14 août 2017 - Charlottesville : faut-il parler de terrorisme ?
Pourquoi tant de réticences à qualifier de terroriste le conducteur qui a précipité sa voiture sur des manifestants à Charlottesville ? Sûrement pas par complaisance des médias américains envers les suprématistes blancs.
Les journaux ont été nombreux à rappeler que ces derniers ont commis plus d'attentats et fait presque autant de morts que les islamistes sur le territorie américain après le onze septembre. Pour la petite histoire aussi, on se vouviendra qu'à Charlottesville, en juin 2015, Dylann Roof (maintenant condamné à mort) avait tué neuf personnes dans une église noire et qu'à l'époque également la question de la qualification "terroriste" avait fait débat.
Les Américains ont l'habitude de référer à trois catégories de crimes ; d'abord, le hate crime, l’acte "de haine", dirigé vers une catégorie de personnes, visées du fait leur sexualité, de leur race ou autre. Ensuite, les mass murders, des meurtres de masse : ils se caractérisent par le faut que leurs auteurs veulent tuer le plus de monde possible, comme lors de la fusillade de Columbine en 1999. Le plus souvent au hasard pour des raisons qui relèvent de la psychiatrie ou d'un désir de vengeance contre l'humanité en général ou des proches. On peut aussi parler de terrorisme, que nous définirions une violence d’une certaine létalité, ayant un but politique et visant une cible symbolique.
Sur le plan de la violence pure, le crime de Chalottesville ressemble aux attaques avec une voiture bélier telle que les recommande l'État islamique et telles qu'elles ont été pratiquées, notamment en France. Le but politique, c'est-à-dire la volonté d'agir sur la volonté d'un acteur politique (faire céder l'État sur une revendication ou amener les masses à se révolter) est ici moins évident dans la mesure où il s'agit peut-être d'un acte décidé dans l'affolement et sans réflexion ou préparation, mais on peut difficilement éviter de parler de motivation politique. Quant à la cible symbolique, on peut supposer que la foule des manifestants représentaient aux yeux du conducteur tout ce qu'il déteste : une Amérique antiraciste, politiquement correcte, libérale, etc.
Ce qui différencie le crime de Charlottesville des attentats islamistes est que l'auteur semble avoir agi seul, sans prendre d'instructions d'aucune organisation (du moins, jusqu'à ce que son interrogatoire et son procès nous démontrent le contraire). Il a certaiement agi par haine ou au moins par peur, mais n'a laissé aucune revendication et - là encore d'après ce que nous savons à ce stade - sans être capable d'expliquer son acte dans une perspective historique, sans se réclamer des ordres d'une une instance qui se considère comme en guerre contre l'État (armée de libération avant-garde du peuple, etc.), et surtout sans lancer d'autre message (revendication par exemple) autre que l'acte lui-même. Trop primaire sans doute pour se projeter dans l'avenir ou pour comprendre la dimension symbolique d'un attentat, ne s'inscrivant pas dans la perspective d'une série d'attentats (sensés se multiplier jusqu'à la victoire finale), l'homme à la voiture, J.A. Fields jr., a sans doute terrorisé ses victimes, mais il reste au degré le plus primaire du terrorisme, qui est, après tout, une stratégie.

http://www.huyghe.fr/actu_1481.htm