’abord le rapport entre données et connaissance. La disponibilité de données, ou les instruments qui en permettent le stockage, le traitement, le transport, ne garantit pas un savoir (une représentation organisée de la réalité, la rendant plus intelligible, donc l’assimilation de l’information mise en relation avec les autres informations que l’on possède). Savoir consiste aussi à éliminer, hiérarchiser les données accessibles, non à les accumuler.

– Une autre ambiguïté porte sur les rapports entre information et communication. Il y a contradiction entre l’information, nouveauté demandant un effort, et la communication comme effusion ou communion.

– Une troisième ambiguïté porte sur la réduction de l’incertitude et la réduction du conflit. C’est l’idée que les affrontements résultent d’une ignorance et que la véritable connaissance d’autrui mènerait à la réduction des hostilités. Le téléphonographe, le cinématographe ou le dirigeable ont suscité autant de discours prophétiques et optimistes avant 14- 18, qu’Internet avant l’hécatombe des start-ups.

L’information (au sens de « acquérir des connaissances vraies et pertinentes », mettre en forme, savoir et comprendre, éclairer la réalité) a donc des « ennemis »

- D’abord l’information elle-même en vertu du principe que l’information tue l’information, quand le terminal ultime (notre cerveau) n’est plus en mesure de la traiter et de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Ce n’est pas qu’une simple question de temps ou de capacité : la recherche d’information sur l’information, de confirmation, d’explication, de définitions des principes dont découlent des affirmations, et ainsi de suite peut mener à ce que les Anciens connaissaient comme la regressio ad infinitum.


- Son second ennemi est la communication. Trop de communication, donc trop de communion, trop de lien et de relation, suppose trop de répétition, trop de plaisir de ressasser le déjà-connu, trop de tentation de confirmer ce que l’on croit déjà et qui nous rassemble ;

- La simplicité ou la lisibilité de l’information peut aussi constituer une tentation dangereuse : celle d’adopter la vision ou l’explication de la réalité qui semble la plus cohérente parce que la moins complexe. Cas limite : l’adoption d’une idéologie simplifiante qui donne une apparent cohérence au monde (les réponses précèdent les questions) ou prédisposition aux théories conspirationnistes et paranoïaques (tout est lié à tout, rien ne se produit par hasard). L’effet de reconnaissance (ah oui ! c’est comme…) joue plus modestement dans le même sens.

- La « difficulté » ou la technicité. Nous avons souvent tendance à évaluer l’information à la mesure de la « performance » que représente pour nous son acquisition. Cette performance peut être cognitive : quand une information apparaît comme rare, difficile à trouver (soit parce que nous avons eu du mal à la trouver, soit parce qu’elle nous est présentée comme émanant d’une source confidentielle, réservée aux initiés) nous tendons spontanément à la croire davantage. C’est le facteur qui rend possible l’existence des rumeurs, par exemple : elles sont « reprises » dans la mesure où l’information y est présentée comme confidentielle, étonnante, scandaleuse, dérangeante… Même mécanisme quand la découverte de l’information a mobilisé des moyens techniques rares, comme des logiciels sophistiqués : elle nous semble plus désirable que celle que n’importe qui pourrait trouver dans le journal. Elle n’est pas meilleure ou plus vraie pour autant.

- L’information peut être victime d’une stratégie (d’intoxication, de désinformation, de déstabilisation, de persuasion…) s’appuyant éventuellement sur des mensonges et falsifications, sur des sophismes (raisonnements qui mènent insidieusement à une conclusion truquée), sur des procédés rhétoriques… Il peut aussi s’agir d’une simple entropie (mésinformation, dégradation du contenu…)

- Les stratégies du secret visent à restreindre l’accès à l’information soit par menace (agir sur les gens que ce soit par l’omerta de la mafia, ou la honte ou la crainte de châtiments divins), soit par rétention ou dissimulation de ses supports physiques (agir sur les choses, enfermer un papier dans un coffre, par exemple) soit enfin par cryptage (agir sur les signes : substituer un code conventionnel dont on est seul à connaître la clef, c’est à dire la règle et le répertoire).

- Les biais cognitifs en général. Ces biais sont connus et répertoriés depuis longtemps. Il existe des listes impressionnantes d’erreurs (heuristiques, de raisonnement, mais aussi comportements émotifs, habitudes, conformisme…) :
1. prendre ses désirs pour des réalités ( wishfull thinking),
2. mettre ses représentations mentales en accord avec ses pratiques et ses intérêts (dissonance cognitive),
3. labelliser (croire que l’on explique parce que l’on applique un nom une catégorie),
4. personnaliser (juger d’une hypothèse en fonction de nos sentiments à l’égard de son auteur, ou de ses conséquences pour nous),
5. sauter aux conclusions (prendre une corrélation ou une coïncidence dans le temps pour une relation de causalité),
6. jouer à « pile je gagne, face tu perds » (poser des hypothèses de telle façon que tous les faits viendront la confirmer, ou pour le dire en termes plus philosophiques, examiner des hypothèses non falsifiables, dont on ne sait pas à quelle condition de fait on pourrait les dire fausses…)
7. etc.

Enfin n’oublions pas que l’information a un ennemi sans pitié : le temps. L’idée d’effacement est déjà présente dans la notion de trace

http://www.huyghe.fr/actu_114.htm