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5 février 2006 - Caricature de Mahomet Au nom de quoi peut-on interdire ?Au nom de quoi peut-on interdire ? Qu’il s’agisse d’une caricature de Mahomet d’une publicité féminisant la Cène, d’un film tiré de « La dernière tentation » de Kasantzakis… Mais aussi une représentation pornographique, un article homophobe ou raciste, une émission susceptible de heurter la sensibilité des enfants ? Jusqu’à présent les réponses se référaient à deux types de justification : - dire ou montrer certaines choses est en soi une offense à une norme supérieure :la loi divine, les bonne mœurs, l’ordre politique, la tradition…. - -dire ou montrer certaines choses produit des conséquences objectives nuisibles Ainsi l’idée qu’il est interdit de représenter le prophète, en raison de la tradition iconophobe de l’islam, et/ou parce que ce serait un blasphème que de figurer une personnage aussi saint ressort à la première catégorie. Pour la petite histoire on notera que la législation de certains pays européens réprime encore le blasphème. Seconde possibilité l’interdiction se justifie en raison d’un danger encouru soit par la Société dans son ensemble, soit par une catégorie particulière d’individus. C’est ainsi que divers système juridiques incriminent les propos ou les spectacles qui constitueraient des « appels » ou incitations : appel à la violence, à la désobéissance civique, incitations à l’usage de drogues, à la débauche, à la pédophilie, au racisme…. L’air du temps pousse à la criminalisation des « phobies » et autres « stigmatisations ». On tend à juger d’un propos en fonction de l’offense théorique pour une certaine « sensibilité ». On glisse de la dénonciation d’un effet escompté du langage (votez pour moi…massacrez les Tutsis) à celle d’un effet éprouvé (les catholiques, les homosexuels, les Arabes ont été blessés par votre propos). Ferry ou Jaurès ne survivraient pas longtemps dans un monde où chacun peut se retrouver au tribunal pour avoir dit qu’il trouve une religion stupide, et lynchés par les médias pour avoir dit une culture comme supérieure à une autre. Bref, le passage du délit de provocation au délit d’opinion (surtout si la valeur de l’opinion est évaluée suivant ses effets psychiques sur une communauté imaginaire) ouvre un cycle où il faudrait juger des mobiles présumés de l’émetteur et de l’interprétation possible par le destinataire. C’est ce qui se produit dans la campagne contre le caricatures publiées par le Jullands Posten en Septembre. Pour certains, le scandale est d’ordre idéologique : la caricature représentant Mahomet avec un turban en forme de bombe assimile tous les musulmans à des terroristes. Il y a donc stigmatisation, diabolisation d’une communauté entière et, pourquoi pas, racisme… D’autres se réclament du respect des croyances, du fait que les musulmans sont choqués, indignés ou blessés. Comme d’autres peu avant se sont réclamés de la souffrance des homosexuels pour faire condamner un député qui proclamait l’hétérosexualités supérieure à l’homosexualité. Cette logique finira par interdire tout propos virtuellement péjoratif ou dépréciatif, et l’imposition d’un vocabulaire non agressif (ne parlons pas de la perspective d’une caricature qui ne se moque de personne) ne tardera pas à se heurter au fait simple que la langue est précisément faite pour discriminer et pour marquer des différences entre des référents. Sauf à adopter la novlangue de 1984, totalement univoque, où il ne subsiste qu’un seul mot obligatoire pour exprimer une seule chose permise, nul ne peut échapper à cette difficulté qui est liée au fait que le mot est porteur de connotations (il suggère, il évoque, il fait ressentir). Sauf à prohiber la caricature – qui vise par définition à se moquer de quelqu’un, ce qui ressemble furieusement à un début d’offense – il n’y a pas moyen d’évoquer le ridicule d’un homme, d’une institution ou d’un groupe sans suggérer implicitement que les partisans de cette personne ou de cette collectivité ont tort. Donc qu’ils sont d’une façon ou d’une autre inférieurs à ceux qui ne partagent pas ce ridicule. Sauf à interdire le débat d’idées, il n’y a pas moyen de laisser critiquer une idée comme fausse ou délirante sans offenser ceux qui y croient. |
| http://www.huyghe.fr/actu_146.htm |