4 octobre 2014 - Déradicalisation
Vaincre le jihad par la rééducation

Notre pays adopterait des programmes de déradicalisation. Il s'inspireront sans doute de l'exemple britannique : David Cameron a décidé que les jihadistes pris au retour de Syrie ou d'Irak subiraient des "deradicalization sessions" pour annuler les effets du lavage de cerveau qui les a amenés à passer à l'acte. Les programmes gouvernmentaux dans le cadre des Terrorism Prevention and Investigation Measures devraient inciter ces malheureux à renoncer à l'extrémisme violent (euphémisme anglo-saxon pour la guerre sainte) et les convaincre d'adhérer à nouveau aux valeurs occidentales ou britanniques. Plus en amont, et ce depuis des années, de tels programmes s'inspirent de méthodes préconisées aux États-Unis par des think tanks par la Rand, par Google Ideas ou applliquées dans des pays du Moyen Orient ou de l'Asie du sud est, mais aussi aux Pays-Bas. Au Pakistan ou en arabie saoudite, il y a même des camps entiers, que nous ne nous permettrons pas d'appeler de rééducation et qui fonctionnent sur l'enseignement religieux et la resocialisation par des activités "saines". Ces programmes très populaires après le onze septembre n'on pas apporté de résultats très probants pour le moment.

Ces méthodes reposent sur le postulat que l'engagement dans le jihad traduit une aliénation de l'individu sous de mauvaises influences et que ce processus peut être renversé par des messages positifs. Il ne s'agirait pas seulement de comportement (ou plutôt de renoncement à un comportement violent : cesser de porter les armes) mais d'un bouleversement spirituel réintégrant le sujet parmi les bons citoyens, le délivrant de la tentation du recours à la violence et de ses croyances fanatiques. Assez significativement, les travaux anglo-saxons sur le jihadistes tendent à les traiter par les mêmes moyens que les membres de gangs violents (réhabilisation et resocialisation) ou les croyants des sectes, occultant totalement la dimension politique du jihad, réduit à une déviance psychique ou à un phénomène d'entraînement par le groupe qui reléverait aussi bien de la prévention criminologique.

Il y a quelque chose de mécaniste dans cette vision d'une déconstruction ou annulation ce qui a été implanté dans l'esprit du malheureux inconscient ; cela mériterait quelques commentaires de psychologues plus subtils. Il nous semble surtout qu'elle suppose toute une série de postulats idéologiques :

- un citoyen normal devrait partager nos valeur libérales et démocratiques. Il ne peut s'en éloigner que sous l'effet de la propagande dans un pays autoritaire, ou, dans un pays démocratique, sous l'influence d'un milieu social ou de messages pervers (par exemple, dévoyant le sens "modéré" de la religion, préconisant des solutions extrêmes au service du changement politique)
- il devrait revenir à la normale s'il est exposé à de "bons "messages, qui lui révéleront le caractère incontestable de nos "valeurs". On doit pouvoir effacer les déterminismes sociaux et psychiques de la radicalisation (et que l'on présume être la peur de l'autre, la frustration, le complotisme, le communautarisme, l'identité fantasmée, et autres facteurs aggravés par l'action délibérée de mauvais maîtres) en exposant à la force lumineuse de la vérité
- quelqu'un qui se radicalise au point de passer à l'action armée est privé de son autonomie de jugement : le rééduquer c'est la lui rendre. Il n'y a donc rien de scandaleux à le désendoctriner ainsi. L'idéologie extrémiste serait comme maladie qui s'attrape par de mauvais contacts (en s'exposant à des sites incitant à la haine, par exemple) ou avec de mauvais maîtres et exemples. D'ailleurs, ajoute-t-on souvent, s'ils savaient ce qu'est le vrai islam, apcifique et compatible avec les valeurs universelles, ils renonceraient aussitôt à leurs dérives identitaires et criminelles. Métaphore : on tombe dans l'extrémisme comme on tombe dans le crime.
- il faut agir sur les causes objectives (milieu, éducation) pour soustraire le sujet à des pressions à l'origine cette dérive (se radicaliser se serait s'éloigner d'un position et d'une pratique acceptable dans une société pluraliste). Mais aussi sur les causes morales qui semblent se résumer à une dérive interprétative d'un corpus doctrinal respectable en soi. Le jihadiste serait à la fois passif (influençable au point de se fermer au discours raisonnable que tiennent par exemple les médias démocratiques) et délirant dans on interprétation théologique et poligique (celle qui rend le jihad licite). On reconstruira ainsi les défenses contre les "dérives" (notion qui suppose une voie "normale").

Chacun de ces postulats mériterait de trop longues discussions pour nous puisisons les mener ici. Nous nous contenterons de remarquer que cette interprétation du jihadisme comme anomie ou anomalie néglige tout simplement sa nature qui est d'être une guerre sainte.

C'est une guerre, ce qui suppose qu'il y a un ennemi, en l'occurrence un ennemi criminel à leurs yeux puisque ce sont les juifs et le croisés qui attaquent les musulmans et répandent leur sang. Cela implique aussi qu'il n'y a que deux camps et qu'elle ne peut se terminer que par une victoire.

Cette guerre est sainte, donc elle requiert soumission à un commandement auquel aucun autre ne peut se comparer. L'accomplissement du jihad est le plus haut devoir du croyant.

Bien entendu, le lecteur considérera sans doute comme l'auteur que ces deux propositions sont délirantes, mais elles impliquent que nous sommes en présence de gens qui ont un système de justification éthique totalement inconciliable avec le notre (et qui justifie par exemple l'égorgement d'un otage comme acte de justice et exécution d'une sentence), une vision historique et stratégique de leurs objectifs, un besoin de prosélytisme et de démonstration par les actes du rapport conflictuel qui oppose "eux" et "nous" (et que nous tenterions précisément d'occulter par nos "mensonges").
S'il peut être iindividuellement un abruti, un terroriste tue pour des idées ; c'est quelqu'un qui, en tuant un homme, croit qu'il frappe une idée ou un symbole, se persuade par chacun de ses actes de démontrer la vérité du principe auquel il obéit.
Que tout cela puisse se résoudre en quelques séances avec psys, sociologues, et Powerpoint, et au mieux intervention d'un imam "modéré", voilà dont nous doutons fortement. La conversion républicaine - qui risque d'apparaître à beaucoup de jeunes musulmans comme un lavage de cerveau si elle réussit, une comédie si elle échoue - nous semble loin d'être au point. Et s'il y a des exemples historiques de groupes renonçant à la violence armée (brigadistes se désolidarisant du terrorisme ou se "repentant" en Italie par exemple) cela ne s'est pas fait en quelques conférences d'animateurs socio-culturels.

http://www.huyghe.fr/actu_1251.htm